(DEUXIÈME PARTIE.)
I
«Le pape était rentré à Rome le 3 juillet 1801. Le premier consul, qui
voulait gouverner en souverain et non en perturbateur de l'Europe,
lui fit des ouvertures de paix; il témoigna au cardinal Martiniani,
évêque de Verceil, le désir d'entrer en négociation pour les affaires
religieuses de France. Le cardinal Spina fut envoyé à Turin pour cet
objet. Bonaparte, qui ne s'arrêta pas à Turin, lui fit dire de se
rendre à Paris. Il avait connu le cardinal Spina à Valence, où ce
cardinal avait vu mourir le pape Pie VI. La négociation avec Spina ne
marchait pas. Bonaparte nomma pour la suivre à Rome M. de Cacault,
déjà accrédité à Rome sous le précédent pontificat. Il y était aimé et
considéré.
«Bonaparte impatienté écrivit à M. de Cacault de revenir à Paris avec
le projet de concordat accepté, ou de demander immédiatement ses
passe-ports.
«Cette nouvelle surprit beaucoup le Saint-Père, sans l'épouvanter
cependant. Il s'était restreint, en amendant le projet, à retrancher
simplement ce que son devoir lui empêchait à toute force d'accorder.
Rempli d'un courage et d'une sagesse vraiment apostoliques, il se
détermina à endurer n'importe quelle calamité, y compris même la perte
de sa souveraineté temporelle, qu'on avait menacée d'une manière
expresse, plutôt que de céder un seul pouce de terrain après s'être
acculé à ses derniers retranchements. Pie VII se vit secondé dans sa
résistance par cette nombreuse congrégation des Cardinaux les plus
savants, qui avait été formée dès le principe et qui se rassemblait en
sa présence pour l'examen des dépêches et des projets reçus de Paris.
On avait, avec l'assentiment de cette congrégation, corrigé le projet
renvoyé pour la signature réciproque si les corrections eussent été
admises. Ce fut encore avec son approbation que le Saint-Père persista
dans ses desseins, et brava les conséquences qu'on lui laissait
entrevoir.
«Spina reçut donc l'ordre de notifier au gouvernement français combien
il était impossible au Saint-Père de se départir des amendements
joints au projet et de le signer tel qu'il était, puisque sa
conscience et ses devoirs les plus sacrés le lui défendaient. On le
chargea en même temps de déclarer que Sa Sainteté était prête à
souscrire le projet corrigé, quoiqu'elle se fût flattée de quelque
chose de mieux; mais qu'elle voulait se persuader que son espérance se
réaliserait au moins pour l'avenir. La Cour pontificale, dans la plus
vive anxiété, comptait les jours, en attendant la réponse de Paris à
la demande du Saint-Père. Tout à coup, au lieu d'arriver par
l'entremise du prélat Spina, comme cela s'était toujours pratiqué
jusqu'alors, cette réponse fut apportée par M. de Cacault. Il fit
savoir au pape, d'abord par l'intermédiaire de la secrétairerie
d'État, et personnellement ensuite, qu'il avait reçu de Paris l'ordre
le plus positif de déclarer que si, cinq jours après son intimation,
le projet de Concordat envoyé naguère de Paris n'était pas signé, sans
qu'on y fît le plus léger changement, la plus petite restriction ou
correction, lui, Cacault, devait déclarer la rupture entre le
Saint-Siége et la France, quitter Rome immédiatement et se diriger sur
Florence auprès du général Murat, qui s'y trouvait à la tête de
l'armée française d'Italie.
«Cet ordre, si brutalement péremptoire, du départ de l'ambassadeur, et
cette déclaration de rupture ne produisirent pas l'effet qu'en
attendaient M. de Cacault et le gouvernement consulaire. Et cependant
les conséquences auxquelles il fallait se résoudre étaient évidentes,
à cause de la proximité des troupes françaises. Le Pape fit part de
cette nouvelle aux cardinaux. Ils me chargèrent tous de répondre que
le Saint-Père ne pouvait à aucun prix acquiescer à ce qu'on exigeait
de lui, retenu qu'il était par ses devoirs les plus sacrés; qu'il
voyait avec un véritable chagrin le départ de Cacault, la déclaration
d'une rupture imméritée et les résultats qui en découleraient; qu'il
remettait sa cause entre les mains de Dieu, et qu'il était prêt à
toutes les éventualités que le Ciel lui réservait dans ses décrets.
«Je reçus l'ordre de Sa Sainteté de transmettre cette réponse à
l'envoyé. Je devais en même temps lui faire observer et le motif si
juste qui l'avait dictée, et l'impossibilité pour le Pape d'agir d'une
autre manière. Sa Béatitude espérait que M. de Cacault, dans sa
sagesse, dans sa droiture et dans la rectitude de ses intentions,--ces
qualités distinguaient réellement cet honnête ministre, mort
aujourd'hui,--n'aurait pas manqué d'en instruire son gouvernement.
«Porteur de ce message et des passe-ports réclamés, j'allai chez
l'ambassadeur. Je lui exposai en détail et avec la plus grande
précision les motifs qui forçaient le Pape à se conduire ainsi au prix
de n'importe quelle calamité. Il me serait très-malaisé, je dirai
même impossible, de dépeindre quelle sincère douleur produisit sur
Cacault cette résolution. Je ne raconterai pas non plus la vive
émotion qu'il manifesta en apprenant les motifs qui rendaient cette
résolution inébranlable.
«Il en fut saisi jusqu'au point d'éclater en véritable fureur, se
voyant les mains liées par une injonction des plus hautaines et qu'il
fallait exécuter sur-le-champ. Il était désolé de ne pouvoir retarder
son départ; il aurait voulu exposer à son maître les excellentes
raisons qui forçaient le Pape à ne pas consentir, et l'impossibilité
pour Rome d'agir différemment. D'autre part il ne se berçait pas d'un
heureux succès, quand bien même il lui serait permis de faire des
représentations, car le caractère de celui qui ne se laissait pas
persuader l'épouvantait, disait-il. Cacault ajoutait que le genre des
matières traitées, fort peu comprises par les séculiers et par ceux
surtout qui professaient des principes différents, offrait un obstacle
de plus à cette persuasion. Il aurait pu se flatter, avouait-il, de
convaincre le général Bonaparte s'il avait eu à l'entretenir d'objets
politiques. Il ne pouvait se consoler en réfléchissant qu'une rupture
qui aurait de si funestes suites allait éclater, parce qu'on n'avait
pu s'entendre réciproquement, et il manifestait une très-amère douleur
en voyant sacrifier des hommes qui n'affichaient aucune mauvaise
intention,--ce sont ses propres termes,--et qui n'agissaient que
contraints par leurs propres devoirs. Il se désolait encore d'assister
à une nouvelle ruine d'un pays auquel il était attaché d'une façon
toute particulière, d'un pays qu'il avait habité pendant les belles
années de sa jeunesse, et dans lequel il était revenu discuter les
affaires publiques sous le pontificat précédent, et où il avait trouvé
la plus cordiale réception et la plus éclatante bonne foi.
«Transporté de rage,--c'est le mot qui le peindra le mieux,--il révéla
dans ce très-long entretien ses angoisses extrêmes. Après avoir
longtemps médité, il découvrit un biais dont personne ne s'était
avisé.
«Cacault assura donc qu'il ne lui paraissait pas possible que le
premier consul, en apprenant directement de ma bouche tout ce que je
venais de lui dire, n'en demeurât pas frappé, et qu'il ne se contentât
pas de ce que le Pape pouvait et désirait accorder. Il lui semblait
que l'unique moyen de suspendre d'abord et de conjurer ensuite pour
jamais les désastres dont on était menacé, serait de me rendre à Paris
pour communiquer de vive voix à Bonaparte, au nom du Saint-Père, ce
que je lui avais exposé. Je devais, disait-il, aller assurer le
premier consul que si le Souverain Pontife ne pouvait pas adhérer à
ses demandes au-delà de certaines limites, ce n'était point par
mauvaise volonté,--Sa Sainteté étant animée des meilleurs sentiments à
son égard,--mais uniquement parce qu'elle y était forcée par la
nécessité la plus impérieuse.
«Je fus très-surpris de cette idée, et je lui fis remarquer aussitôt
combien il serait difficile de la mettre à exécution. J'étais cardinal
et premier ministre; or la seconde qualité ne me permettrait point de
m'éloigner du Pape. D'un autre côté, un cardinal ne pouvait guère se
montrer dans un pays où depuis tant d'années on n'avait pas vu même
les insignes d'un simple homme d'Église.
«Mais aux objections que je lui soumis, il répondit toujours que ces
qualités de cardinal et de premier ministre, qui me paraissaient des
obstacles à ce voyage, lui semblaient être au contraire des titres
décisifs pour l'entreprendre, et le gage le plus certain du succès;
que j'en avais vu un exemple dans l'envoi fait par l'empereur François
à Paris de son premier ministre, le comte de Cobenzel, y résidant
actuellement pour les affaires d'Autriche; qu'il fallait connaître
comme il les connaissait le caractère et la manière de penser de
Bonaparte, pour se convaincre que rien ne devait plus chatouiller son
orgueil que de montrer aux Parisiens un cardinal et le premier
ministre du Pape; que ce voyage le flatterait encore davantage que
celui du premier ministre de l'empereur; que j'aurais, grâce à mes
fonctions, libre accès auprès du chef de l'État, ce que ni Spina ni
aucun autre du même rang que lui ne sauraient obtenir. Il termina en
affirmant que le choix fait expressément par Rome d'un aussi haut
dignitaire prouverait avec évidence la bonne volonté du Pape. Cette
mission en imposerait aux conseillers pervers; elle forcerait le
gouvernement consulaire à se montrer raisonnable, afin de ne pas
amener le public à rejeter sur lui la faute d'une rupture. Tout le
monde, en effet, aurait vu le Pape risquer tout par cette démarche,
afin d'arriver à un accommodement.
«Ces raisons, que Cacault développa avec autant d'éloquence que de
franchise et de bonne foi, me parurent, à première vue, avoir un
très-grand poids. Je lui répondis que ses paroles m'impressionnaient
vivement, et que je les jugeais dignes d'être portées à la
connaissance du Pape, auquel j'allais les transmettre. Je lui
témoignai aussi que si son discours me semblait très-fondé en ce qui
regardait l'envoi d'un cardinal, je ne pouvais cependant pas tomber
d'accord avec lui sur le choix de ma personne; que je faisais
volontiers abstraction de mon manque de talents et de qualités
nécessaires; mais qu'il existait un autre obstacle majeur qui
m'empêcherait d'être désigné pour cette mission; que si le proverbe
_si vis mittere, mitte gratum_, si vous voulez envoyer, envoyez qui
sera agréable, était vrai (comme il l'est du reste), je n'étais pas
aimé, et cela apparaissait bien dans les lettres adressées de Paris et
dans les conversations que tenaient les amis de la France à Rome. Je
ne devais donc pas être chargé de cette ambassade. La persécution et
l'emprisonnement que j'avais autrefois subis par ordre du gouvernement
républicain, à l'occasion de la chute du pouvoir temporel de Pie VI,
alors que l'on m'avait cru exécuteur ou tout au moins complice de la
mort du général Duphot, étaient si récents qu'ils vivaient encore dans
la mémoire de tous. Déjà l'on murmurait à Paris et à Rome qu'il
n'était pas étonnant de voir les négociations du Concordat tourner si
mal, puisque le premier ministre de Sa Sainteté était un ennemi juré
de la France.--Et, à propos du général Duphot dont j'ai prononcé le
nom tout à l'heure, je dois affirmer que je n'étais pas moins innocent
de son assassinat que le gouvernement pontifical et le peuple
lui-même. Ce général, en effet, provoqua sa mort quand, à la tête de
quelques révolutionnaires, il se jeta sur la caserne des soldats. L'un
d'entre eux, pour se défendre, lâcha le coup de fusil qui le tua.
«Je fis donc observer au plénipotentiaire français que je n'étais pas
bien vu par le premier consul, et que cela porterait préjudice à mon
ambassade, dès mon arrivée à Paris et pendant le cours des
négociations; que du reste son gouvernement ne voyait pas le Concordat
d'un oeil très-favorable, ainsi qu'on pouvait en juger sur les
apparences, et que, par conséquent, on attribuerait mes refus non à la
force des motifs et à des principes qui empêchaient le Pape d'adhérer,
mais à l'animosité personnelle que l'on me supposait. Je conclus alors
en déclarant que, quand bien même le Pape croirait devoir nommer un
ambassadeur, je ne devais pas être choisi, et que cette dignité était
naturellement réservée soit au cardinal Mattei, très-connu du premier
consul, soit au cardinal Joseph Doria, ayant déjà été nonce à Paris.
Ces princes de l'Église avaient en outre, l'un et l'autre, un nom plus
illustre que le mien, et plus capable, évidemment, de flatter cet
orgueil auquel on venait de faire allusion.
«Cacault répondit à tout cela que c'était moins le nom de
l'ambassadeur que ses fonctions et son rang qui, par-dessus toute
chose, pouvaient toucher cet orgueil; que si ces deux cardinaux
avaient des titres de famille plus vieux et plus beaux que les miens,
ils n'étaient pourtant pas secrétaires d'État ainsi que moi; que,
quant à ce qui m'était personnel et relatif à mes tribulations passées
et à mon inimitié contre la France, ce n'étaient que des inepties qui
fondraient comme la neige dès que j'aurais été vu et apprécié. Il
voulut bien me dire encore quelque chose sur les qualités qu'il
remarquait en moi (ne me connaissant pas); mais la vérité et la
modestie ne me permettent point de rapporter ces compliments. Il
conclut enfin en m'avouant que plus il réfléchissait sur cette
affaire, plus il persistait dans son idée, et qu'il me suppliait d'en
instruire tout de suite le Pape, auquel il désirait me proposer
lui-même comme la seule ancre de salut dans une tempête aussi
imminente contre l'Église et contre l'État.
«Je ne voulus pas me rendre en ce qui regardait l'envoi de ma
personne, et je répondis à ses raisons sur ce point, mais sans aucun
succès. Néanmoins je lui promis de transmettre ses raisons au Pape, et
de demander l'audience réclamée afin qu'il pût lui-même entretenir le
Saint-Père.
«Je quittai Cacault l'esprit plein de doutes et d'appréhensions, et le
coeur agité en prévision de ce que le Pape résoudrait. Ne me fiant pas
à mes propres lumières et à l'impression que le discours si sérieux de
Cacault avait faite sur moi, je me souviens qu'avant de retourner à ma
demeure, j'allai visiter le nouveau ministre d'Espagne, chevalier de
Vargas, arrivé depuis peu de jours. Je crus devoir m'ouvrir à lui et
raconter ce qui venait de se passer. C'était pour savoir de quelle
façon il prendrait ce projet. Vargas était hors de cause, tierce
partie; il devait donc juger sans partialité et sans prévention.
L'assentiment complet qu'il donna, après les plus sérieuses
réflexions, au voyage que conseillait Cacault, me détermina à n'en pas
différer plus longtemps la communication au Pape, pour ne point me
rendre responsable des conséquences qui découleraient peut-être de mon
silence ou de mon retard.
«Dès que je fus arrivé au Quirinal, je montai dans le cabinet du
Saint-Père, et je lui narrai fidèlement et exactement tout ce qui
avait été suggéré sur l'envoi projeté à Paris et sur le choix de la
personne. Je ne lui laissai rien ignorer de ce qui s'était dit et
répondu entre le plénipotentiaire de France et moi. Le Pape en fut
surpris outre mesure. Mais, en homme plein de pénétration et de
sagacité, il avoua, après un long entretien et de mûres réflexions,
que l'opinion et le projet de M. Cacault lui paraissaient raisonnables
et fondés; que toutefois, en affaires si délicates, il ne voulait pas
agir sans demander conseil à plusieurs; que je devais donc assembler,
pour le jour suivant, une congrégation de tout le sacré-collége, et
que cette congrégation se tiendrait en sa présence; que j'aurais à y
relater tout ce qui s'était passé, et que l'on écouterait les dires de
chacun; qu'il se résoudrait alors au parti qui lui semblerait le
meilleur, et qu'en attendant il accorderait l'audience demandée par M.
Cacault.
«Ayant reçu les ordres du pontife, je fis convoquer, pour le jour
suivant, la congrégation générale des cardinaux, dans les appartements
de Sa Sainteté, et l'envoyé français fut averti qu'il pouvait aller
voir le Pape, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
«Cacault se rendit auprès de Sa Sainteté, et il lui répéta, avec la
plus grande énergie, ce qu'il m'avait déjà dit quelques heures
auparavant. Pie VII n'eut pas de peine à lui prouver combien sa
détermination était juste; il lui démontra qu'il ne pouvait accepter
le plan de concordat tracé par le gouvernement français. Les paroles
de Sa Sainteté confirmèrent l'ambassadeur dans l'idée qu'il avait eue
d'abord. Cacault était persuadé, c'est ainsi qu'il s'exprimait, que
si le premier consul entendait par lui-même les motifs du pape,
Bonaparte se rendrait nécessairement à leur évidence. Il ajouta que si
Sa Sainteté leur prêtait plus de force par l'ambassade dont lui,
Cacault, avait pris l'initiative, ambassade qui manifesterait la bonne
volonté du Pontife, son estime pour la France, et l'intérêt qu'il
prenait à rattacher de nouveau cette nation à l'Église, les choses
s'arrangeraient, sans aucun doute, surtout si, par une marque de
considération personnelle, on flattait le chef du gouvernement
français.
«Le Pape répondit qu'il avait convoqué tous les cardinaux pour
s'occuper de cette mission et discuter un projet dont la gravité ne
lui permettait pas d'agir sans les plus mûres réflexions et sans avis
préalable.
«La congrégation générale se tint dans les appartements de Sa
Sainteté. D'après l'ordre que je reçus du Saint-Père, je rapportai
tout ce que m'avait dit M. de Cacault, soit sur l'ambassade en
général, soit sur le choix de ma personne. Je ne me permis de faire
sur le premier point qu'une relation simple et franche; mais quand
j'arrivai au second, j'ajoutai que, dans l'hypothèse de la mission,
je ne croyais pas devoir être choisi pour plénipotentiaire. Je
démontrai aussi fortement qu'il me fut possible, et avec les raisons
les plus évidentes, qu'il ne fallait pas penser à moi, mais plutôt aux
cardinaux Doria et Mattei, dont je fis ressortir les titres, qui
devaient, à mon avis, leur assurer la préférence. Je ne manquai pas de
faire remarquer d'un autre côté combien je devais appréhender une
légation aussi scabreuse, dont le non-succès déplairait à beaucoup, et
la réussite à un très-petit nombre,--ce qui la rendait fort peu
désirable et poussait même à la décliner,--et je terminai en déclarant
que le choix de ma personne nuirait très-sûrement à l'affaire par les
motifs déduits plus haut.
«Aucun des cardinaux ne s'opposa à l'ambassade projetée; tous, au
contraire, la regardèrent comme la seule ancre de salut dans les
circonstances actuelles. Et quand on passa du général au particulier,
tous aussi me désignèrent, au lieu de choisir les deux cardinaux Doria
et Mattei, ou tout autre auquel on aurait pu songer. Pour justifier
leurs votes, ils arguaient que ma qualité de secrétaire d'État
semblait, d'après l'observation de M. Cacault, devoir rendre plus
agréable la légation du premier ministre du pape à celui qui avait
déjà près de lui le premier ministre de l'empereur. Mes scrupules
étaient hors de mise, et personne ne voulut changer d'avis. Voyant que
tous désiraient non-seulement l'ambassade, mais encore l'ambassadeur,
le Pape, après avoir gardé le silence jusqu'à la fin, pour ne gêner
aucun des cardinaux, se joignit au sacré collége. Il décida qu'on
partirait pour Paris, et que ce serait moi qui partirais. Me sera-t-il
permis de rapporter ici ce que je ne crains pas de voir démentir, car
le lieu où je m'exprimai fut public, et plusieurs témoins auriculaires
existent encore? Le Pape avait annoncé sa résolution: après avoir
rendu grâces au Saint-Père ainsi qu'au sacré collége de la confiance
qu'ils me témoignaient,--confiance que je savais ne point mériter,--je
dis avec franchise et candeur que j'avais en ce moment un besoin
extraordinaire de me souvenir de mes promesses et de mes serments
d'obéissance aux volontés du Pape, promesses et serments articulés
quand il me plaça le chapeau de cardinal sur la tête; que cette foi
soutenait mon courage et m'aidait à servir le pontife suprême et le
saint-siége; que mon désir de le faire était ardent, mais que ce
secours m'était indispensable au moment d'accepter une mission si
difficile et sa périlleuse, que j'avais tant et de si fortes raisons
pour décliner.»