Il refusa, un an après, la charge d'envoyé à Cologne, par crainte
d'engager sa responsabilité.
«Je ne voyais rien de semblable à redouter l'auditorat de Rote. Cette
charge ne portait avec elle aucune responsabilité, ainsi que je l'ai
dit; elle était très-enviée et ne sortait pas du cercle d'études que
je m'étais tracé. Si le labeur produisait de grandes fatigues à une
certaine époque, il était compensé par de nombreux mois de vacances et
de repos. Enfin, je considérais que, quoique exempt de l'ambition du
cardinalat, toutefois, en le regardant comme le terme honorable de la
carrière entreprise, l'auditorat de Rote m'y conduisait lentement,
c'est vrai, mais certainement, sans avoir besoin de mendier la faveur
ou la bienveillance de qui que ce fût, ni de faire la cour à personne,
puisque le décanat de la Rote mène à la pourpre d'après l'usage, quand
le doyen n'a pas démérité et que l'on n'a véritablement rien à lui
reprocher. J'étais jeune encore,--j'avais environ trente-cinq ans,--et
mon âge me permettait d'attendre le décanat, quelque lenteur qu'il mît
à venir.
«J'ajouterai encore que j'avais un autre stimulant pour désirer si
passionnément l'auditorat de Rote. J'éprouvais un goût très-prononcé
pour les voyages, goût que je n'avais pu satisfaire jusqu'alors que
par une petite course à Naples et en Toscane, d'où j'étais revenu
depuis peu. Les vacances de la Rote commençaient aux premiers jours
de juillet; elles finissaient en décembre. Je trouvais donc ainsi le
moyen de voyager chaque année pendant cinq mois et plus, sans manquer
à aucune de mes obligations, et sans avoir besoin de congés et de
permissions obtenus à l'avance.
«Toutes ces raisons me firent désirer si fortement l'auditorat de
Rote, que je me crus autorisé, pour cette seule fois,--car je ne
l'avais pas fait avant et je ne le fis plus après,--et pour cette
seule charge, à me départir de la maxime du cardinal Negroni, d'autant
mieux que je ne la violais point par ambition, mais par un tout autre
motif, et je dirais presque par le motif contraire. Toutefois je ne
pus pas m'empêcher de me joindre à tant d'autres concurrents; et je
n'osai pas m'abandonner entièrement aux espérances que m'inspiraient
les promesses que le Pape m'avait adressées deux ans auparavant,
promesses se résumant en ces mots: «Nous veillerons nous-même à votre
avancement.»
«Je comptai plutôt sur ses bonnes dispositions, et ne me laissai pas
arrêter par le peu de temps écoulé depuis ma dernière promotion. Je
priai le cardinal secrétaire d'État (Boncompagni) de parler de moi au
Souverain Pontife en même temps que des autres concurrents. De peur
que, pressé par les affaires qu'il pouvait avoir, il n'exauçât pas mon
voeu, je demandai à l'auditeur du Pape de vouloir bien faire connaître
au Saint-Père que moi aussi j'étais sur les rangs, et rien de plus.
«Telles furent les seules démarches que je fis et que j'autorisai à
faire. Le succès les couronna heureusement, et je passai auditeur de
Rote dans le mois de mai ou de juin 1792. Je ne me souviens pas de la
date précise.
«Je ne puis exprimer l'extrême joie que j'en éprouvai. Ayant rendu à
Sa Sainteté les actions de grâces qui lui étaient dues, je crus de mon
devoir de lui en garder, ainsi qu'à sa famille, une éternelle
reconnaissance. Je me trouvai très-embarrassé pour en porter l'hommage
au duc Braschi, son neveu. J'ai raconté plus haut qu'un excès de
délicatesse m'avait toujours éloigné de la maison Braschi, dans
l'appréhension que l'on pût s'imaginer que je la fréquentais pour
faciliter mon avancement. En obtenant l'auditorat de Rote, j'avais
touché le but de mes désirs. Comme j'étais bien résolu de mourir
auditeur ou d'attendre le cours naturel des choses, afin d'en être le
doyen et d'arriver au cardinalat par cette voie, je crus que visiter
la famille Braschi, ce serait alors gratitude et non plus intérêt. Je
surmontai avec peine la crainte que me causait mon entrée dans un
salon où je n'étais pas vu avec trop de plaisir et non sans motif, car
les proches du Pape avaient désiré et sollicité l'auditorat de Rote
pour Mgr Serlupi, leur parent. Je fus donc accueilli avec froideur.
Avant cette époque, je n'étais jamais allé au palais Braschi, si j'en
excepte trois ou quatre visites d'étiquette en habit de prélat et
confondu dans la foule, pour l'anniversaire de l'élection du Pape. À
dater de ce jour, je ne laissai jamais passer une seule soirée sans me
rendre chez les Braschi, et je devins leur plus dévoué serviteur et
ami. Je crois en avoir fourni par mes actes les preuves les plus
certaines et les plus constantes.»