A cette époque j'avais toutes sortes de raisons--des meilleures--pour
fuir le mariage.
J'étais un grand jeune homme maigre--comme je ne le serai plus
jamais,--j'avais beaucoup de romans en tête et en vue, des romans
d'aventures, des histoires de cape et d'épée, dans le goût des choses
de la Calprenède, et, platoniquement amoureux de la muse, je n'aurais
point voulu faire divorce avec elle,--au prix de n'importe quoi. Je
ressemblais alors beaucoup au chevalier Guillan le Pensif,--et cela
me paraît étrange aujourd'hui que je me regarde et que je me trouve
des faux airs de Falstaff.
Je haïssais alors profondément le mariage. Non que j'appréhendasse les
conséquences ordinaires de cet acte civil et religieux. Mais, malgré
moi, je me rappelais l'interrogation de Panurge:
«_Qui me fera coquu?_»
et la réponse éloquente et satanique de Trouillogan, philosophe
pyrrhonien:
«_Quelcqu'un...»_»
Et je préférais, à tout prendre, le rôle du «quelcqu'un» au rôle de
l'autre.
Je suis toujours dans ces sentiments-là. Quand on me demande par
hasard si je n'ai jamais eu l'intention de me marier, je réponds comme
Chapelle à la duchesse de Bouillon:--_Quelquefois, le matin..._
Seulement alors ils étaient plus chevaleresques. J'avais l'âge où l'on
gonfle ses voiles avec le vent de son orgueil et où l'on abandonne
ensuite son esquif aux caprices de la mer, sans pilote, sans
gouvernail, sans rien.
J'avais l'âge qu'on n'a qu'une fois. L'âge où l'on est brave,
téméraire, imprudent, fou;--où le danger a ses ivresses,--où le péril
grise comme un verre de vin vieux ou comme un sourire de jeune
vierge;--où, mourir en face du soleil, à coups d'épée, sur un champ de
bataille, avec l'odeur de la poudre, semble meilleur que mourir dans
son lit, à coups de tisane, en face d'une garde-malade, avec une
atmosphère d'hôpital...
Aujourd'hui je partage encore mon opinion à l'endroit de toutes ces
choses. Je n'ai plus les mêmes raisons de le faire, je le sais bien,
mais qu'importe? Cela prouve tout simplement que si les années m'ont
enlevé les raisons que j'avais alors, elles ne m'ont pas apporté la
raison que je n'aurai jamais.
J'y compte bien. Le meilleur moyen de ne pas vieillir est de rester
jeune le plus longtemps possible--si c'est possible.
A l'époque dont je parle j'étais tourmenté de passions voyageuses. Je
brûlais de marcher sur les traces des Chardin, des Tavernier, des
Chandler, des Mungo Park, des Humboldt, des Levaillant, et je
m'écriais, vingt fois la journée, comme Alexandre:
--Donnez-moi d'autres univers, celui-ci est trop étroit pour moi!...
Aujourd'hui je dis, comme Horace:
--Ce petit coin de terre vaut pour moi tous les mondes!...
Mais alors j'avais vingt ans et j'étais tourmenté par les aspirations
et les ardeurs de la vingtième année...
Alors je ne voyais que deux routes d'ouvertes devant mes yeux, mes pas
et mes désirs.
L'une, étroite, rocailleuse, malaisée, avec un soleil ardent, sans
ombrages,--un steppe aride, une sierra maudite, un terrain effrité,
pelé, brûlé, sordide,--une voie antique bordée de tombeaux et de
débris,--les tombeaux des voyageurs morts avant d'arriver, les débris
des obstacles qu'ils ont brisés pour arriver...
C'est la route du labeur obstiné, de l'intelligence vaillante, du
courage surhumain!... C'est le chemin que prennent les grands esprits
et les grands cœurs. Quand on y tombe, épuisé et découragé, c'est sur
un roc aigu,--sur la calomnie ou sur l'indifférence; on s'en relève
brisé, désenchanté, en lambeaux, pour aller expirer plus loin de
fatigue, de douleur, de soif, de faim, et plus cruellement, car, de
cette pierre où l'on tombe sans pouvoir s'en relever, on entrevoit le
but à atteindre avant de fermer pour jamais des yeux désespérés...
Ne tombez jamais, vous qui vous êtes engagés dans cette âpre voie; ne
tombez jamais! Il y a là,--derrière ces tombeaux, ces ruines, ces
broussailles,--des hyènes hideuses qui n'attendent que votre chute
pour se ruer sur vous!...
Cette noble route,--ce calvaire!--c'est la route de la gloire et du
succès!...
Il y en a une autre.
Celle-là on ne l'indique à personne, car tout le monde la prend. C'est
la grande route! Elle a de la poussière qui aveugle, mais elle a aussi
des cabarets à enseigne de gui où l'on se désaltère. Il y a des bornes
de distance en distance pour faire plaisir aux gens qui tiennent à
savoir combien de lieues ils ont faites,--pour se reposer,--et quelle
heure il est,--pour manger.
C'est une route royale! c'est le pavé du roi, des bourgeois et des
manants; il y a peu ou point d'ornières, et quand par hasard il y a un
petit trou où l'on courrait risque de tomber et de s'y enfoncer une
côte, il y a,--à côté--un garde-fou, ou un garde champêtre qui vous
arrête au nom de la loi, et vous empêche,--au nom de cette paternelle
loi--de vous faire aucun mal.
Cette route battue, cette route facile,--où le bien vous vient presque
en dormant,--où le bonheur vous arrive sans secousse,--cette grande
route battue par la foule me semblait insupportable, odieuse,
fâcheuse.
Elle a des séductions, pourtant, auxquelles beaucoup,--qu'on croyait
robustes et vaillants,--se sont laissés entraîner. Je sais que des
cerveaux intelligents se sont habitués sans trop d'efforts à cette
existence charmante où le bonheur pousse sous vos pas avec les fraises
et les asperges... Je sais que, parmi les meilleurs esprits, un
certain nombre qui,--dans leur jeunesse,--avaient crié avec férocité
contre le bourgeois, se sont un jour laissés marier à de jolis yeux en
or et à une superbe gorge matelassée de billets de banque;--qu'ils ont
pris un établissement, puis du ventre, ainsi que leurs femmes!... Je
sais que là où, où il y a cinq ou six ans, on avait laissé un esprit
fort, un poëte fier et pauvre, on retrouve un bon gros homme tout
fleuri, tout rond, tout idiot, qui songe aux dents de lait de son
dernier et aux frais de trousseau de son premier, et qui,--s'il vous
rencontre,--vous reconnaît très-difficilement et murmure, en vous
quittant, avec un mépris de bonne foi: «Peuh! ces artistes, ces
écrivains... ça ne sait pas se ranger!...»
Ah! mes amis! mes amis inconnus! défiez-vous de cette fâcheuse idée
qui mène droit à l'abâtardissement du cœur, à la mort prématurée de
l'intelligence!... Servez-vous de votre divin flambeau pour
éclairer--ou pour incendier, même!--Servez-vous-en! mais ne l'éteignez
pas ainsi, volontairement,--vous ne sauriez plus le rallumer!...
Voilà ce que je disais il y a dix ans.
Entre le tableau de Salvator Rosa, si sombre, si morne, si désolé, où
il y a des cris de blasphèmes et des appels furieux à une divinité qui
s'est voilé la face et bouché les oreilles,--où l'on respire la vapeur
âcre et brûlante du sang humain qui vient de couler là comme du vin
dans un banquet;--entre ce tableau si plein d'une sublime horreur, et
le tableau de Miéris, si doux, si frais, si limpide, où l'on boit la
vie comme une liqueur bénie, je n'hésitais pas;--je préférais le
Salvator Rosa. Je voulais prendre la route glorieuse,--le Calvaire...
C'est dans ces dispositions que j'entrai un matin d'avril dans la
maison de la veuve dont j'ai parlé.
Une belle matinée d'avril,--une splendide avrilée! La nature était
toute réjouie, et elle secouait sa neige odorante sur les arbres et
sur les fleurs. Les marges des sentiers commençaient à rougir et à
envoyer des parfums de fraise au nez des promeneurs. Les oiseaux
chantaient leurs petites chansons charmantes,--sans faire de
couacs,--perchés sur leurs buissons, dans les haies, sur les arbres.
Une splendide avrilée, en vérité!...
La veuve était dans son jardin.
La présentation se fit. Ma mère, qui la connaissait, causa avec elle
de tout ce qu'elle voulut,--je n'entendis pas un mot de leur
conversation, occupé que j'étais du jardin. Astreint à la politesse
ordinaire en pareil cas, j'avais le corps incliné en avant, de manière
à décrire un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le plan de
l'horizon,--un angle d'incidence. Je devais être très-ridicule,--comme
on l'est toujours dans ces moments-là--quand on est mal élevé.
Heureusement que Mme veuve R*** était la sœur--ou plutôt la
petite-nièce de Mme de Warens. Elle avait le même âge, le même visage
et la même bonté que la _maman_ de Jean-Jacques Rousseau, à son
arrivée chez elle, à Annecy.
Je regardais de son côté, inclinant poliment ma tête en signe
d'assentiment à son discours, mais en réalité tout entier à
l'admiration que me causaient le jardin et la petite maisonnette. Un
vrai nid de passereaux, d'amoureux et de poëtes,--une maisonnette
faite comme à souhait pour le plaisir des yeux, pour la joie de
l'oreille et le ravissement du cœur.
Le lierre de l'année précédente,--qui avait résisté aux neiges et aux
pluies de la mauvaise saison,--grimpait joyeusement le long de la
façade en briques, se tordait, s'allongeait en mille caprices, mordant
ici la pierre d'appui d'une croisée, et allant s'accrocher là au zinc
de la gouttière. De temps en temps, des moineaux francs sortaient de
cette épaisse couverture de lierre et voletaient à l'entour, en
pépiant d'une façon tendre,--pleine d'intérêt pour moi.
Les contrevents verts étaient à moitié fermés à cause du soleil, et
laissaient mon regard curieux fouiller les rideaux blancs, à moitié
tirés, sous lesquels je devinais un intérieur propre, calme et
chaste--qui me faisait battre le cœur.
Il y a trois vertus à exiger d'une femme: la jeunesse, la bonté et la
propreté. L'hygiène du corps est un peu l'hygiène du cœur. Les corps
malades et malsains font les esprits inquiets et les cœurs atrophiés.
Des fraîches et riantes couleurs de la façade de la maisonnette, mes
regards se portèrent sur l'ensemble du jardin.
Il n'était pas très-grand, mais il n'était pas très-petit.
L'été, lorsque tout était en fleurs, lorsque la vigne courait le long
des murs,--mêlée aux giroflées jaunes,--lorsque les chèvrefeuilles
emplissaient, avec les cobéas, les interstices du treillage des
tonnelles et des berceaux,--lorsque tous les arbres étaient chargés de
fruits, toutes les plantes de fleurs,--ce devait être une admirable
chose que ce concert d'odeurs et de couleurs, marié au concert de voix
et de bruits de toutes sortes que l'on entend toujours l'été,--et le
jardin devait paraître très-vaste.
Mais à ce moment de l'année où je le voyais pour la première fois, il
paraissait beaucoup moins grand. On s'apercevait, çà et là,--à travers
les déchirures et les éclaircies,--que l'hiver avait soufflé ses
tempêtes sur ce petit coin de terre; et, à le considérer de près, on
remarquait aisément que les accrocs et les avaries qu'il avait subis
n'étaient pas encore réparés. Cependant, çà et là aussi,--le travail
réparateur du printemps apparaissait. A côté des endroits pelés par le
froid, brûlés par les gelées,--excoriés et effondrés par les
pluies,--se montraient des aigrettes de fleurs et des panaches de
gazon. L'herbe était rare,--mais elle était semée de muguets et
émaillée de jacinthes. Les taillis étaient éclaircis,--mais on n'en
voyait que mieux les massifs de lilas cachés derrière eux.
Et puis--et puis!--ces pommiers, ces abricotiers, ces amandiers en
fleurs! Ces fleurs roses, ces fleurs blanches, ces fleurs parfumées!
«Neige odorante du printemps!...»
Touchante poésie! Doux enivrements de l'esprit et de l'âme! Tableaux
faits pour rasséréner! spectacles faits pour verser la paix dans les
cœurs troublés, pour verser la bonté dans les cerveaux aigris!
Le printemps est une promesse,--la promesse de l'été,--comme la jeune
fille est la promesse de la femme! Ces beaux arbres verts donnent
leurs fleurs roses, comme la jeune fille donne ses pudeurs charmantes;
plus tard ils donneront leurs fruits savoureux, comme elle ses
maternelles amours... Si le printemps s'éternisait,--on croirait
aisément à Dieu, à l'amour, au bonheur et à la vie!
Malheureusement il paraît que cela n'est pas possible. On a essayé de
me prouver qu'un printemps éternel, qu'une éternelle jeunesse et qu'un
éternel bonheur deviendraient vite monotones et fatigants. Je l'ai
cru--ne pouvant faire autrement. Ce qui fait que je ne crois plus
aujourd'hui ni à l'éternité des fleurs, ni à l'éternité du cœur, ni à
l'éternité du bonheur,--ni, enfin, et surtout, à l'éternité de
l'éternité!...
En me promenant j'aperçus,--dans quelques niches pratiquées dans
les murs, entre deux touffes de lierre, ou de chèvrefeuille,
ou de clématite,--des groupes de terre cuite, des figurines
d'argile.--C'étaient des dieux lares, sans doute, dont la présence,
dans ce jardin, révélait le séjour d'un amateur des beaux-arts,--avec
des traditions de l'Empire. Il y avait, entre autres petits
dieux,--_Dii minorum gentium_--un Priape écorné, tout grelotant et
tout honteux dans son coin obscur, qui avait l'air d'implorer une
feuille de figuier,--pour dissimuler les cicatrices injurieuses du
temps. Il semblait tout dépaysé dans ce chaste jardin de veuve, dans
cette calme retraite de femme, fermée aux mauvaises passions et sourde
aux bruits grossiers. J'arrachai une bandelette de lierre et je la lui
offris. Je crus apercevoir dans ses yeux morts, comme un sourire à
deux tranchants. Remerciait-il ou se moquait-il?... Vieux dieu
d'argile, va!...
J'avais oublié ma mère et son amie. J'étais perdu dans la douce
atmosphère de souvenirs qui m'entourait. Je me croyais bien loin, et
je peuplais ce jardin de figures bien chères...
Tout à coup j'entendis les sons d'un piano,--d'abord vagues comme des
préludes, doux comme les lueurs de l'aube, tendres comme des soupirs
de brises lointaines. Puis ces sons s'élevèrent, il y eut des cris,
des larmes, des sanglots, des douleurs,--l'instrument semblait avoir
une voix humaine et raconter une de ces histoires banales où il n'y a
ni poignard, ni sang, ni poison,--mais où l'on souffre atrocement.
Je n'ai pas,--pour le piano,--la répulsion que beaucoup de gens
manifestent à son endroit. Je l'aime, non pas en artiste,--je ne suis
pas digne de ce nom,--je l'aime comme l'aime le premier venu qui a des
oreilles et qui est disposé à se laisser aller à toutes les
impressions mélancoliques. Je l'aime comme j'aime l'orgue de Barbarie.
C'est ainsi!...
Si mes moyens me le permettent, quand je me sentirai mourir, dans mon
lit,--si je n'ai pas le suprême bonheur de mourir debout, en face du
soleil,--je veux payer des musiciens pour qu'ils me chantent et
jouent les airs que j'ai le mieux aimés dans ma vie, afin de passer de
la lumière éclatante à la nuit funèbre sans brusquerie, sans secousse,
sans révolte. Je veux commencer dans la vie le rêve de la mort sans
être importuné par des obsessions mesquines,--ni interrompu par des
accents vulgaires...
Mais mes moyens ne me permettront jamais cette suprême fantaisie... Il
faut m'y résigner. C'est fait!...
Ainsi, cette veuve ne se contentait pas d'être encore jeune, d'être
encore belle, d'être encore fraîche, d'être bienveillante, affectueuse
et hospitalière. Elle était intelligente et artiste,--par-dessus le
marché.
C'était trop de bonheur pour un homme seul... Et, en descendant en
moi-même, je reconnus que j'en étais indigne.
D'ailleurs des voix inconnues m'appelaient dans d'autres chemins,--des
bras invisibles m'attiraient vers d'autres horizons. Ce jardin en
fleurs, si gai, si riant, si prometteur, me séduisait bien et me
retenait bien; mais le mariage m'éloignait. J'avais envie de serrer la
main de cette veuve affable, avenante et gracieuse, et de lui dire:
--Madame, permettez-moi de vous demander la main de votre jardin--que
je désire épouser.
Et en effet, ce jardin-là,--sans la femme,--aurait fait la joie de
toute ma vie. Je serais resté pour l'aimer et le cultiver, l'orner et
l'arroser,--et j'aurais vieilli ainsi sans m'en apercevoir...
Mme R*** et ma mère descendirent.
Je compris,--à certain regard que cette dernière me lança,--qu'il y
avait eu une conversation fort longue dont j'avais été un peu l'objet,
et qu'il fallait me déclarer.
Je m'avançai, je saluai humblement et courtoisement. Puis,--avec un
sourire:
--Madame,--demandai-je,--avez-vous lu _Tristram Shandy_ de Sterne?
--Mais... non...--me répondit-on avec le même sourire.
--C'est fâcheux, madame... Car, outre que c'est un livre amusant, vous
y auriez lu, au chapitre III du second volume, une phrase qui exprime
parfaitement ma pensée et rend à merveille mon sentiment à l'endroit
du mariage...
--Et... cette phrase?--demanda Mme R*** avec un sourire moins franc,
mais toujours poli.
--Cette phrase, madame?--répliquai-je toujours en souriant, comme pour
dissimuler mon impolitesse,--cette phrase? c'est celle que prononce le
père de Tristram Shandy après sa conversation avec l'oncle Tobie et le
docteur Slop, à propos de l'entêtement de sa femme... «La femme
a,--dit-on,--été faite pour le bonheur de l'homme... Je veux bien le
croire; mais ce n'est pas pour le mien!...»
Et, là-dessus, je m'inclinai profondément--et...je sortis.
Le soir même de ce jour, je prenais le bâton du touriste, j'endossais
le havre-sac du voyageur,--j'empruntais à la bourse de ma mère les
écus les plus disposés à courir le monde,--comme moi,--et, chargé de
sa bénédiction comme d'une égide, je partais...