III

«Joseph Bonaparte se rendit aux Tuileries.

«En moins d'une heure il était de retour, révélant sur son visage la

tristesse de son âme. Il nous apprit que le premier consul était entré

dans la plus extrême fureur à la nouvelle de ce qui était arrivé; que,

dans l'impétuosité de la colère, il avait déchiré en cent morceaux la

feuille du concordat arrangé entre nous; que finalement, cédant à ses

prières, à ses sollicitations, à ses raisons, il avait promis, quoique

avec une indicible répugnance, d'accepter tous les articles convenus,

mais que pour celui que nous avions laissé non réglé, il était demeuré

aussi inflexible qu'irrité. Joseph ajouta que le premier consul avait

terminé l'entretien en le chargeant de me dire que lui, Bonaparte, il

voulait absolument cet article, tel qu'il l'avait fait rédiger dans

l'exemplaire apporté par l'abbé Bernier, et que je n'avais qu'un de

ces deux partis à prendre: ou admettre cet article tel quel et signer

le concordat, ou rompre toute négociation; qu'il entendait absolument

annoncer dans le grand repas de cette journée ou la signature ou la

rupture de l'affaire.

«On imagine facilement dans quelle consternation nous jeta un pareil

message. Il restait encore trois heures jusqu'à cinq, heure fixée pour

ce repas auquel nous devions assister. Impossible d'énumérer tout ce

qui fut dit et par le frère du premier consul et par les deux autres

pour me décider à le satisfaire. Le tableau des conséquences qui

naîtraient de la rupture était des plus sombres; ils me faisaient

sentir que j'allais me rendre responsable de ces maux, soit envers la

France et l'Europe, soit envers mon souverain lui-même et envers

Rome. Ils me disaient qu'à Rome on me taxerait de roideur

inopportune, et qu'on m'attribuerait le tort d'avoir provoqué les

effets de ce refus. J'éprouvais les angoisses de la mort, je voyais se

dresser devant moi tout ce qu'on m'annonçait: j'étais (il est permis

de l'avouer) comme l'Homme des douleurs. Mais mon devoir l'emporta;

avec l'aide du Ciel, je ne le trahis point. Je persistai dans mon

refus, pendant les deux heures de cette lutte, et la négociation fut

rompue.

«Ainsi se termina cette triste séance de vingt-quatre heures entières,

commencée vers les quatre heures du jour précédent et close vers les

quatre heures de ce malheureux jour, avec une grande souffrance

physique, comme on le comprend du reste, mais avec une bien plus

grande souffrance morale, et telle qu'il faudrait la ressentir pour

s'en faire une idée.

«J'étais condamné (et c'était la circonstance cruelle du moment) à

paraître dans une heure à ce pompeux dîner. Je devais affronter en

public le premier choc de l'impétueuse colère qu'allait soulever dans

le coeur du général Bonaparte l'annonce de la rupture que son frère

devait lui communiquer.

«Nous retournâmes quelques instants à l'hôtel; nous fîmes à la hâte

ce qui était nécessaire pour nous présenter convenablement, et nous

allâmes, mes deux compagnons et moi, aux Tuileries.

«À peine étions-nous entrés dans le salon où se trouvait le premier

consul, salon que remplissait tout un monde de magistrats,

d'officiers, de grands de l'État, de ministres, d'ambassadeurs,

d'étrangers les plus illustres, invités à ce dîner, qu'il nous fit un

accueil facile à imaginer, ayant déjà vu son frère. Aussitôt qu'il

m'aperçut, il s'écria, le visage enflammé et d'un ton dédaigneux et

élevé:

«Eh bien, monsieur le cardinal, vous avez voulu rompre! soit. Je n'ai

pas besoin de Rome. J'agirai de moi-même. Je n'ai pas besoin du Pape.

Si Henri VIII, qui n'avait pas la vingtième partie de ma puissance, a

su changer la religion de son pays et réussir dans ce projet, bien

plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi. En changeant la

religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe,

partout où s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des

pertes qu'elle aura faites; elle les pleurera, mais il n'y aura plus

de remède. Vous pouvez partir, c'est ce qui vous reste de mieux à

faire. Vous avez voulu rompre, eh bien, soit, puisque vous l'avez

voulu. Quand partez-vous donc?

--«Après dîner, général,» répliquai-je d'un ton calme.

«Ce peu de mots fit faire un soubresaut au premier consul. Il me

regarda très-fixement, et à la véhémence de ses paroles je répondis,

en profitant de son étonnement, que je ne pouvais ni outre-passer mes

pouvoirs ni transiger sur des points contraires aux maximes que

professe le Saint-Siége. «Dans les choses ecclésiastiques, ajoutai-je,

on ne peut faire tout ce qu'on ferait dans les choses temporelles en

certains cas extrêmes. Nonobstant cela, il ne me semble pas possible

de prétendre que j'aie cherché à rompre du côté du Pape, dès qu'on

s'est mis d'accord sur tous les articles, à la réserve d'un seul, pour

lequel j'ai prié qu'on consultât le Saint-Père lui-même; car ses

propres commissaires n'ont pas rejeté cette proposition.»

«Plus radouci, le Consul m'interrompit en disant qu'il ne voulait rien

laisser d'imparfait, et que ou il statuerait sur le tout ou rien. Je

répliquai que je n'avais pas le droit de négocier sur l'article en

question, tant qu'il le maintiendrait précisément tel qu'il l'avait

proposé, et que je n'admettrais aucune modification. Il reprit

très-vivement qu'il l'exigeait tel quel, sans une syllabe ni de moins

ni de plus. Je lui répondis que, dans ce cas, je ne le souscrirais

jamais, parce que je ne le pouvais en aucune manière. Il s'écria: «Et

c'est pour cela que je vous dis que vous avez cherché à rompre, et que

je considère l'affaire comme terminée, et que Rome s'en apercevra et

versera des larmes de sang sur cette rupture.»

«Tandis qu'il parlait, se trouvant proche du comte de Cobenzel,

ministre d'Autriche, il se retourna vers lui avec une extrême

vivacité, et lui répéta à peu près les mêmes choses qu'à moi,

affirmant plusieurs fois qu'il ferait changer de manière de penser et

de religion dans tous les États de l'Europe; que personne n'aurait la

force de lui résister, et qu'il ne voulait pas assurément être seul à

se passer de l'Église romaine (c'est sa phrase), qu'il mettrait plutôt

l'Europe en feu de fond en comble, et que le Pape en aurait la faute

et la peine encore.

«Puis il se mêla brusquement à la foule des conviés, répétant les

mêmes choses à beaucoup d'autres. Le comte de Cobenzel, consterné,

accourut de suite vers moi, et se mit à me prier, à me supplier

d'inventer quelques moyens pour détourner une pareille calamité. Il ne

me dépeignait que trop éloquemment les conséquences certaines qui

allaient en résulter pour la religion, pour l'État, pour l'Europe. Je

lui avouai que je ne les voyais que trop, que je m'en désolais, mais

que rien ne pourrait me faire souscrire à ce qui ne m'était pas

permis. Il m'avouait qu'il comprenait parfaitement que j'avais raison

de ne pas trahir mes devoirs, mais qu'il s'étonnait qu'on ne pût pas

découvrir quelque moyen de conciliation, et tomber d'accord, quand il

n'y avait plus qu'un seul article en litige. Je lui répliquai qu'il

était impossible de tomber d'accord, et de se concilier, lorsqu'on

prétendait obstinément ne pas retrancher ou ajouter une seule syllabe

à l'article débattu, comme s'en exprimait le premier consul, puisque

dès lors on ne pouvait réaliser ce qui a coutume de se dire et de se

faire en toute négociation, à savoir, que chacune des parties risquant

un ou deux pas, on finissait par se rencontrer. On ouvrit dans ce

moment la salle à manger, et on passa à table, ce qui rompit

l'entretien.

«Le dîner fut court, et on s'imagine que je n'en goûtai jamais un plus

amer. De retour au même salon, le comte de Cobenzel reprit avec moi la

conversation interrompue. Le premier consul, nous voyant causer

ensemble, s'approcha, et, s'adressant au comte, il lui dit qu'il

perdait son temps, s'il espérait vaincre l'obstination du ministre du

Pape, et il répéta en partie ce qu'il avait annoncé précédemment, en y

mettant la même vivacité et la même force. Le comte répondit qu'il le

priait de lui permettre de déclarer qu'il rencontrait non de

l'obstination dans le ministre du Souverain-Pontife, mais bien un

sincère désir d'arranger les choses et un extrême regret de cette

rupture, mais que, pour arriver à une conciliation, c'était au premier

consul seul d'en ouvrir la voie.

«Et comment? répliqua-t-il avec vivacité.--C'est, reprit le comte,

d'autoriser une nouvelle séance entre les commissaires respectifs, et

de vouloir bien leur permettre de chercher le moyen d'introduire dans

l'article en litige quelque changement propre à satisfaire les deux

parties. Puis, ajouta Cobenzel, j'aime à penser que votre désir de

donner la paix à l'Europe, comme vous me l'avez souvent promis, vous

décidera à renoncer à cette détermination de ne souffrir aucune

addition, aucun retranchement à cet article, d'autant plus que c'est

vraiment une calamité de consommer une aussi regrettable rupture pour

un seul article, quand on a combiné tout le reste à l'amiable.

«Ce discours du comte de Cobenzel fut accompagné de beaucoup d'autres

paroles sortant très-réellement de la bouche d'un véritable homme de

cour, toutes pleines de politesse et de grâce, ce en quoi il était

fort expert. Et il manoeuvra avec tant d'esprit que le premier consul,

après quelque résistance, s'écria: «Eh bien! afin de vous prouver que

ce n'est pas moi qui désire rompre, j'adhère à ce que demain les

commissaires se réunissent pour la dernière fois. Qu'ils voient s'il y

a possibilité d'arranger les choses; mais si on se sépare sans

conclure, la rupture est regardée comme décisive, et le cardinal

pourra s'en aller. Je déclare aussi que cet article, je le veux

absolument tel quel, et que je n'admets pas de changements.» Et

là-dessus il nous tourna les épaules.

«Quoique ces paroles de Bonaparte fussent en contradiction avec

elles-mêmes, puisque d'une part il nous permettait de nous réunir pour

aviser à un moyen de conciliation, et que de l'autre, en même temps,

il exigeait l'article tel quel, sans aucun changement, ce qui excluait

une conciliation, toutefois on s'accorda unanimement à profiter de la

faculté de se réunir et de voir si on ne ferait pas surgir quelque

biais d'arrangement, dans l'espérance (si on y arrivait) de pousser

Joseph, son frère, à l'y amener lui-même. Le comte de Cobenzel, qui

traitait avec Joseph des affaires d'Autriche, en était fort bien vu.

Il lui parla chaudement, d'autant plus chaudement qu'il paraissait

lui-même désirer avec sincérité d'éviter une rupture. On convint donc

de tenir le jour suivant, à midi juste, au même lieu, cette nouvelle

séance, comme on avait tenu la précédente, qui fut si amère et si

déplorable.

«Je ne raconterai pas comment je passai cette nuit douloureuse, mais

je ne puis taire à quel point s'accrurent mes angoisses lorsque, le

matin, je vis entrer dans ma chambre le prélat Spina, avec un air

triste et embarrassé, et que je l'entendis m'avouer que le théologien

Caselli sortait de sa chambre, où il était venu lui annoncer qu'il

avait réfléchi toute la nuit sur les conséquences incalculables de la

rupture; qu'elles seraient on ne peut plus fatales à la religion, et

qu'une fois arrivées, elles devaient être irrémédiables, comme le

prouvait l'exemple de l'Angleterre; que, voyant le premier consul

déclarer qu'il restait inébranlable sur le point de ne pas admettre de

changement dans l'article controversé, il était déterminé, pour sa

part, à y adhérer et à le signer tel quel; qu'il ne croyait pas le

dogme lésé, et qu'il pensait que les circonstances, les plus

impérieuses qu'on ait pu voir, justifiaient la condescendance dont le

pape userait dans ce cas. Il n'y a point de proportion, ajoutait-il,

entre la petite perte provenant de cet article et la perte immense qui

résulterait de la rupture.

«Le prélat Spina me déclara que, puisque le père Caselli, beaucoup

plus savant théologien que lui, pensait ainsi, il n'avait pas le

courage d'assumer la responsabilité de conséquences si fatales à la

religion, et qu'il était résolu, lui aussi, à admettre l'article et à

le signer tel quel. Spina ajoutait encore que, si je jugeais que leur

signature ne pût se donner sans la mienne, ils ne me cachaient pas

qu'ils se voyaient dans la nécessité de protester de leur adhésion, et

de se garantir par là de toute responsabilité des conséquences de la

rupture, si elle devait avoir lieu.

«Je ne puis exprimer l'impression que me firent et cette déclaration,

et l'idée de me savoir abandonné seul dans le combat. Mais si cela me

surprit et me chagrina à l'excès, cela ne m'abattit pas toutefois, et

ne m'ébranla point dans ma résolution. Après avoir inutilement essayé

de les persuader l'un et l'autre, m'apercevant que mes raisons

n'avaient pas dans leur balance de poids à l'égal des résultats qui

les épouvantaient, je finis par dire que, n'étant pas, moi, persuadé

par leurs raisons, je ne pouvais m'y rendre, et que je lutterais tout

seul dans la conférence; que je les priais simplement de renvoyer à la

fin l'annonce de leur adhésion à cet article, si, ne parvenant pas à

concilier la chose, on était forcé de rompre; ce à quoi j'étais résolu

en cas extrême, quoique avec une vive douleur, plutôt que de trahir

ce qui, dans ma pensée, était de mon rigoureux devoir. Ils le

promirent, et de plus m'affirmèrent qu'ils ne laisseraient pas

d'appuyer mes raisons jusqu'au bout, quoiqu'ils ne voulussent pas y

persister au moment d'une rupture.

«On se réunit donc à l'hôtel du frère du premier consul, et la

discussion commença à midi précis. Si cette séance ne fut pas aussi

longue que la première, assurément elle ne fut pas courte. Elle a duré

douze heures consécutives, car elle se termina juste au coup de

minuit.

«Onze heures pour le moins furent consacrées à la discussion de ce

fatal article. Pour bien saisir l'affaire, il est indispensable

d'entrer (rien que sur ce point) dans l'intrinsèque de la négociation.

Je m'étudierai à y porter le plus de clarté possible, en restant dans

la concision de l'histoire, qui n'admet pas les développements d'une

dissertation théologique.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 21 / 140 题