IV

Le cardinal Consalvi naquit à Rome, le 8 juin 1755, et fut baptisé

sous le nom d'Hercule; il était l'aîné de quatre frères et d'une

soeur; son père était le marquis Consalvi, de Rome, et la marquise

Carandini, de Modène, sa mère. Il aurait dû réclamer légalement le nom

de Brunacci, famille plus illustre de Sienne que la famille Consalvi à

Rome; il n'en fit rien par respect pour son père, et persuadé, dit-il,

que la plus précieuse noblesse est celle du coeur et des actions. Il

n'avait que six ans quand il perdit son père; sa mère alla demander

asile à la maison du cardinal Carandini, son frère de prédilection; il

resta, ainsi que ses petits frères, sous la tutelle du marquis

Gregorio Consalvi. Gregorio, avant de mourir, en 1766, les confia à la

tutelle du cardinal Negroni, homme distingué du sacré collége. Ce

cardinal, qui avait été élevé à Urbino par les frères des écoles pies,

envoya ces enfants à Urbino pour y recevoir la même éducation que lui.

«Une circonstance douloureuse m'éloigna d'Urbino quatre ans après,

avant d'y avoir fini mes études,» dit-il. «Mon second frère,

Jacques-Dominique, y contracta une horrible maladie. On

l'attribua,--je ne veux pas affirmer avec certitude que telle en fut

la cause,--à la brutale férocité d'un religieux, surveillant de la

division (_prefetto della camerata_) où nous nous trouvions. Ce

surveillant frappait avec un gros nerf de boeuf, et pour chaque

peccadille commise dans la journée, les faibles enfants revêtus

seulement de leurs chemises au moment où ils allaient se mettre au

lit. Or moi, qui n'avais que dix ans, j'étais l'un des plus âgés. Mon

pauvre frère se plaignit bientôt d'une douleur très-intense à l'un de

ses genoux, sans aucun signe extérieur tout d'abord; mais peu à peu le

genou se dressa presque jusqu'au menton, et demeura ainsi durant le

reste de sa vie.

«Ma mère et notre tuteur le firent revenir à Rome pour le soigner. Il

fallut envoyer de Rome à Urbino la litière du Palais pontifical,--on

n'en trouva pas d'autre,--car il était impossible que mon infortuné

frère pût faire ce long trajet sans être porté sur un lit. Arrivé à la

maison maternelle, après avoir langui dans la souffrance et subi une

opération chirurgicale, il mourut vers l'âge de dix ou douze ans et

fut enterré à Saint-Marcel. Le grand amour que je lui avais voué me

fit amèrement ressentir sa perte, bien que je ne fusse que petit

enfant. Mais ce n'était pas le coup le plus douloureux que me

préparait mon triste sort.

«Le cardinal tuteur, voyant que, par suite de ce trépas, notre mère en

voulait toujours au collége d'Urbino, nous rappela, mon frère André et

moi, pour nous placer dans le collége Nazaréen à Rome, tenu, lui

aussi, par les Scolopii. Mais une circonstance accidentelle ne lui

permit pas de réaliser son projet. Le cardinal Negroni, étant prélat,

avait été auditeur du cardinal duc d'York, alors évêque de Frascati.

Or, ce royal cardinal, fils de Jacques III, roi d'Angleterre, rouvrait

justement alors son séminaire et son collége, qu'il venait de retirer

des mains de la Société de Jésus. Comme il recrutait de jeunes clercs

pour peupler cet établissement, il demanda au cardinal Negroni de nous

y envoyer, lui promettant de nous accorder à tous deux sa protection

spéciale.

«Le cardinal Negroni ne put pas refuser; il vit même qu'il commençait

notre fortune en nous plaçant sous la protection d'un aussi puissant

personnage.

«Nous fûmes installés dans le collége de Frascati au mois de juillet

1771 pour y terminer nos études. J'acquis de la sorte les faveurs et

l'amour infini dont, à dater de ce moment, le cardinal duc d'York

m'honora jusqu'à la dernière heure de sa vie. Je restai à Frascati

environ cinq ans et demi; j'y terminai la rhétorique, la philosophie,

les mathématiques et la théologie. J'eus le bonheur d'avoir en

rhétorique, en philosophie et en mathématiques deux excellents

professeurs, et j'appellerai même le second très-excellent. Je puis

bien dire que c'est à lui que je dois presque entièrement ce

discernement, cette critique, ce jugement sûr,--si toutefois j'en ai

un peu,--que l'indulgence des autres, bien plus que la vérité, a fait

quelquefois remarquer en moi. Je prie ceux qui par hasard parcourront

ces lignes de regarder ce que je dis à ce sujet comme un effet de ma

reconnaissance pour le maître auquel je rapporte le peu que je sais,

et non comme une louange de ma propre personne. C'était un homme d'un

rare mérite: il connaissait la philosophie, les mathématiques, la

théologie et les belles-lettres, et j'ai rarement vu quelqu'un digne

de lui être comparé.

«Je contractai au collége de Frascati une maladie très-sérieuse qui

interrompit mes études pendant quelques mois, et non sans me causer

un véritable préjudice. Je fus appelé à Rome et placé par mon tuteur

dans la maison maternelle, afin de m'y rétablir. Je retournai ensuite

au collége. Je fis cette maladie au printemps de 1774, et je me

trouvais en convalescence à l'époque de la mort de Clément XIV, ainsi

qu'au commencement du conclave dans lequel Pie VI fut élu. Ayant

achevé ma théologie au séminaire de Frascati, je le quittai

définitivement au mois de septembre 1776. Mon tuteur me plaça, et plus

tard il y plaça aussi mon frère André, qui était resté au collége pour

achever ses études, dans l'Académie ecclésiastique ouverte de nouveau

à Rome par le nouveau pontife Pie VI, qui l'entourait d'une spéciale

protection. J'y demeurai six ans et mon frère quatre, et j'y étudiai

les lois et l'histoire ecclésiastique professée par le célèbre abbé

Zaccaria, autrefois jésuite. En sortant de cette académie, je reçus

une pension de cinquante écus, ainsi que mon frère. Nous penchions

l'un et l'autre vers l'état ecclésiastique, moi plus que lui

cependant; c'est pourquoi j'embrassai cette carrière, quoique je fusse

l'aîné de la famille. Quant à André, il renonça au sacerdoce, non pour

se marier--ce qu'il ne fit jamais,--mais parce que sa santé ne lui

permettait pas de consacrer toutes ses heures, et spécialement celles

du matin, aux occupations et aux études imposées par les devoirs de

cet état et les emplois qu'il aurait pu remplir.

«Par délicatesse de conscience, il ne se crut pas autorisé de demander

dispense pour conserver un bénéfice ecclésiastique de cent écus, qu'il

tenait de la générosité du Pape. Il le remit loyalement entre les

mains du donateur. Sans que je l'eusse sollicité, le Pape déclara au

cardinal dataire que ce bénéfice étant déjà entré, comme on dit, dans

ma maison, il ne voulait point l'en retirer, et qu'en conséquence on

devait m'en attribuer la collation. Ce fut la seule rente

ecclésiastique que je touchai jusqu'au cardinalat. La pension dont

j'ai parlé plus haut cessa de m'être payée à l'époque de l'invasion de

Ferrare par les Français.

«Nous sortîmes, mon frère et moi, de l'Académie au mois d'octobre

1782, avec la pensée d'entrer dans la prélature. Il nous était

impossible de vivre sous le même toit que notre mère, qui, demeurant

avec son frère, ne pouvait pas se réunir à nous. Nous choisîmes donc

une habitation près d'elle, dans le casino Colonna, aux _Tre

Canelle_, nous réservant d'en prendre une plus fixe et plus convenable

quand je serais devenu prélat. Le 20 avril 1783, tandis que je

demeurais dans cet appartement provisoire, je fus nommé camérier

secret de Sa Sainteté, et par conséquent prélat de _mantellone_. À la

fin du mois d'août de cette même année, je fus éprouvé par une perte

qui me causa une très-vive douleur. J'avais jusqu'alors fréquenté plus

que toute autre la maison Justiniani: j'étais l'ami du prince et de la

princesse Justiniani, ainsi que de leurs deux filles, mariées, l'une

dans la maison des princes Odescalchi, l'autre dans la maison des

princes Ruspoli. Cette dernière fut attaquée par la petite vérole,

alors qu'elle était enceinte, et il lui fallut dire adieu à la vie à

l'âge si tendre de dix-huit ans. C'était un miroir de toutes les

vertus, elle apparaissait aussi aimable que sage. Vingt-neuf années se

sont écoulées, et aujourd'hui je ressens aussi profondément ce malheur

que le jour où il arriva. Je puis dire qu'après le trépas de mon

frère,--alors que j'étais presque enfant,--la mort de la princesse

Ruspoli fut pour ma jeunesse et pour mon âge mûr la première de

toutes les pertes si cruelles que j'eus à déplorer par la suite. Il

paraît que le Seigneur voulut éprouver ainsi la sensibilité peut-être

trop ardente de mon coeur, ou plutôt je crois que, dans sa clémence,

il chercha à punir mes nombreux péchés par ces deuils que mon

caractère me rendait plus pénibles.

«Pendant un an et plus, je fus camérier secret du Pape. Au mois de

juin 1784,--si je ne me trompe, car je ne me rappelle pas

très-bien,--ou dans le mois d'août au plus tard, je devins prélat

domestique. J'habitais déjà le petit palais au bas de la daterie; je

ne le quittai qu'à ma promotion au cardinalat et quand je fus nommé

ministre.

«Aux vacances d'automne, j'allai à Naples avec mon frère, afin de

rétablir ma santé compromise par une maladie assez sérieuse que je fis

au mois de septembre. Nous revînmes à Rome dans les premiers jours de

novembre. Autant que je puis m'en souvenir, il se passa encore

quatorze ou quinze jours sans que j'eusse aucune charge. J'étais

cependant référendaire de la signature. La Curie se disait contente de

mes services, et personne plus que moi n'était rapporteur d'autant de

causes. Des quarante qui sont le _non plus ultra_ des séances de ce

tribunal, moi seul j'en avais vingt-cinq et même trente.

«Je fus enfin nommé _ponente del buon governo_ dans une promotion

nombreuse que fit le Pape à peu près au mois de janvier 1786,--si j'ai

bon souvenir. Mon premier pas ne fut ni trop prompt ni trop inespéré,

comme celui de plusieurs autres dans cette promotion, et j'aurais pu,

si j'avais songé à en prendre la peine, avancer bien plus vite. Il

m'eût été facile de marcher à pas de géant, ainsi que plus d'un de mes

compagnons de l'Académie ecclésiastique et d'autres prélats mes

confrères, si, à l'indulgence que me témoignait le Pape et à la

réputation que me créait le grand concours de la Curie, j'avais

cherché à joindre quelques-uns des bons offices de ceux qui

s'offraient de me servir auprès du Souverain Pontife. Mais, outre que

mon caractère était très-éloigné de demander, et plus encore de faire

la cour au premier venu pour mon avancement, j'avais eu sur cette

matière un trop bel exemple dans la personne de mon tuteur, le

cardinal Negroni.

«Cet homme sans ambition, que sa probité, ses moeurs, l'élévation de

son esprit, l'affabilité de ses manières et son désintéressement

rendaient incomparable, ne fut pas heureux dans sa carrière. Durant sa

prélature il n'avait rien obtenu malgré sa capacité et ses mérites,

uniquement parce qu'il ne fit la cour à personne et qu'il ne sollicita

rien. En fin de compte cependant, la vérité perça d'elle-même, et,

sous le pontificat de Clément XIII, il devint auditeur du Pape, et Pie

VI le nomma dataire. Or jamais il ne demanda rien, et, chose rare et

même unique, il fut constamment estimé et aimé par trois papes

successifs, Clément XIII, Clément XIV et Pie VI, qui tous, comme on

sait, différaient d'habitudes et de caractère. Il professait donc une

maxime, maxime mise par lui en pratique dès le principe et qu'il

m'inculquait sans cesse avec beaucoup d'autres excellentes,--je veux

payer ce tribut de reconnaissance à sa mémoire.--Le cardinal me

disait: «Il ne faut rien demander, ne jamais faire la cour pour

avancer, mais s'arranger de manière à franchir tous les obstacles par

l'accomplissement le plus ponctuel de ses devoirs et par une bonne

réputation.»

«Je suivis toujours ce conseil, et quand j'étais à l'Académie

ecclésiastique, je ne flattai jamais le célèbre abbé Zaccaria,--que

cependant j'estimais beaucoup.

«C'était un homme que le Pape aimait et qui, par ses rapports

favorables sur les talents et les études de plusieurs de mes

compagnons, avait commencé leur fortune. Je ne fréquentais pas

davantage les cardinaux, ou ceux qui approchaient le plus près du

Saint-Père. Poussant même les choses au-delà des justes bornes, je ne

visitai jamais, ainsi que mes confrères, les neveux du Pape, et je

n'assistai jamais à leurs réunions, car j'avais peur qu'on ne crût que

l'intérêt me guidait.

«Ce n'est pas ici le lieu de parler de l'importance, de l'étendue, de

la direction et de l'administration qu'entraîne cette oeuvre

gigantesque. Deux des cardinaux de la Congrégation étant morts, comme

le Pape avait toujours eu la pensée d'abolir cette Congrégation et de

faire de Saint-Michel une charge prélatice, il ne les remplaça pas. Le

cardinal Negroni, survivant, demeura seul à la tête de l'hospice. La

Congrégation avait pour secrétaire monsignor Vai. Quand il mourut, le

cardinal Negroni, sans me consulter, me proposa au Pape pour le

remplacer, et c'est ainsi que je devins secrétaire de la Congrégation.

Je m'efforçai de mériter de mon mieux la confiance que le cardinal me

témoignait; et, comme l'état de sa santé ne lui permettait plus de

faire de la direction de ce grand établissement l'objet de ses

occupations assidues, ce soin retomba sur moi seul. J'eus à traiter

toutes sortes d'affaires.

«L'année 1789 arriva. Ce fut une époque de grands désastres

généralement pour tous, à cause de la révolution sans pareille qui

éclata en France vers la moitié de cette année, et qui se répandit

comme un vaste incendie dans l'Europe entière et même au delà. Ce fut

aussi pour moi, en particulier, une époque de véritables disgrâces qui

surgirent alors, ou dont les conséquences se firent sentir plus tard.»

V

Le cardinal Negroni, son président, lui fut enlevé par la mort en

1789.

«Peu après, mon coeur reçut encore un coup très-sensible du même

genre. J'avais à mon service un jeune homme de vingt ans, de moeurs

angéliques, d'une prudence, d'une intelligence et d'une capacité très

au-dessus de sa condition, d'une rare intégrité et d'une fidélité sans

exemple, d'une propreté en tout et d'une amabilité peu communes. Un

dimanche,--c'était le 1er mars,--comme il revenait avec sa femme de

Saint-Michel à Ripa, quatre soldats, échauffés par le vin et par la

luxure, se mirent à les suivre. D'abord à l'aide de paroles, ensuite

par des actes indécents, ils tourmentèrent la pauvre femme et

cherchèrent à la faire accéder à leurs désirs. Le malheureux jeune

homme, avec beaucoup de patience, hâta sa course sans oser se

retourner vers eux. Mais voyant que, malgré cela, ils voulaient

exécuter leur projet et qu'ils touchaient les vêtements de sa femme,

il fit volte-face et leur dit avec douceur que c'était son épouse, et

qu'il les priait de cesser leurs poursuites et leurs obsessions. Il

n'en fallut pas davantage pour enflammer leur colère. Les soldats le

saisirent avec violence, ils l'arrachèrent d'auprès de sa femme. À

quelques pas de distance, l'un d'eux, malgré ses prières,--il n'avait

point d'autre défense,--lui enfonça sa baïonnette dans une côte. Le

coup, ayant traversé l'artère, le tua en peu de minutes, noyé dans une

mare de sang. Ce genre de mort et la perte de cet excellent jeune

homme, qui m'était très-attaché, me furent plus pénibles qu'on ne

saurait se l'imaginer. Cette même année, j'eus la douleur de perdre la

duchesse d'Albany, nièce du cardinal duc d'York, qui m'avait toujours

comblé de bontés et de gracieusetés. Elle mourut très-jeune à Bologne,

où elle était allée prendre les bains d'après l'avis de la Faculté.

Elle cherchait à se guérir de deux maladies, restes d'une petite

vérole mal soignée, ou qui n'avait pas rendu suffisamment.

«Enfin la mort d'un autre de mes domestiques, ayant tous les droits à

mon estime à cause de la fidélité et de l'attachement avec lesquels il

me servait, mit le comble aux afflictions de cette espèce,

afflictions, je l'ai dit, par lesquelles mon âme a toujours été

très-éprouvée.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 10 / 140 题