Au mois de novembre 1794 ou 1795, il visita avec un de ses amis,
Bordani, l'Italie et les bords de la rivière de Gênes.
À son retour à Rome, le Pape, pour se défendre contre les agressions
répétées de la république Cisalpine, résolut d'augmenter son armée et
d'en changer l'organisation. Il en donna le commandement au général
Caprosa, employé alors au service de l'Autriche, et nomma une
commission militaire, à la tête de laquelle il éleva Consalvi, malgré
sa jeunesse: il n'avait alors que trente-cinq ans. Les Français
attaquèrent les légations, la paix fut conclue. Le Directoire ordonna
au général Duphot de fomenter l'insurrection de Rome contre le Pape;
un coup de feu l'atteignit; il tomba mort. «Vous savez ainsi que moi,»
écrivit l'ambassadeur français au Directoire, «que personne à Rome n'a
donné d'ordre de tirer ni de tuer qui que ce fût; le général Duphot a
été imprudent, tranchons le mot, il a été coupable.» Il y avait à Rome
un droit des gens comme partout.
Rome fut envahie par quinze mille hommes, sous les ordres du général
Berthier. Le gouvernement romain ne s'opposa point à sa marche;
Consalvi est arrêté, Pie VI est emmené à Sienne; de là à la Chartreuse
de Florence, puis à Briançon, en France. Ce martyre du pape, terminé
par sa mort, commence. Elle le délivre dans la citadelle de Valence,
la vingt-cinquième année de son pontificat. Ce pape opulent,
magnifique, prodigue envers ses neveux, les Braschi, expia dans
l'indigence et la captivité le luxe de sa vie et l'amabilité de ses
manières.
Consalvi de son côté est conduit à Civita-Vecchia. Condamné à un
éternel exil de Rome, il choisit Livourne pour lieu de son ostracisme
dans l'espoir de rejoindre Pie VI à la Chartreuse de Florence, pour
adoucir la captivité de ce pontife. À la sollicitation de ses amis
romains, Berthier s'adoucit et le fait reconduire captif dans la
capitale. Il est incarcéré au château Saint-Ange. Le général Gouvion
Saint-Cyr, qui avait succédé à Berthier, refuse de ratifier une
proscription plus odieuse du gouverneur romain, qui condamnait
Consalvi à sortir de Rome, ignominieusement monté sur un âne, et en
butte à la risée de ses ennemis; il fut conduit à Terracine, dans la
compagnie de vingt-quatre galériens napolitains. À quelque distance de
Rome, le commandant français le combla d'égards et le fit conduire à
Naples. Après un mois et demi de captivité, le roi et la reine de
Naples le reçurent avec empressement; dans le mois de juin 1798, on
lui accorda la permission de se rendre à Vicina, dans les États
Vénitiens, de là il gagna la Chartreuse de Florence, où le pape Pie VI
languissait encore.
«Je ne rencontrai toutefois,» dit-il, «chez le ministre du grand-duc
que les manières les plus dures et le plus impoli des refus. Je me vis
forcé d'agir alors comme par surprise. Il me fallait voir le Pape à
tout prix, et lui prouver au moins ma bonne volonté. Je choisis
secrètement le jour et l'heure que je jugeai les plus favorables, et
je me rendis à la Chartreuse, à trois milles de Florence, où le
Saint-Père était prisonnier. Lorsque j'arrivai au pied de la colline,
je ne puis exprimer les sentiments dont mon coeur fut agité à l'idée
de revoir mon bienfaiteur et mon souverain, qui avait eu tant de
bontés pour moi, et en pensant au misérable état dans lequel se
trouvait réduit ce Pie VI que j'avais vu au comble des splendeurs.
Chaque pas que je faisais pour me rapprocher du Saint-Père apportait à
mon âme une émotion toujours croissante. La pauvreté et la solitude de
ces murs, le spectacle de deux ou trois malheureuses personnes
composant tout son service, m'arrachaient les larmes des yeux. Enfin,
je fus introduit en sa présence. Ô Dieu! que de sensations affluèrent
alors à mon coeur, et en vinrent presque à le briser!
«Pie VI était assis devant sa table. Cette position empêchait qu'on ne
s'aperçût de son côté faible: il avait à peu près perdu l'usage des
jambes, et il ne pouvait marcher que soutenu par deux bras robustes.
«La beauté et la majesté de son visage ne s'étaient pas altérées
depuis Rome; il inspirait tout à la fois la plus profonde vénération
et l'amour le plus dévoué. Je me précipitai à ses pieds; je les
baignai de larmes; je lui racontai tout ce qu'il m'en coûtait pour le
revoir, et combien je souhaitais de rester à ses côtés pour le
servir, l'assister et partager son sort. Je lui jurai que je tenterais
tous les moyens possibles dans l'espoir d'atteindre ce but.
«Je renonce à rapporter ici le gracieux accueil qu'il me fit, la
manière dont il agréa mon attachement à sa personne sacrée, et ce
qu'il me dit de Rome, de Naples, de Vienne, de la France, et de la
conduite tenue par ceux qu'il devait regarder comme les plus attachés
et les plus fidèles de ses serviteurs. Le Saint-Père m'affirma ensuite
qu'il croyait de toute impossibilité que je pusse obtenir la
permission de rester auprès de lui. Je répondis que je ne négligerais
rien pour réussir, et il me congédia après une heure d'audience. Cette
heure me combla tout ensemble de consolation, de tristesse et de
vénération; elle augmenta, s'il est possible, mon respectueux amour.
«Revenu à Florence, je ne parlai à personne de cette visite, et, pour
éloigner davantage les soupçons, je demandai l'autorisation de me
rendre à Sienne pour voir la famille Patrizi, qui arrivait de Rome. Je
n'obtins ce permis qu'avec une limite de quinze jours. Cela me fut
d'un très-fâcheux augure pour mes projets de résider à Florence,
projets que je voulais ensuite essayer de réaliser. Dès que les
quinze jours furent écoulés, le commissaire grand-ducal me força de
quitter Sienne, et je me séparai avec chagrin de cette famille, que
j'aimais beaucoup.
«D'autres jours se passèrent à Florence, pendant lesquels je tentai
tout, je dis tout, j'osai tout, directement et indirectement, pour
obtenir ce que je souhaitais avec tant d'ardeur. Mais alors le
plénipotentiaire de France demanda expressément au premier ministre du
grand-duc de me renvoyer sans retard. Mes efforts devenaient inutiles,
et mon espérance s'évanouit. Je fus contraint de quitter Florence et
d'aller habiter Venise, ainsi que j'en avais pris la résolution dans
le cas où mon séjour auprès de Pie VI ne serait pas autorisé.
«Tout ce que je pus faire en cachette, et non sans courir certains
risques, fut de me rendre une seconde fois à la Chartreuse pour
communiquer au Pape mes vaines tentatives, pour lui baiser encore les
pieds et recevoir sa dernière bénédiction. Il éprouva quelque peine en
apprenant que je n'avais pas réussi dans mon projet, mais il n'en fut
point étonné. Pendant l'heure entière d'audience qu'il m'accorda, il
me prodigua toutes sortes de faveurs, et me donna les plus salutaires
conseils de résignation, de sage conduite et de courage dont les actes
de sa vie et son maintien m'offraient un parfait modèle. Je le trouvai
aussi grand et même beaucoup plus grand que lorsqu'il régnait à Rome.
Au moment où il me chargea de saluer de sa part le duc Braschi, son
neveu, qui habitait Venise et qu'il avait eu la douleur, peu
auparavant, de voir arracher d'auprès de lui dans cette même
Chartreuse, je jurai à ses pieds que je considérerais partout, en tout
temps et dans n'importe quelle occasion, comme une dette la plus
sacrée, d'être attaché à sa famille jusqu'au point de devenir pour
elle un autre lui-même. C'est l'expression qui m'échappa alors dans
mon enthousiasme. Je me flatte de n'avoir pas failli à ma parole dans
les circonstances où j'ai pu le faire.
«Pie VI me remercia avec une bonté et une majesté que je ne crois pas
que l'on puisse égaler. J'implorai sa bénédiction. Il me posa les
mains sur la tête, et, comme le plus vénérable des patriarches
anciens, il leva les yeux au ciel, il pria le Seigneur, et il me bénit
dans une attitude si résignée, si auguste, si sainte et si tendre,
que, jusqu'au dernier jour de ma vie, j'en garderai dans mon coeur le
souvenir gravé en caractères ineffaçables.
«Je me retirai les larmes aux yeux. La douleur m'avait presque mis
hors de moi; néanmoins je me sentais ranimé et encouragé par le calme
inexprimable de mon souverain et par la sérénité de son visage.
C'était la grandeur de l'homme de bien aux prises avec l'infortune. De
retour à Florence, j'en partis dans les vingt-quatre heures.
«J'étais à Venise à la fin de septembre 1798. Après y avoir passé
quelques jours, je remplis un devoir en allant visiter mon oncle, le
cardinal Carandini, qui habitait Vicence. Je restai avec lui presque
tout le mois d'octobre, à l'exception de cinq ou six jours consacrés
par moi à des amis que je possédais à Vérone. À la fin d'octobre, je
retournai à Venise, où j'avais des connaissances qui offraient de
subvenir à mon extrême détresse. Le gouvernement révolutionnaire avait
confisqué mes propriétés, sous prétexte que j'étais émigré.
«Sur les représentations que mes mandataires firent pour démontrer la
fausseté de cette allégation, les Consuls rendirent deux décrets.
«Par le premier, on me restituait mes biens comme n'ayant pas émigré;
par le second, ces mêmes biens étaient confisqués de nouveau comme
appartenant à un ennemi de la République romaine.
«Quoique toujours dans les transes à cause du périlleux séjour à Rome
de mon cher frère, à qui il n'était plus permis d'en sortir, je restai
tranquillement à Venise, où l'on ne tarda pas à recevoir la nouvelle
de la mort du Pape. Elle arriva le 29 août 1799 à Valence, en France,
où le Directoire l'avait fait traîner sans avoir égard à sa
décrépitude et à ses incommodités si graves. Pie VI avait perdu
l'usage des jambes, et son corps n'était qu'une plaie.
«Il était bien naturel que la nouvelle de cette mort dirigeât toutes
les pensées vers la célébration du Conclave pour l'élection de son
successeur. Le cardinal doyen résidait à Venise avec plusieurs autres
cardinaux; ceux qui habitaient sur le territoire de la République y
arrivèrent à l'instant, ainsi que ceux qui étaient dans les États les
plus voisins. Quand ils furent en majorité, ils s'occupèrent tout
d'abord de nommer le secrétaire du Conclave, parce que le prélat qui
aurait dû remplir cette charge, en raison de son emploi de secrétaire
du Consistoire, n'était pas à Venise, mais à Rome. Du reste, des
considérations personnelles interdisaient aux cardinaux de le
rappeler; ces mêmes considérations l'empêchaient de s'offrir de
lui-même. Tous les prélats les plus élevés en dignité, et alors à
Venise, concoururent pour être nommés à ce poste envié. Il y en eut un
qui, de préférence aux autres, fut protégé et porté à cet office avec
le plus grand zèle par un cardinal fort puissant. Ce cardinal avait
beaucoup de bontés pour moi; il poussa l'amabilité jusqu'à me demander
d'abord si j'avais l'intention de me mettre sur les rangs. Il
déclarait que, dans ce cas, il renoncerait à son protégé. D'un côté,
je professais une constante aversion pour tout emploi à responsabilité
quelconque; de l'autre, je n'avais pas d'ambition qui pût être flattée
des droits ou des affections que l'on devait acquérir dans ce poste,
soit auprès du nouveau Pape, soit auprès des cardinaux qui
l'approcheraient de plus près. Je n'hésitai donc pas un seul instant
sur la conduite que j'avais à tenir. J'affirmai que je ne concourrais
en aucune manière pour obtenir cette place.
«Les Cardinaux se rassemblèrent en congrégation générale: ils étaient
assistés en premier lieu par tous les concurrents, et d'une façon
particulière par celui qui étayait sa candidature sur ses propres
mérites et sur les bons offices du cardinal qui le favorisait tant. Le
fait est qu'à la réserve de quatre ou cinq votes qui lui furent
accordés, je me vis choisi à l'unanimité.»