II

Le cardinal Doria fut choisi par le Pape et par Consalvi pour

remplacer le cardinal-ministre en son absence.

Consalvi et Cacault partirent ensemble de Rome en plein jour, dans la

même voiture, pour donner confiance au peuple romain. En approchant de

Livourne, ils trouvèrent un courrier de Murat qui annonçait à M.

Cacault que le général l'attendait à Pise pour conférer avec lui; ils

s'y rendirent. Murat combla d'égards Consalvi; Cacault fut obligé de

s'arrêter; Consalvi continua seul sa route pour Paris. Il y arriva

dans la plus grande anxiété. Le premier consul lui envoya l'abbé

Bernier, Vendéen réconcilié, pour commencer sans aucun délai la

négociation. Consalvi, sur sa demande, résuma, dans un mémoire rapide,

les points sur lesquels on était d'accord, ceux sur lesquels on

différait. «Ce mémoire, dit le prince de Talleyrand, fait reculer la

négociation beaucoup plus loin que tous les écrits précédents.» Après

vingt-cinq jours on tomba d'accord, le rendez-vous pour la signature

fut assigné chez Joseph Bonaparte. Consalvi s'y rendit, mais, au

moment de la signature, l'abbé Bernier entra.

«Quelle fut ma surprise, quand je vis l'abbé Bernier m'offrir la copie

qu'il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans

examen, et qu'en y jetant les yeux, afin de m'assurer de son

exactitude, je m'aperçus que ce traité ecclésiastique n'était pas

celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux,

dont était convenu le premier consul lui-même, mais un tout autre! La

différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le

soin le plus scrupuleux, et je m'assurai que cet exemplaire

non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d'accepter

sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l'ordre

intimé à l'agent français de quitter Rome, mais, en outre, qu'il le

modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points

déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à

Rome.

«Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que

je ne me permets pas de caractériser,--la chose d'ailleurs parle

d'elle-même,--un semblable procédé me paralysa la main prête à signer.

J'exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais

accepter cette rédaction à aucun prix. Le frère du premier consul ne

parut pas moins étonné de m'entendre me prononcer ainsi. Il disait ne

savoir que penser de tout ce qu'il voyait. Il ajouta tenir de la

bouche du premier consul que tout était réglé, qu'il n'y avait plus

qu'à signer. Comme je persistais à déclarer que l'exemplaire contenait

tout autre chose que le concordat arrêté, il ne sut que répondre qu'il

arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d'Autriche avec

le comte de Cobenzel; qu'étant appelé précisément pour la cérémonie de

la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était

tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions

admises de part et d'autre.

«Moi, je n'oserais pas, aujourd'hui, affirmer avec certitude s'il

disait vrai ou s'il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors

davantage; mais j'ai toujours incliné, et j'incline encore à croire

qu'il était dans une ignorance absolue, tant il me parut éloigné de

toute dissimulation dans ce qu'il fit durant cette interminable

séance, et sans jamais se démentir. Comme l'autre personnage officiel,

le conseiller d'État Crétet, en affirmait autant, et protestait ne

rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j'avançais sur la diversité

de la rédaction, jusqu'à ce que je la leur eusse démontrée par la

confrontation des deux copies, je ne pus m'empêcher de me retourner

vivement vers l'abbé Bernier.

«Quoique j'aie toujours cherché dans le cours de la négociation à

éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la marche des choses et à

fournir prétexte à la colère et à la mauvaise humeur, je lui dis que

nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles; que

j'étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce

point, et que je l'interpellais expressément pour qu'il nous fît part

de ce qu'il savait si pertinemment.

«Ce fut alors que, d'un air confus et d'un ton embarrassé, il balbutia

qu'il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des

concordats qu'on proposait à signer; mais que le premier consul

l'avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu'on est maître de

changer tant qu'on n'a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige

ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n'est pas

satisfait des stipulations arrêtées.

«Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un aussi étrange

discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime,

qu'on peut toujours changer avant d'avoir signé, était inapplicable au

cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le

mode, la surprise, employés pour réussir; mais je protestai résolûment

que je n'accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la

volonté du Pape, d'après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai

donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas

souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.

«Le frère du premier consul prit alors la parole. Il s'efforça de la

manière la plus pressante d'appuyer sur les conséquences de la rupture

des négociations, non moins pour la religion que pour l'État, et non

moins pour la France, cette grande partie du catholicisme, que pour

tous les pays où l'on éprouvait sa toute-puissante influence. «Il faut

faire, répétait-il, toutes les tentatives imaginables pour ne pas nous

rendre, nous présents, responsables de si cruels désastres.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 20 / 140 题