«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.
«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la
tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré
dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que,
dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la
feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses
prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique
avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus,
mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré
aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait
terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il
voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans
l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de
ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer
le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument
annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la
rupture de l'affaire.
«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil
message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour
ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce
qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres
pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui
naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient
sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la
France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers
Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur
inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les
effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se
dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis
de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta;
avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon
refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut
rompue.
«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières,
commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les
quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance
physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus
grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour
s'en faire une idée.
«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à
paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en
public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans
le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère
devait lui communiquer.
«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte
ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous
allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.
«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier
consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats,
d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs,
d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un
accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il
m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et
élevé:
«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai
pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape.
Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a
su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien
plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la
religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe,
partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des
pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus
de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à
faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez
voulu. Quand partez-vous donc?
--«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.
«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me
regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis,
en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes
pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que
professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je,
on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en
certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible
de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on
s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour
lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses
propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»
«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien
laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je
répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en
question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait
proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit
très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins
ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais
jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et
c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que
je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et
versera des larmes de sang sur cette rupture.»
«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel,
ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême
vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi,
affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et
de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la
force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à
se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt
l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute
et la peine encore.
«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les
mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné,
accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier
d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne
me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui
allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je
lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais
que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas
permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison
de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas
découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il
n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il
était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on
prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe
à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque
dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se
faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant
un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce
moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit
l'entretien.
«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus
amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la
conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer
ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il
perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du
Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y
mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le
priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de
l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un
sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette
rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier
consul seul d'en ouvrir la voie.
«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte,
d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et
de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans
l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux
parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de
donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous
décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune
addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est
vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour
un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.
«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres
paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de
cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était
fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul,
après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que
ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les
commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y
a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans
conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal
pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux
absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et
là-dessus il nous tourna les épaules.
«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec
elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour
aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps,
il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait
une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la
faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque
biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser
Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui
traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu.
Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait
lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc
de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle
séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si
déplorable.
«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais
je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le
matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air
triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien
Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il
avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la
rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et
qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le
prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul
déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de
changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa
part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le
dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus
impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le
pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il,
entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui
résulterait de la rupture.
«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup
plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le
courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la
religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à
le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur
signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas
qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et
de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la
rupture, si elle devait avoir lieu.
«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration,
et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me
surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et
ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé
de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons
n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui
les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé
par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout
seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la
fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à
concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu
en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir
ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le
promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas
d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y
persister au moment d'une rupture.
«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la
discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi
longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré
douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de
minuit.
«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce
fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable
d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation.
Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans
la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une
dissertation théologique.»