IX

L'élection d'un Pape dans une circonstance si difficile, où sa

souveraineté temporelle était envahie, où sa capitale était occupée,

où son prédécesseur venait d'expirer captif de la France, et où les

cardinaux cherchaient en vain à emprunter un territoire libre pour se

réunir en conclave, était une oeuvre aussi délicate que périlleuse.

Elle dura près de quatre mois au milieu des intrigues diverses que

l'état désespéré de l'Église ne suspendait pas, et qui finit

néanmoins, grâce à l'intervention du cardinal Consalvi, par

l'élection la plus inattendue et la plus pure qui pût édifier et

sauver cette institution. Nous allons en reproduire, à cause de ce

résultat, les principales péripéties. Jamais l'action providentielle

ne se donna plus évidemment en spectacle au monde; le conclave nomma

celui qu'il ne cherchait pas, et le cardinal Consalvi lui-même fit

nommer celui auquel il n'avait pas pensé: le hasard inspire la

sagesse.

Voici l'abrégé du conclave.

X

Il se composait de trente-cinq cardinaux présents. Consalvi en fut

nommé secrétaire. C'était le pouvoir exécutif provisoire de ce

gouvernement. Le banquier romain Torlonia offrit au conclave de

subvenir à ses besoins; Consalvi remercia Torlonia au nom de tous ses

collègues et n'accepta que la reconnaissance. Le cardinal Herzan

représentait l'empereur d'Autriche, arrivé peu de jours après

l'ouverture de l'assemblée.

Dix-huit suffrages étaient déjà assurés au cardinal Bellisomi; Herzan

sent le danger pour sa cour; il obtient un délai nécessaire pour

former la brigue du cardinal Mattei, plus agréable à l'empereur. Le

conclave, par égard, suspend ses opérations; elles recommencent, deux

cardinaux, Zeladi et Gerdil, selon Consalvi, consentent, par une

ambition légitime, à détacher des voix de Bellisomi et de Mattei pour

eux-mêmes et à varier selon la convenance le nombre flottant de leurs

adhérents.--Albani déclare à Herzan qu'on ne se réunira pas à

Bellisomi, il l'interroge sur Gerdil, cardinal piémontais, pour

connaître si l'empereur d'Autriche lui donnera au dernier moment

l'exclusion. Herzan le laisse présumer sans l'affirmer; on y renonce.

Mattei et son parti, sans espoir pour eux-mêmes, ne songeaient

désormais qu'à affaiblir Bellisomi.

Le conclave ainsi retardé paraît interminable; on propose de présenter

différents noms jusqu'ici sans espoir, ils sont repoussés. Herzan va

s'entendre avec Calcaquin pour le sonder avant de lui porter les voix

du parti autrichien; il le trouve insuffisant, obstiné, quoique

honnête. L'archevêque de Bologne s'offre au choix, il le mérite par

ses vertus; mais il a déserté le parti Mattei dans le commencement, ce

parti ne le lui pardonne pas et lui refuse son concours par vengeance;

de longs jours s'écoulent, on désespère de s'entendre.

À la fin, et après trois mois d'inaction, le conclave sent qu'il perd

l'Église. Consalvi se dévoue pour la sauver.

«Ce cardinal,» dit-il en parlant d'un des membres du conclave, «se

flattait ainsi de sauvegarder l'amour-propre de tous et de garantir

l'affection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après

avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme

de l'affaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver

le Pape dans le parti Mattei, soit parce que cette faction était trop

peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et

des quatre cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux

qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la

majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti, à

cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient

chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le

parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du

parti Bellisomi.

«Ce second pas fait, il examina quel serait le cardinal du parti

Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres

cardinaux dont on avait essayé l'élection, offrait le moins de

difficultés pour réunir les suffrages de tous.

«C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le

parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui, tout en présentant des

obstacles extrinsèques à son élévation, n'avait néanmoins aucun

empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces

derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour

les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur

le cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était

donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer

qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler

des cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots: «Quel dommage que

ce conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y

avait un Pape entre les deux, en trois jours on nommerait le nouveau,

et ce serait celui-là.»

«En parlant de la sorte, ils désignaient le cardinal, but de leur

conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui

réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour

succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui; il était assez jeune

pour être Pape, ayant cinquante-huit ans, comme le Pontife défunt,

quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près

de vingt-cinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un

successeur qui pouvait vivre aussi longtemps. On était habitué à voir

les princes occupant le siége de Pierre changer presque tous les sept

ou huit ans, et les espérances de chacun empêchent d'ordinaire un

choix qui, par sa durée, ne permet pas la réalisation de ces

espérances. Bien plus, Chiaramonti était la créature la plus aimée de

Pie VI, qui l'avait, quand il n'était que simple moine sans fonctions

dans son ordre, créé évêque de Tivoli, puis cardinal, et enfin évêque

d'Imola. Chiaramonti affectionnait très-vivement la famille Braschi,

dont on le croyait assez proche allié. Mais j'ai su de sa bouche

même, après son élévation au pontificat, qu'il n'en était rien.

Toutefois cette seule croyance suffisait pour faire craindre qu'en le

nommant on ne vît continuer le règne des Braschi, dont chacun avait

assez après vingt-quatre ou vingt-cinq années.

«Ces impossibilités extrinsèques étaient si nombreuses et d'un tel

poids, qu'on peut avouer avec certitude qu'en toute autre

circonstance, et spécialement si le conclave se fût tenu à Rome en

temps ordinaire et calme, on aurait éloigné Chiaramonti du pontificat

suprême; tout au moins aurait-il été empêché de succéder immédiatement

à Pie VI. C'est pourquoi le peuple disait en le voyant aux

_Novendiali_, que c'était dommage qu'il n'y eût pas un Pape entre eux

deux.

«La considération de ces obstacles si puissants avait éloigné de

l'esprit des cardinaux du parti Bellisomi, dont Chiaramonti était

membre, et plus encore de l'esprit du cardinal Braschi, qui en était

le chef en sa qualité de neveu de leur créateur pour la plupart,

l'idée et même le rêve de proposer Chiaramonti, quand il avait été

question de désigner trois ou quatre des leurs. Tous étaient

convaincus de l'absurdité de le mettre sur les rangs et de se flatter

de le voir réussir. Or tous les obstacles dont je parle étant

extrinsèques à la personne, la personne, si l'on retourne la médaille,

comme dit le vulgaire, ne soulevait aucune répulsion intrinsèque.

«Une grande douceur de caractère, une très-aimable gaieté dans le

commerce habituel, une pureté de moeurs qui n'avait jamais été

souillée en aucune manière, une sévérité de conduite sacerdotale

jointe à une indulgence parfaite pour les autres, une sagesse

constante dans le gouvernement des deux églises confiées à ses soins,

une profondeur peu commune spécialement dans les études sacrées,

aucune contrariété individuelle, aucune hauteur, jamais une querelle

avec ses collègues,--il faut en excepter la seule qu'il soutint contre

le Légat de sa province pour la défense des immunités de ses églises

d'Imola,--enfin le renom d'excellent homme dont il jouissait partout,

comptaient pour autant de titres et de qualités intrinsèques. Dans

l'état actuel des choses, ces titres et ces qualités étaient assez

forts pour vaincre les obstacles extrinsèques énumérés plus haut.

«Après avoir pesé toutes ces choses, le cardinal dont j'ai parlé tout

à l'heure conclut que Chiaramonti était celui du parti Bellisomi qui

serait choisi et proposé avec chance de succès par les cardinaux de la

faction opposée. La réussite était certaine, en effet, auprès de ceux

de son parti; il semblait donc qu'elle ne devait pas l'être moins près

de ceux du parti contraire. Ce parti aurait le mérite de l'avoir

désigné, et ses membres n'avaient aucun grief à articuler contre

lui,--si ce n'est tout au plus son âge peu avancé, qui pouvait porter

obstacle aux espérances des personnages se flattant de monter sur le

trône dans le futur conclave.»

Ce cardinal, inventeur d'une trame aussi bien ourdie, se promenant un

jour dans les corridors du conclave avec Consalvi, dont depuis

longtemps il était l'un des amis, vint à parler de la longueur du

conclave et des embarras de la nouvelle élection,--car tel était le

sujet des conversations journalières et communes à tous.--Il s'ouvrit

dans cette occasion au secrétaire, et lui manifesta non-seulement en

général le projet qu'il nourrissait de faire qu'une faction choisît

le nouveau pape dans la faction contraire, afin qu'à l'heure de

l'élection la part fût égale pour tous, mais encore il lui confia

l'idée spéciale de briser le grand obstacle qui s'offrait aux

cardinaux cherchant le pape dans le parti Mattei. Il ne s'agissait que

de le prendre dans la faction de Bellisomi en la personne de

Chiaramonti. Le secrétaire ne put qu'applaudir à cet heureux avis, et

il encouragea beaucoup l'inventeur à le mettre à exécution. Dans cette

conversation, tous les deux jugèrent que le plus difficile consistait

à s'assurer du chef de la faction Mattei. Si celui-ci goûtait sa

proposition, tous ou le plus grand nombre des électeurs de ce parti

s'uniraient, par son intermédiaire, aux dix-huit cardinaux donnant

leurs voix à Bellisomi.

Ce cardinal doutait cependant un peu que ces derniers votassent

unanimement pour Chiaramonti, parce qu'il s'en rencontrait parmi eux

d'aussi jeunes que lui. «Un certain amour-propre devait,» disait-il,

«les arrêter en pensant que, si l'on voulait faire un Pape jeune, leur

position deviendrait humiliante, ce qui n'aurait pas lieu en

choisissant le Pape parmi les plus âgés.» Le prélat lui répondit qu'il

n'y avait dans le parti Bellisomi que trois cardinaux au plus qui

pourraient peut-être bercer leur esprit de semblables idées, puisque

les autres ou ne désiraient pas la papauté, ou appréciaient les

difficultés qui les en éloignaient; qu'au reste il fallait laisser au

cardinal Braschi le soin de réunir sur Chiaramonti les votes du parti

Bellisomi, et que si Son Éminence le permettait, il allait confier le

projet à ce cardinal sous la plus grande réserve. Braschi pourrait

ensuite agir près des siens quand on aurait été assuré de tous les

votes des partisans de Mattei; que cette affaire dépendait, en dernier

ressort, de l'adhésion obtenue de leur chef, qui, s'il le voulait,

saurait se rendre maître d'Herzan aussi bien que de n'importe quel

autre, si l'on s'apercevait de certaines opiniâtretés. Il termina en

disant que tous leurs soins et tous leurs efforts devaient tendre à

découvrir un expédient pour réussir auprès de ce chef, afin de ne pas

faire un faux pas dans une matière aussi délicate.

Le cardinal (Maury) ayant approfondi toutes ces observations, chercha

de son côté comment on parviendrait à faire goûter au chef du parti

Mattei et le plan qu'il venait d'imaginer et Chiaramonti, l'objet de

ce plan.

On crut d'abord que le cardinal lui-même devait lui en parler. Sa

personne ne pouvait être suspecte, puisqu'il appartenait à sa faction

et qu'il jouissait de toute son estime. Cependant, quand on eut bien

étudié le caractère de ce chef (Antonelli) qui s'aimait naturellement

en lui et en ses oeuvres, et qui n'applaudissait pas toujours à celles

des autres, parce qu'elles blessaient son orgueil et qu'elles avaient

à ses yeux le défaut de venir d'un autre et non de lui, on ne voulut

pas exposer le succès de l'affaire qui aurait infailliblement avorté

si le dessein ne lui eût pas été agréable.

«Je proposai,» dit Consalvi, «une combinaison qui devait nous conduire

au but avec certitude. Il se trouvait alors auprès du cardinal

inventeur du projet, en qualité de familier et de conclaviste, un

homme qui avait toujours possédé la faveur du chef du parti Mattei et

qui jouissait de l'affection et de l'estime de tout ce parti. Cette

circonstance nous fournit la plus opportune occasion de nous servir de

lui pour faire naître dans l'esprit du cardinal chef de ce parti les

idées que nous venons d'expliquer tout à l'heure. On pensa que cet

homme, n'inspirant pas de jalousie et ne soulevant pas de défiances,

ni par sa dignité, ni par aucune autre distinction, pourrait préparer

les choses de façon que celui à qui il devait souffler la pensée

semblât presque en être l'auteur. Nous voulions que ce dernier pût la

présenter ensuite comme sienne, sans craindre de nous enlever le

mérite de l'invention. Cet arrangement était très en rapport avec son

caractère. La bonne volonté et l'attachement à son maître ne

manquaient pas à ce familier (l'abbé Poloni) pour exécuter une telle

entreprise de concert avec le cardinal dont il connaissait si bien à

fond le caractère, qu'il savait toutes les manières de le prendre pour

s'en servir utilement.»

Le plan ainsi arrêté sur ce point et dans cette entrevue fournie par

le hasard, les deux interlocuteurs, chacun de son côté, s'occupèrent

de le réaliser sans aucun retard.

Et pour parler d'abord de ce qui regarde le prélat secrétaire, il alla

sans retard, comme on l'y avait autorisé, communiquer ses idées au

cardinal Braschi.

On ne parviendra jamais à décrire la stupeur de Braschi quand il

apprit que l'on pensait à Chiaramonti. Le plaisir infini qu'il en

ressentit n'égala pas son étonnement et en même temps sa crainte

très-fondée que les choses n'arrivassent pas à bon terme, tant lui

semblaient insurmontables les obstacles extrinsèques contre

Chiaramonti. Consalvi crut nécessaire de lui suggérer que, pour ne pas

les augmenter et même pour les diminuer autant que possible,

non-seulement il était indispensable de conserver le secret le plus

absolu jusqu'à ce que la chose fût ébruitée par les adversaires, mais

encore qu'à l'instant où ils la soumettraient aux intéressés, lui,

cardinal Braschi, pour témoigner une grande modération et une parfaite

indifférence, devait répondre que, ses relations particulières avec le

cardinal Chiaramonti pouvant faire arguer qu'en le patronnant auprès

de ceux de son parti il cherchait plutôt à satisfaire son amitié et

ses goûts qu'à procurer le bien de tous, il entendait renoncer en une

certaine façon à l'honneur de chef de parti. Braschi ne veut,

devait-il ajouter, participer à cette affaire que pour émettre son

vote, laissant au cardinal doyen Albani,--lui aussi dans le même

parti,--le soin d'agir auprès des autres cardinaux de la manière

qu'il jugerait convenable.

«Cette conduite tenue plus tard par Braschi au moment favorable

contribua beaucoup au succès du dessein formé. Quant au cardinal qui

en était l'inventeur, s'il ne rencontra pas de difficultés pour faire

accepter à son conclaviste le rôle qu'il devait jouer auprès du chef

de la faction Mattei, afin de la disposer en faveur de Chiaramonti, ce

conclaviste n'en éprouva pas davantage (grâce à Dieu qui nous aidait)

pour faire adopter l'idée à ce chef dès qu'il lui en ouvrit la bouche.

Ce chef (Antonelli) n'avait rien à objecter contre le cardinal

Chiaramonti, et il l'estimait comme Chiaramonti méritait d'être

estimé. Les obstacles extrinsèques eussent sans doute été

très-puissants sur son esprit, si la proposition de l'élection lui eût

été faite dans un conclave moins avancé, par le parti adverse, ou

tandis que l'espoir de nommer un des cardinaux de son parti subsistait

encore. Mais, une fois convaincu de cette impossibilité et

reconnaissant comme inévitable la nécessité de choisir le nouveau pape

dans le parti contraire, il accueillit admirablement l'heureuse pensée

que son parti eût l'honneur du choix, et plus encore que cet honneur

lui fût attribué de préférence à tous les autres.

«Plus l'entreprise de couronner Chiaramonti semblait ardue à cause des

obstacles extrinsèques, plus aussi cette difficulté flattait son

amour-propre. Il entrait dans sa nature de chercher à montrer que rien

ne lui était impossible, et qu'il réussissait là où le plus habile

aurait inévitablement échoué. Il voyait encore, dans l'espoir qu'il

avait de vaincre ces embarras, l'occasion de se faire un grand mérite

auprès de l'élu à qui il aurait obtenu ce que Chiaramonti lui-même

devait alors regarder comme chimérique.

«Il se chargea donc avec joie de la négociation, et, ne doutant pas de

son omnipotence près des siens, il craignit plutôt que la jeunesse de

Chiaramonti et ses autres obstacles extrinsèques lui fissent tort près

de plusieurs cardinaux de son parti. Il jugea en conséquence qu'avant

de se mettre à recueillir les votes du parti Mattei, il était

nécessaire de faire certaines recherches afin de ne pas travailler en

vain, et de vérifier si l'empêchement qu'il appréhendait dans l'autre

parti était oui ou non insurmontable. Il se transporta donc chez le

cardinal Braschi, et, dans un discours étudié, il lui rappela d'abord

l'excessive longueur du conclave, aussi scandaleuse pour les fidèles

que pénible à l'Église; les inutiles épreuves tentées pour l'élection

des cardinaux des deux partis; l'urgence de terminer enfin et

d'accorder à l'Église un chef alors si nécessaire. Il lui communiqua

ensuite l'idée qu'il avait conçue d'agir auprès des deux premiers

compétiteurs et des cardinaux de son parti pour l'exaltation du

cardinal Chiaramonti, dès qu'il compterait avec certitude sur l'actif

appui de ceux du parti Bellisomi. Il fit remarquer en même temps quel

était son zèle pour le bien de l'Église, son estime et son intérêt à

l'égard de Son Éminence, en choisissant comme Pape un membre du parti

opposé au sien, lié par tant d'attaches au pape Pie VI dont il était

la créature la plus aimée, et qui, entre parenthèses, était uni à Son

Éminence et à la maison Braschi par la gratitude et par l'amour de la

même patrie. Ces réflexions, dit-il, l'avaient déterminé à passer à

pieds joints sur les difficultés extrinsèques compensées bien

certainement par les mérites personnels du sujet. Il ajouta qu'il

redoutait toutefois beaucoup ces obstacles, et en particulier la

jeunesse de Chiaramonti, et que peut-être ils auraient trop de force

auprès de beaucoup d'électeurs, surtout quand ces électeurs

réfléchiraient que Chiaramonti devait succéder à un Pape qui avait si

longtemps régné. Il conclut en demandant à Son Éminence si, sachant la

manière de penser de ceux de son parti, elle croyait ces craintes

tellement fondées qu'il ne fût pas possible de réussir. Si le succès

était seulement douteux, il chercherait d'abord à assurer le concours

des siens, et alors, conjointement avec Son Éminence, ils assureraient

l'adhésion du parti opposé.

«Le cardinal Braschi répondit qu'il lui était impossible d'exprimer sa

surprise et de comprendre comment Son Éminence (Antonelli) avait songé

au cardinal Chiaramonti, à cause justement des difficultés

extrinsèques qu'il avait indiquées sommairement; que malgré leur

nature, lui, Braschi, ne les croyait pas absolument invincibles près

de ceux de son parti, tant à cause des mérites personnels du sujet

qu'en vue des circonstances particulières dans lesquelles on se

trouvait; que la longueur excessive du conclave, l'inutilité des

épreuves faites sur les candidats des deux partis que l'on ne pouvait

parvenir à nommer, la lassitude des électeurs, aucune exception

personnelle contre le sujet et une satisfaction naturelle de voir l'un

d'entre eux succéder à saint Pierre, lèveraient beaucoup d'obstacles.

Quant à lui, Son Éminence saurait bien comprendre par elle-même que

personne ne devait être plus content de cette élection, mais que, par

rapport aux relations existant entre lui et Chiaramonti, il croyait

convenable à sa délicatesse de ne pas prendre la plus petite

initiative dans sa promotion, même à l'égard de ceux du parti dont il

était le chef. Qu'il pensait devoir seulement se borner à donner son

vote quand les autres accorderaient les leurs à Chiaramonti; que

cependant il croyait devoir offrir un bon conseil à Son Éminence, en

lui disant que, dans le cas où les tentatives pour Chiaramonti

aboutiraient près de ceux de son parti, il voulût bien alors

s'aboucher avec le doyen cardinal Albani, et faire ensemble les

démarches nécessaires auprès des cardinaux du parti Bellisomi, déjà

invités à se concerter avec lui.

«Le cardinal chef du parti Mattei fut on ne peut plus satisfait de

cette réponse. Ayant recommandé le secret à Braschi jusqu'à nouvel

ordre, il le quitta et alla se mettre à l'oeuvre.

«La première personne à laquelle il jugea indispensable de s'adresser

fut Herzan. Il voulait obtenir son assentiment et acquérir ainsi un

appui auprès des autres cardinaux. Il lui exposa donc toute son idée,

et lui fit considérer comment, dans l'impossibilité d'arriver à

l'élection de Mattei ou de tout autre de sa faction, Chiaramonti était

incontestablement le plus capable dans le parti opposé; qu'il fallait

en conséquence se tourner de son côté, afin de donner un chef à

l'Église. Il n'oublia pas de lui faire remarquer que Chiaramonti,

choisi et porté par eux au pontificat suprême, leur devrait son

élévation encore bien plus qu'à ceux de la faction à laquelle il

appartenait. Sans leur consentement, en effet, jamais il n'aurait été

Pape. Ses adversaires naturels ne se bornaient donc pas à concourir

pour lui, ils étaient encore les promoteurs de son exaltation. Ce

cardinal (Antonelli) releva les mérites personnels de Chiaramonti, qui

balançaient les exceptions produites par son attachement à la

personne et à la famille du Pape défunt; puis il finit en disant que,

dans la situation actuelle, c'était la conclusion la plus honorable et

la plus avantageuse que l'on pût souhaiter. Il termina par la

déclaration qu'il ne doutait pas du plein consentement de Son

Éminence.

«Herzan se montra convaincu de la vérité et de la justesse de ces

réflexions, et tout disposé à concourir. Il dit seulement qu'il

suspendait sa résolution pour quelques heures, parce qu'il n'avait pas

une connaissance bien positive de Chiaramonti. Ce dernier, habitant

toujours son diocèse, venait fort rarement à Rome, ce qui faisait que

Herzan ne l'avait que très peu vu. Il voulut donc aller le visiter

sous quelque prétexte,--comme il était allé chez Calcagnini,--afin de

juger si ses manières lui plaisaient, et pour s'entretenir un peu avec

lui. Le jour suivant, il se rendit dans sa cellule à cet effet, ainsi

que c'est l'usage parmi les cardinaux dans les conclaves. Après s'être

longuement entretenu avec lui, traitant divers sujets pendant la

conversation, il le quitta si enchanté de sa douceur, de sa gaieté,

de la sagesse de ses réflexions et de ses raisonnements, qu'il assura

aussitôt de son adhésion complète le chef du parti Mattei, le priant

de commencer les démarches parmi ceux de sa faction.

«Ces démarches provoquèrent cependant près de quelques-uns de ce parti

certaines objections que leur chef n'avait pas prévues, et qui prirent

leur origine dans la qualité même de ceux qui le composaient. Il s'en

rencontrait parmi eux qui aspiraient à la tiare. N'étant pas très-bien

convaincus,--comme cela arrive ordinairement dans les choses qui nous

sont personnelles,--de l'impossibilité de réussir, et honteux pour la

plupart de céder la place à un candidat qu'ils se croyaient inférieur

de beaucoup, à cause de son âge, des emplois qu'il avait remplis, de

ses amitiés ou d'autres circonstances qui lui étaient propres, ils

témoignèrent une assez vive répugnance à lui accorder leur voix.

Peut-être n'auraient-ils pas montré de semblables répulsions, si le

sujet choisi eût été de qualité proportionnée à la leur.

«Ces difficultés surgirent chez les plus âgés de ce parti. On

rencontra aussi chez les plus jeunes les obstacles que l'on redoutait

dans ceux du parti opposé: mais la prudence de leur chef, et

l'autorité dont il jouissait auprès d'eux et dans tout le

Sacré-Collége, la joie que Herzan affichait, et par conséquent

l'espérance de voir se réaliser des avantages sur lesquels on

comptait, aplanirent en deux jours et peu d'heures les embarras qui

furent suscités dans ce parti.

«Tous consentirent d'autant plus volontiers qu'ils admettaient

unanimement le mérite personnel de Chiaramonti, et qu'ils

reconnaissaient que les difficultés soulevées contre lui étaient

seulement extrinsèques. Les cardinaux comprenaient la nécessité d'en

finir, et tous furent persuadés qu'ils ne pouvaient terminer

autrement. Ils n'eurent donc pas besoin, pour admettre Chiaramonti, de

l'argument dont leur chef se servit néanmoins, afin d'appuyer son

discours auprès de chacun d'eux. Cet argument consistait à démontrer

que le refus d'une petite minorité n'empêcherait pas l'élection

projetée, puisque le nombre nécessaire de suffrages était acquis à

Chiaramonti. Ce nombre, affirmait-il, était plus que suffisant, quand

bien même tous n'auraient pas voulu adhérer,--ce qui toutefois arriva.

«Il n'y eut qu'un seul cardinal de ce parti qui, tout en rendant

justice au mérite personnel de Chiaramonti, montra plus de résistance

que tout autre à passer sur les obstacles extérieurs. Cette opposition

venait, disons-le en taisant son nom, de ce qu'il ne pouvait se

résoudre facilement à renoncer à l'espoir du pontificat. On doit

ajouter aussi, pour être vrai, qu'après quelques hésitations mises en

avant par lui plus que par tout autre, il accepta avec ses collègues

la proposition qu'on lui fît en faveur de cette élection.

«Quand le chef du parti Mattei eut ainsi réuni sur Chiaramonti les

votes de tous les siens, il crut avoir achevé son oeuvre, et il ne se

trompa pas dans cette croyance. Le cardinal Braschi, informé d'un tel

succès, en fit part aussitôt, comme c'était convenu, au doyen cardinal

Albani, afin de procurer, de concert avec lui, l'unanimité des votes

du parti Bellisomi. Quant au cardinal Braschi, il s'abstint de toute

démarche pour les motifs expliqués plus haut. Il est impossible

d'exprimer avec quelle joie Albani apprit cette nouvelle, lui qui

avait une particulière estime pour Chiaramonti, et avec quel bonheur

il se joignit à son collègue, dans le but de recueillir les votes des

cardinaux de son parti. On peut avancer très-sincèrement que tout cela

fut l'ouvrage de peu d'instants. On commença le matin même la

recherche des voix; en un moment cette tâche fut accomplie.

«À l'annonce du choix qui avait été fait de Chiaramonti pour Pape, on

ne rencontra même point parmi les dix-huit les difficultés et les

hésitations que l'on redoutait de la part de ceux qui avaient son âge.

Si, dans un récit tout historique, des rapprochements étaient permis,

on dirait ici avec raison que cette élection fut semblable à un feu

d'artifice dont les étincelles passent d'une fusée à l'autre avec la

rapidité de l'éclair. Tous répétaient sans se cacher et sans mystère:

«Le Pape est fait! Chiaramonti est Pape!» et le conclave retentit de

cette nouvelle.

«Chiaramonti cependant était allé, selon son habitude, se promener

dans le jardin, après le scrutin de la matinée, dans lequel Bellisomi

et Mattei avaient obtenu, comme toujours, le même nombre de voix. L'un

des conclavistes courut à sa rencontre et l'informa de ce qui se

disait dans le conclave sur son élection. Chiaramonti en fut ému et

troublé souverainement, d'autant plus qu'il s'y attendait moins et

qu'il n'aurait jamais pu le croire. Celui qui lui avait annoncé cette

nouvelle fut témoin de l'agitation qu'il ne put cacher dans ce premier

moment. Mais Chiaramonti se rendit bientôt maître de lui-même, puis il

courut à sa chambre, et, se tenant à l'écart, il laissa les événements

marcher selon les voeux de la Providence. Le chef du parti Mattei,

Herzan et tous les autres ne tardèrent pas à aller le trouver. Cette

nouvelle prit à peine consistance que l'on parla de faire le soir même

la cérémonie du baisement des mains. Tous les cardinaux prennent part

à cette fonction la veille de l'élection, d'où il résulte que le pape

est élu avec l'assentiment prémédité de tous, et non par hasard ou par

surprise. On fixa l'heure de la cérémonie, et, à dater de ce moment,

la prochaine exaltation de Chiaramonti ne fut plus un secret pour le

conclave. On en répandit ensuite la nouvelle au dehors, par le moyen

du tour. Bientôt Venise entière l'apprit.

«Dans cette après-dînée le scrutin ordinaire eut lieu, comme c'est

l'usage, et, chose admirable, qui dut exposer les deux sujets à une

cruelle épreuve, Bellisomi et Mattei eurent encore le même nombre de

voix. Tous aperçurent, ou du moins crurent apercevoir, sans se

tromper, une sérénité et une indifférence héroïques sur le visage du

premier, un grand trouble sur celui du second. Ce dernier aura pu

exercer les vertus et l'esprit religieux dont il était si bien doué,

pour dominer son émotion et ne pas en être ébranlé.

«Après le scrutin, Chiaramonti pensa qu'il convenait de donner une

marque de respect et d'estime au cardinal doyen et à Herzan. Il alla

les visiter l'un et l'autre quelques instants dans leurs chambres. Le

soir venu, le doyen et les cardinaux, réunis autour de lui, vinrent en

corps baiser la main de Chiaramonti. Son humilité et son naturel

affable refusaient de consentir à cette cérémonie; l'usage enfin

prévalut.

«Après le départ des cardinaux, il songea, pendant les premières

heures de la nuit, à préparer les choses indispensables pour la

fonction du jour suivant, et spécialement les vêtements pontificaux,

que l'on a l'habitude de tenir prêts, et qui allaient mal à sa stature

plutôt petite que grande.

«Il écrivit aussi les lettres de communication aux souverains, et

s'occupa de l'expédition des courriers qui, dès qu'il aurait été élu,

devaient se rendre auprès des nonces et à Rome.

«Durant cette nuit, on tenta, dit-on, de faire avorter l'élection si

solennellement assurée par le baisement des mains. On raconte que deux

cardinaux du parti de Bellisomi, et deux autres de la faction Mattei,

tous de l'âge du nouvel élu, et qui pour la plupart aspiraient à la

papauté, se liguèrent et s'efforcèrent de gagner leurs collègues, afin

de former un nombre de suffrages contraires à Chiaramonti dans le

scrutin du jour suivant. Mais leurs efforts furent vains: ils

abandonnèrent leur projet; puis, comme les autres, ils se montrèrent

favorables à l'élection.

«J'ai cru ne pas devoir cacher ce fait, parce qu'il en fut

généralement question dans la suite; mais je n'ai pas par-devers moi

de preuves qui le confirment. Peut-être même ne fut-ce qu'un faux

bruit qui augmenta en passant de bouche en bouche, ainsi que cela se

pratique ordinairement. On prit pour une tentative ce qui ne fut autre

chose qu'un discours au sujet des difficultés s'opposant au pape

désigné, et l'on fit ressortir ces difficultés avec une certaine

énergie.

«Le 14 mars parut enfin. C'était le jour destiné par la Providence

pour faire cesser le veuvage de l'Église romaine, et pour donner un

suprême pasteur aux fidèles, après une vacance du saint-siége de six

mois et seize jours, et après trois mois et quatorze jours de

conclave.

«On se rendit au scrutin à l'heure accoutumée; Chiaramonti fut élu

unanimement et proclamé souverain pontife. Afin d'honorer le cardinal

doyen, celui-ci lui donna sa voix. L'élection faite, tous les

cardinaux assis dans les stalles situées du côté où se tenait

Chiaramonti se retirèrent du côté opposé, le laissant seul, selon

l'usage, en signe de respect. Le secrétaire du conclave, le sacriste

et le maître des cérémonies entrèrent alors pour réclamer l'acte

d'élection et d'acceptation, comme cela se pratique toujours. Quand

ils furent introduits dans la chapelle, qui se referma sur eux, le

cardinal doyen sortit de sa stalle, et, suivi des cardinaux, il se

dirigea vers celle où était assis Chiaramonti, pour savoir s'il

acceptait la tiare. Chiaramonti demanda un moment pour prier. Après

son oraison, il répondit brièvement qu'il se reconnaissait indigne

d'une charge si sublime à laquelle auraient dû être élevés de si

nombreux et de si méritants sujets qui étaient dans le Sacré-Collége.

Il ajouta qu'il adorait les jugements de Dieu; qu'il était confondu et

tremblant à l'aspect d'un si lourd fardeau et à la vue de son

insuffisance; qu'il comptait sur l'aide et sur le concours du

Sacré-Collége dans l'exercice du pontificat, auquel il ne croyait pas

devoir renoncer dans les circonstances actuelles de l'Église, et dans

la nécessité de ne plus prolonger son veuvage. Il déclara qu'il

acceptait donc, et qu'il remerciait en même temps les cardinaux de

l'opinion qu'ils avaient eue de lui, sans aucun mérite de sa part.

«On lui demanda quel nom il désirait choisir. Il répondit qu'en

souvenir de gratitude pour son prédécesseur, il prenait celui de Pie

VII.

«Après son élection et son acceptation, le nouveau pape fut conduit à

l'autel pour revêtir les ornements pontificaux. Pendant qu'il

s'habillait, un des cardinaux qui, d'après la voix publique, avait

tenté, dans la nuit précédente, d'entraver cette élection, fit un jeu

de mots, avec la plus grande gaieté, au secrétaire du conclave, près

duquel il s'était placé. Je ne veux pas l'oublier au milieu de ce

récit. Il lui dit donc que, dans cette matinée, les cardinaux avaient

prouvé que leur puissance était plus grande que celle du pape. Le

secrétaire ne comprenant pas ce que signifiaient ces paroles, le

cardinal continua: «Vous ne savez donc pas, Monseigneur, que les

avocats romains, pour démontrer l'immense pouvoir du pape, disent

qu'il peut faire _ex albo nigrum_. Ce matin, nous avons fait _ex nigro

album_, ce qui est bien plus difficile, car pour que le blanc devienne

noir, il faut très-peu.» Ce cardinal faisait allusion au changement

de costume de Chiaramonti, qui, tout en étant cardinal, s'habillait de

noir en sa qualité de bénédictin, et qui alors se revêtait de blanc

comme pape.

«Après qu'on l'eut couvert des vêtements pontificaux, les cardinaux

firent au nouveau pape l'adoration accoutumée, puis la chapelle fut

ouverte et on admit les conclavistes à l'adoration, tandis que, de la

loge, le plus ancien des cardinaux-diacres annonçait au peuple,

aggloméré sur la petite place de l'île, l'exaltation du cardinal

Chiaramonti au souverain pontificat, sous le nom de Pie VII.

«Cette nouvelle fut accueillie avec des transports d'allégresse. On

ouvrit alors le conclave, et le peuple se vit admis au baisement des

pieds. La foule était prodigieuse, et la joie causée par cette

élection était vraiment universelle. Le pape sortit après dîner, et il

alla processionnellement, avec le Sacré-Collége, à l'église, au milieu

des plus vifs et des plus continuels applaudissements. Il fut placé

sur l'autel, selon la coutume, et il reçut l'adoration publique des

cardinaux et du peuple innombrable qui était accouru. Il retourna

ensuite au couvent, où le conclave s'était assemblé.

«Je pourrais ici terminer ce récit, qui a pour objet l'histoire du

conclave, car il finit avec l'élection du pape. Mais je ne crois pas

devoir me dispenser de rapporter quelques-uns des faits relatifs au

pape élu. Quoique postérieurs à l'élection, ils ont cependant

corrélation avec elle en tant qu'ils servent de preuve à ce que j'ai

avancé par rapport aux vues de la cour de Vienne sur le choix du

nouveau pontife. Je n'ai pas, ainsi que je l'ai déclaré tout d'abord,

de documents pour appuyer mes assertions.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 14 / 140 题