J'attendais, je l'avoue, avec impatience le moment où un hasard
quelconque, mais un hasard certain, quoique tardif, ramènerait le nom
du cardinal Consalvi dans la discussion des grands noms de mon époque
pour lui rendre témoignage. Ce jour est arrivé; un homme que je ne
connais pas personnellement, et dont les opinions ne sont, dit-on, pas
les miennes sur beaucoup de choses, M. Crétineau-Joly, vient de
publier un livre intitulé: _Mémoires du cardinal Consalvi._
Il ne faut pas qu'on s'y trompe, le titre ne donne pas une idée
précise du livre; bien qu'il soit d'un grand et vif intérêt, il n'a
que très-peu d'analogie avec ce que nous appelons ordinairement
_Mémoires_. Ce sont les mémoires diplomatiques plus que les mémoires
intimes et personnels du cardinal. Cet homme de bien, très-détaché de
lui-même, ne se jugeait pas assez important pour s'occuper
exclusivement de lui et pour en occuper les autres; il se passe
habituellement sous silence; mais, quand il rencontre sur le chemin de
ses souvenirs et de sa plume quelqu'une de ces questions historiques
qui ont agité et l'Église et le monde, telles que le concordat, le
rétablissement du culte en France, le conclave d'où sortit Pie VII, le
voyage du pape à Paris pour y couronner Napoléon, l'emprisonnement de
ce pontife à Savone, sa dure captivité, sa résidence forcée à
Fontainebleau, les désastres de Russie et de Leipsick qui forcèrent
l'empereur à tenter sa réconciliation avec Pie VII et à renoncer à
l'empire des âmes pour recouvrer à demi l'empire des soldats; le
retour du pape à Rome, l'enthousiasme de l'Italie à sa vue, qui le
fait triompher seul à Rome de l'omnipotence indécise de Murat en 1813;
enfin sa restauration spontanée sur son trône: alors Consalvi,
directement ou indirectement mêlé à toutes ces transactions, prend des
notes, les rédige et les confie aux archives du saint-siége pour
éclairer le gouvernement pontifical et traditionnel sur ses intérêts.
Ce sont ces notes authentiques dont le gouvernement romain
d'aujourd'hui a donné communication à M. Crétineau-Joly, et celui-ci
nous les livre à son tour sous le titre de _Mémoires du cardinal
Consalvi_. Elles seraient plus convenablement nommées Mémoires de
l'Église de Rome pendant la persécution de Pie VII, rédigées par son
premier ministre et son ami. Mais elles sont cependant et
effectivement des fragments très-réels et très-véridiques des Mémoires
du cardinal-ministre; il n'y a aucune supercherie, il y a seulement
lacune; ce ne sont pas tous les Mémoires, ce sont les documents
originaux, préparés par le ministre lui-même, pour la rédaction de ses
Mémoires.
Nous allons suppléer, à l'aide des documents fournis par M.
Crétineau-Joly et par nos notions personnelles, aux commencements de
la vie du cardinal, omis ou trop légèrement relatés dans ce livre,
dont l'objet était plus vaste.