«N'allez pas aux rives lointaines!»--s'écrie quelque part, avec
mélancolie, je ne sais plus quel poëte qui était sans doute revenu de
bien loin, les souliers gris de poussière, les cheveux blancs de
désenchantements,--le cœur plein de regrets, les yeux pleins de
larmes.
Pourquoi se lancer ainsi,--à perte de vue, d'haleine, de santé et
d'argent,--dans des courses au clocher frénétiques, sans souci des
fondrières, des casse-cou, des abîmes,--à la poursuite des grands X
et des séduisantes chimères qui font tinter à vos oreilles leurs
clochettes d'argent, et scintiller à vos yeux leurs paillettes d'or?
Ah! pourquoi? pourquoi!
Pourquoi y a-t-il des X et des chimères au monde? Pourquoi le pays du
réel vous force-t-il à vous réfugier--tout éploré--dans la patrie de
l'idéal? Pourquoi toutes les séductions et toutes les promesses de
l'inconnu et de l'infini viennent-elles battre la charge devant vos
vingt ans? La vie est semée de points d'interrogations et
d'exclamations. Elle pose sans cesse des énigmes aux voyageurs,--comme
le sphinx du chemin de Thèbes,--et, comme lui, elle dévore tous ceux
qui ne les devinent pas.
Ces poursuites haletantes, ces chevauchades insensées à travers tout,
durent quelques années,--tant que l'on est ardent, enthousiaste et
fou;--quelques années au bout desquelles vous vous trouvez moins
avancé qu'au départ, sans avoir pu, seulement, arracher quelques
plumes à l'aile de ces péris, de ces oiseaux charmeurs,--femme,
gloire ou fortune,--qui ont voltigé devant vous, décevantes visions,
pendant si longtemps!...
Vous avez été loin, bien loin, dans ces poursuites acharnées. Vous
vous êtes d'abord écarté du nid paternel, sur le seuil duquel,--à
votre départ,--il y avait une mère qui retenait ses larmes et ses
sanglots pour vous faire croire à sa tranquillité et à son
indifférence,--et pour ne pas vous retenir! Puis, une fois hors de la
portée des regards amis,--une fois hors de l'atmosphère de tendresse
dans laquelle vous aviez jusque-là vécu,--vous avez couru, couru,
couru sans vous arrêter, sans vous retourner! Vous ne savez pas, vous
ne pouvez pas vous rappeler le nombre des chemins que votre pied
vagabond a traversés sans y laisser de traces, même fugitives,--le
nombre des sentiers aux halliers desquels vous avez,--en passant
étourdiment,--laissé de votre duvet, passereaux imprudents qui vouliez
voler aussi haut que l'aigle,--et aussi loin que l'hirondelle!...
Puis un jour,--blessé, traînant l'aile,--vous revenez!
Ah! pourquoi revenir! pourquoi ne pas rester,--foudroyé,--dans quelque
abîme, au fond de quelque ravin, quand vous aviez encore devant les
yeux le soleil d'une apparition éblouissante,--dans la tête et dans le
cœur l'ivresse vertigineuse d'une passion insensée? C'est si beau, si
plein de voluptés et d'enivrements, de mourir à vingt ans,--dans toute
sa fougue, dans toute sa jeunesse, dans toute sa beauté, dans toute sa
fleur! Les vivants,--s'il y en a encore qui se souviennent de
vous,--les vivants parlent quelquefois de vous avec honneur, avec
sympathie, avec attendrissement. «C'était,--disent-ils parfois dans
leurs causeries,--un jeune fou... tête folle, cœur fou... mais hardi,
mais vaillant, mais beau... Pauvre enfant! il s'est brûlé la cervelle
pour la Juanita,--ou la Rosita,--ou la n'importe qui,--déesse de
théâtre, de bal ou de comptoir!...»--Ou bien: «Brave enfant! il est
tombé comme un héros des vieux temps, la poitrine trouée de balles,
perdant sa vie avec son sang, mais toujours souriant et moqueur devant
la camarde qui le saisissait déjà, de ses doigts maigres, jaunes et
hideux, par ses beaux cheveux noirs,--ou blonds,--ou fauves...» Cette
oraison funèbre vaut bien,--en tout cas,--celle qu'on prononce sur
votre cercueil de chêne, plus tard,--lorsque vous avez consenti à vous
laisser de nouveau «étendre sur l'horrible roue de la vie,» jusqu'à
soixante ans: _Il fut bon père_, _bon époux_,--_bon_, etc., etc.
Mais enfin vous revenez de ces longs et infructueux voyages,--de ces
lointaines et périlleuses pérégrinations,--et, lorsque vous embrassez
votre mère, vous remarquez,--avec un serrement de cœur terrible,--que
ses cheveux ont blanchi, que ses yeux sans paupières sont bien rouges,
que ses joues sont bien pâles et bien creuses, et que si son cœur
s'est agrandi,--le cœur d'une mère ne peut jamais s'amoindrir et se
rapetisser,--son cerveau s'est éteint! Toute la flamme de la tête
s'est retirée dans la poitrine, qu'elle consume... Et votre mère,--à
son tour,--qui vous avait vu partir blond, souriant, rose, joyeux,
droit, fier, étincelant,--et qui avait été presque consolée de votre
départ en songeant que vous emportiez avec vous un trésor: la santé et
la jeunesse!--votre mère, à son tour, voit--avec une douleur qu'elle
ne vous montre pas et que vous ne connaîtrez jamais,--quels ravages
terribles cette absence a faits sur vous et en vous... Elle remarque,
malgré ses pauvres chers yeux rouges que le travail et les larmes ont
obscurcis,--elle remarque chacun des plis que votre visage a de plus
qu'au départ, chacune des dents, chacune des mèches de cheveux que
vous avez de moins! Elle devine, à la vieillesse anticipée de votre
extérieur, la vieillesse hâtive de l'intérieur,--où elle n'entrera
jamais, de peur de ne retrouver que des ruines, là où elle avait
édifié des espérances et des illusions qu'elle croyait devoir être
éternelles!...
Quelle chute pour cette bien chère brave femme! Elle vous avait
patiemment attendu pendant tout le temps qu'il vous avait plu de
prolonger votre absence; elle n'avait jamais murmuré, elle n'avait
jamais blasphémé, elle ne vous avait jamais maudit ni renié,--parce
qu'après tout vous étiez son enfant, le fruit de ses entrailles, la
chair de sa chair, l'âme de son âme, et qu'elle vous avait mis au
monde au milieu des souffrances...
Mais, durant cette longue nuit,--qui s'était faite pour elle, du jour
où vous aviez disparu,--elle avait nourri un espoir, et cet espoir
l'avait soutenue jusqu'à l'heure de votre retour; elle avait espéré
que vous lui reviendriez plein de force, de santé, d'énergie et de
tendresse, et qu'elle pourrait marcher jusqu'à sa tombe sans
trébucher,--appuyée qu'elle serait, pauvre vieille femme débile, sur
vos robustes épaules de jeune homme!... Ah! Et il se trouve que la
pauvre vieille femme est plus forte et plus vaillante que le jeune
homme, et que c'est à elle de le soutenir et de le consoler
désormais,--tant les luttes insensées qu'il a soutenues, tant les
désenchantements de toutes sortes qu'il a éprouvés, l'ont brisé,
flétri, éteint, ce fier, ce joyeux, ce fort et blond jeune homme d'il
y a quelques années!... Ah! pauvre mère! ah! pauvre fils! pourquoi
n'êtes-vous pas morts tous deux,--toi, la femme, avant le
départ,--toi, l'enfant, avant le retour!...
«N'allez pas aux rives lointaines!»
Quand je suis revenu de mes courses infécondes, de mes entreprises
vagabondes, j'ai trouvé le foyer dégarni, mais non désert; les visages
pâlis, mais non dévastés; l'accueil mélancolique, mais non désolé; les
yeux humides, mais non éteints. Je me suis assis, j'ai secoué la
poussière de mes vêtements et les soucis de mon esprit. Des voix
connues et des lèvres aimées m'ont appelé et embrassé. J'ai senti
quelque chose se passer en moi, se remuer dans mes entrailles,
s'agiter dans mon cœur.--André,--m'a-t-on demandé alors,--André... tu
nous reviens pour longtemps?...--Pour toujours!--ai-je répondu.
Pour toujours! quel mot orgueilleux!
X
Une fois rentré en possession du calme et du repos--si ardemment
convoités pendant les heures sombres du voyage,--je me suis arrangé
avec mes souvenirs et avec mes espérances, mon passé et mon avenir se
sont rencontrés dans une pensée unique. J'ai refait un bail de trois,
six, neuf, avec la vie, et j'ai prié le bonheur de venir frapper
quelquefois à ma porte toujours ouverte.
De temps en temps, quand je suis un peu fatigué par les récits de
voyages qu'on m'a demandés, par les histoires plus ou moins
intéressantes qu'on m'a fait raconter,--je me surprends à songer au
jour où j'ai entrepris ces voyages,--à cette belle matinée d'avril où
la nature était en fête,--à cette petite maisonnette du Champ de
l'Alouette,--à ce petit jardin du Clos-Payen, si plein de soleil, de
verdure, de parfums et de gaieté,--à cette gracieuse hospitalité d'une
heure que j'y ai reçue,--aux songes que j'y ai faits tout
éveillé,--aux sons mélancoliques du piano que j'y ai entendus, à ce
vieux dieu frileux et moqueur que j'y ai vu, grelottant dans sa petite
niche, sous sa petite robe de lierre...
Alors, en me rappelant, je me surprends à comparer, et je me dis,--non
sans quelque amertume,--que j'ai été bien loin chercher ce qui était
bien près;--que le bonheur n'est point le fantôme diapré après lequel
j'ai couru;--que la vie n'est point celle que j'ai menée;--qu'il y a
des bonheurs aisés et une vie calme, honnête et douce à la portée des
désirs modestes;--qu'on a tort de dédaigner les chances d'_aurea
mediocritas_ qui vous sont offertes, pour aller au bout du monde, à
travers tous les écueils et toutes les misères, à la recherche d'une
proie ambitieuse qui vous échappe;--qu'on n'a pas le droit d'être
ironique à l'endroit de la bêtise, parce que la bêtise est plus sensée
et plus spirituelle que le génie,--en ce qu'elle rencontre, sans
effort, les joies inappréciables que le génie mourra sans
connaître;--que les simples de cœur et d'esprit sont les véritables
élus de ce monde, les privilégiés, et qu'on doit les imiter au lieu de
les railler;--qu'ils ont de beaux enfants dont ils sont sérieusement
les pères,--des bambins charmants «qui leur grimpent aux jambes et
leur tirent la barbe,» avec leurs jolis petits doigts roses toujours
sales, et leur caressent le visage avec leur petit muffle toujours
barbouillé;--et qu'enfin ils ont,--pour eux tout seuls,--de chastes
femmes qui sont de bonnes mères et qui ne lisent d'autres romans que
ceux qu'elles font, le soir, en reprisant des bas, au bruit de la
bouilloire qui chante, de leurs mioches qui rient, de leurs maris qui
fument en lisant, du ron-ron du chat familier qui guette une ombre sur
le parquet...
Je devine bien--alors,--que ma jeunesse extravasée aurait pu, à défaut
de ce bonheur défendu, en rencontrer un autre plus permis, et--entre
les deux sentiers indiqués--en choisir un autre moins glorieux que
l'un, moins ensoleillé que l'autre, mais moins épineux, moins
sanglant, moins funeste...
Ce sentier côtoie les deux routes. C'est un sentier perdu, une traîne,
une sente, un filet de route, un peu sinueux,--pas trop,--un peu
bossué,--pas trop non plus,--avec une bordure suffisamment touffue
pour permettre de voir sans être vu. De cette façon on n'est point
importuné par les clameurs insolentes, folles, niaises et cruelles de
la foule, et l'on peut suivre du regard et du cœur la marche des
rares passants qui se sont aventurés intrépidement dans la voie aride
et douloureuse. Bien que trop éloigné d'eux pour en être entendu, on
leur crie: «Courage!» quand on les voit haleter sous leur croix,--et
l'on bat des mains à leur triomphe quand on les aperçoit monter les
degrés glissants du Capitole!...
Voilà le vrai, le seul, le meilleur sentier à suivre. Je m'y suis
engagé résolûment, je désire maintenant ne plus m'en écarter. Ne
pouvant être un fou sublime,--mes moyens ne me le permettant pas,--je
me réjouis de n'être pas non plus un cuistre vulgaire, une méchante
bête, un affreux homme...
Il y a une histoire plaisante et profonde que j'ai lue quelque
part,--dans ma jeunesse. C'est l'histoire du chien qui attrapait
toutes les proies après lesquelles il était lancé,--et du renard
qu'aucun animal ne pouvait attraper. Le chien fut lâché après le
renard. Il aurait dû l'attraper, mais il ne l'attrapa pas, parce que
le renard ne pouvait être attrapé. Ces chiens d'hommes sont lâchés
après ce renard inattrapable qu'on appelle le bonheur,--ils courent
après l'impossible.
Je veux tâcher de n'être pas de ces hommes-là. «Les longs voyages me
font peur;» les longues courses, du genre de celles que j'ai faites,
sont pleines de dangers. On s'échauffe, on s'éreinte, on se met en
nage, et l'on ne peut pas se rafraîchir,--ce qui est triste!...
J'ai appris à être modeste. Je crois savoir quel est désormais mon
itinéraire. Si, arrivé au bout de ce petit sentier paisible, je ne
peux pas dire,--comme l'ombre de Virgile à Dante:--«Je fus poëte et je
chantai!»--_Poeta fui e cantai_,--je pourrai du moins murmurer,
peut-être avec un accent de regret: «Je fus humble et je me tus!...»