Vous est-il quelquefois arrivé,--lorsque l'inexorable loi du devoir
vous avait poussé loin des lieux aimés et familiers où vous aviez
jusque-là vécu, et que vous marchiez résolûment dans votre nouveau
chemin, sans regarder derrière vous, frappant de votre bâton les pavés
et les buissons, regardant s'allonger devant vous le grand désert de
la vie;--vous est-il arrivé, à un coude que faisait brusquement le
chemin, à l'angle d'un mur, de vous retrouver pour ainsi dire face à
face avec l'horizon que vous aviez laissé derrière vous, croyant ne
plus pouvoir jamais, jamais, jamais le contempler et l'admirer?
C'est un horizon radieux comme une promesse! C'est l'horizon béni qui
clôt votre jeunesse et contient tous vos souvenirs... Vous ne
pouvez,--sans que les larmes de l'attendrissement vous montent du
cœur aux yeux,--vous ne pouvez regarder ce spectacle inattendu,
entrevoir aussi inopinément ce paradis perdu dont la Fatalité,--déesse
implacable,--vous avait chassé! Tout est là! Tous les bruits et tous
les parfums! toutes les joies et toutes les douleurs, aussi! C'est le
cimetière fleuri de votre jeunesse, plein des tombes charmantes de vos
souvenirs!...
Alors, éperdu, rendu fou par ce mirage enivrant, vous rebroussez
chemin. Vous voulez retourner sur vos pas pour faire encore une fois
la route parcourue,--désireux de revoir les aubépines en fleurs, les
haies de sureau, où bourdonnent et picorent les abeilles,--les fermes
au chaume bruni où jasent des hôtes aimés,--les clochers moussus où
volètent les corneilles,--les cerisiers où se balance le bonhomme de
paille parmi les fruits rouges,--les vergers appétissants,--les
fenêtres perdues dans un feuillage frémissant et ornées de visages
connus et souriants!... Vous voulez,--ne fût-ce qu'un instant,--courir
follement, vous ébattre avec ivresse dans ces sentiers perdus de la
jeunesse,--sentiers verts et parfumés, ruisselants de soleil et
baignés d'ombre, tout retentissants de bruits charmeurs, éclats de
rire et baisers sonores, soupirs d'amants et roucoulements de ramiers,
murmures des ruisseaux familiers, susurrement des brises
matinales,--sentiers des joies faciles et des folies charmantes...
Vous voulez--vous rappelant le temps où vous alliez à deux cueillir
les morilles savoureuses, les violettes odorantes, les baies aigres du
groseillier, égrener les mûriers, abattre les noix du chemin, et
écheniller les ronces couvertes de ces petites mordelles qui les
rongent;--vous voulez retourner sur vos pas pour baiser sur le sable
ou sur le gazon l'empreinte qu'y ont laissée des pieds trop adorés...
mais vous ne le pouvez plus!... Une impitoyable forêt de broussailles
vous présente ses épines, ses amertumes, ses angoisses, et vous force
à reprendre la route austère,--sous peine d'être déchiré, meurtri,
blessé à mort!...
J'en étais là tout à l'heure.
Tout à l'heure,--assis à ma fenêtre ouverte,--je restais tout songeur,
fumant lentement ma pipe dont la fumée bleue mettait en mouvement le
tourne-broche de mes idées, et regardant,--sans trop les voir,--les
évolutions pittoresques de tout un clan de volatiles caquetant et
gloussant dans la cour.
Je songeottais et je rêvassais paresseusement. _Dea mihi hæc otia
fecit!..._
Où allaient mes regards, où vaguaient mes pensées? Je ne sais trop. Je
montais en croupe derrière un nuage blanc, et je chevauchais dans le
vide pendant quelques minutes,--puis, reprenant terre, j'essayais de
m'insinuer sous les plumes de ce coq fanfaron qui se campait sur ses
ergots et lançait d'une voix claire son _corrico-co_ provocateur. Je
voulais savoir ce qui se passait dans l'âme de ce sultan de
basse-cour...
Je songeais encore à bien des choses. Les nuages ne sont pas plus
changeants et plus prompts que les fantaisies de la cervelle. Dans un
seul instant on va d'un pôle à l'autre,--d'un grain de mil perdu sur
un pavé à une chambre perdue dans le dédale des rues de Paris. Le
cerveau humain est une maison avec ses corridors, ses chambres, etc.
Et, comme toutes les bonnes maisons, il a deux escaliers,--le grand et
le petit. Le grand, par lequel descendent les pensées habillées,
parées, brillantes, orgueilleuses. Le petit escalier de service, par
lequel s'enfuient les pensées honteuses, coupables, misérables,
crottées et déguenillées--dont on rougit comme d'un parent pauvre avec
lequel on est forcé de vivre. Que de gens dont les pensées prennent
toujours le petit escalier de service!...
Les miennes allaient le prendre tout à l'heure, lorsque mon regard
tomba dans une chambre du rez-de-chaussée--dont la fenêtre était
entr'ouverte.
Une cage était accrochée à un clou, au dehors, et dans cette cage
sifflait un merle--qui se consolait de l'esclavage par la musique.
Autour de la croisée grimpait un pied de vigne vierge mêlé à un pied
de houblon dont les festons capricieux pendillaient dans le vide de la
chambre et se découpaient sur sa pénombre.
Mais si,--à l'extérieur,--sifflait joyeusement ce merle, deux plus
beaux oiseaux chantaient leur douce chanson,--à l'intérieur.
Un jeune homme et une jeune fille,--elle cousant, lui mangeant des
cerises.
Le jeune homme est un ouvrier que je rencontre quelquefois dans
l'escalier. Jusqu'ici je lui avais trouvé l'air épais, la physionomie
triviale, les allures canailles. Mais, en ce moment,--quoiqu'il fût
vêtu, comme à l'ordinaire, d'un bourgeron, d'un pantalon de velours et
d'une casquette,--il avait presque de la grâce, presque de la finesse,
presque de la distinction...
Peut-être devait-il cette métamorphose au contact de _sa bonne
amie_--comme on dit dans mon faubourg. Elle avait assez de grâce,
d'élégance et de distinction, en effet, pour en revendre,--ou pour en
donner. C'est une ouvrière que je rencontre aussi de temps en temps,
un refrain sur les lèvres, un bouquet à son fichu; elle n'est pas
extrêmement jolie, elle a ce qu'on appelle, je crois, la _beauté du
diable_,--c'est-à-dire celle que prêtent la jeunesse et la santé.
Elle était, en ce moment, vêtue d'une de ces robes en jaconas ou en
indienne, si transparentes, si légères, qu'on les croirait faites avec
des ailes d'abeille, et sur lesquelles sont semées des fleurs qui
sentent si bien le printemps.
Elle avait, en outre, un col brodé d'une blancheur éclatante et un
bonnet de linge également blanc, également frais. Tout cela simple et
d'une coquetterie ravissante.
Elle assise, lui debout, ils causaient et formaient des projets
d'union et de bonheur à n'en plus finir. Ils se promettaient un tas de
félicités réciproques,--obéissance éternelle de la femme, fidélité et
protection non moins éternelles du mari,--soin du ménage, éducation
des enfants, _et cætera, et cætera_!...
De temps en temps une note triste était jetée au milieu de ces
fioritures délicieuses. La jeune fille,--prévoyante jeune
fille!--songeant aux mioches à venir et au nanan qui leur est
nécessaire,--avec le reste,--faisait allusion à leur pauvreté. Elle
parlait misère, privations, abstinence,--et le jeune homme répondait
travail, courage, vertu... Bon jeune homme, va!...
De temps en temps elle levait la tête et des yeux vers son amant, et
elle lui souriait avec une petite moue adorable. Lui, tout en
l'enveloppant d'un regard amoureux,--s'amusait, en manière de
badinage, à lui jeter des cerises. Il avait réussi à lui en envoyer
sur chaque oreille, en guise de pendeloques, lorsqu'à dessein, ou
involontairement, il lui en jeta une dans le cou. Elle poussa un petit
cri et rougit. Etait-ce le contact froid du fruit sur sa poitrine
nue,--était-ce autre chose? Je ne sais.
Ce que je sais, c'est que j'aurai longtemps cette scène devant les
yeux,--c'est que, pendant longtemps, je verrai ce groupe amoureux, ces
festons de vigne et de houblon, cette cage accrochée à un clou sur le
mur,--et jusqu'à ce détail d'un morceau de bois éclaffé, fendillé, du
cadre de la fenêtre...
Ce que je sais encore, c'est que le jeune homme,--à ce cri et à cette
rougeur,--se pencha vers son amie, et, comme involontairement elle
faisait le geste de retirer de sa gorge le fruit qui s'y était glissé,
il la prévint et posa sa main où elle voulait poser la sienne...
Il était plus osé que Jean-Jacques avec Mlles Gallet.
La jeune fille poussa,--à ce contact,--un autre petit cri, d'une
tonalité différente, et rougit cette fois plus violemment. Puis leurs
cheveux se mêlèrent, leurs haleines se confondirent, leurs lèvres se
rencontrèrent,--sans se chercher,--et voilà que la jeune fille
abandonne son aiguille, laisse glisser de ses genoux le travail
commencé, ferme les yeux, pâlit en murmurant: «André!» Il lui répond
tendrement: «Marie!» et voilà qu'il la prend par la taille, l'enlève
entre ses bras robustes, et disparaît dans la pénombre du logement...
Puis j'entends un bruit de baisers, et le chat du logis,--qui dormait
sans doute sur le lit,--saute effrayé par-dessus la petite porte
entr'ouverte et va tomber tout hérissé sur le dos d'une poule qui se
met à glousser d'une façon lamentable...
_O gioventù! gioventù!..._
J'ai visité bien des coins du globe. J'ai été là où il fait trop
chaud, et là où il fait trop froid,--là où les hommes sont trop
blancs, là où ils sont trop noirs,--là où ils sont trop spirituels, là
où ils ne le sont pas assez. J'ai vu les bagnes où ils hurlent,--et
les salons où ils minaudent et grimacent. J'ai causé avec de grands
poëtes et avec de grands scélérats... Eh bien! dans la hutte du
Samoyède et dans le wigham du Canadien, sous la tente de l'Arabe
et dans l'ajoupa du nègre, dans le boudoir de la lorette et
dans la mansarde de l'ouvrière, dans le salon de l'artiste et
dans la loge du portier, j'ai entendu conjuguer ce verbe
divin--_amare_,--_habb_,--_sèvmèk_--_aghapi_!...--Au fond de tous ces
vases,--les uns d'argile, les autres d'or,--j'ai toujours trouvé cette
perle rare qu'on appelle l'AMOUR!...
André et Marie! ces deux noms que je viens d'entendre ont remué et
fait vibrer en moi des cordes que je croyais brisées. Les esprits
malhabiles et chagrins disent d'un cœur: «Il est mort!»--comme on le
dit d'un arbre qui ne donne plus ni feuilles, ni fleurs, ni ombrage,
ni poésie!... Mais un beau jour,--on ne sait sous quelle influence
printanière merveilleuse,--on voit tout à coup pousser, çà et là, des
surgeons verdoyants qui percent le tronc et le pied de l'arbre. C'est
une nouvelle jeunesse qui commence,--c'est l'_été de la Saint-Martin_
du cœur!
Pour ajouter à ce que ces deux noms jetés dans mon esprit y remuent de
souvenirs, un orgue vient de s'arrêter sous mes fenêtres, et, pendant
que j'écris ces lignes, il joue un air qu'_elle_ chantait,--un vieil
air charmant qui fatigue peut-être les oreilles des autres,--mais qui
réjouit singulièrement les miennes et jette en mon cœur des harmonies
sans fin.
Ce qu'il y a dans un son, dans un parfum,--choses fugitives et
insaisissables,--on ne peut le savoir, on ne peut le rendre, surtout.
Mais ces choses fugitives et insaisissables arrivent parfois à prendre
un corps, ce parfum se fait chair, ce son se fait femme... On voit, on
sent, on touche l'être adoré; on voit les lèvres roses entr'ouvertes,
les yeux noirs à moitié clos, mouillés de langueurs et estompés
d'ardeurs; les cheveux crespelés aux reflets bleus ou dorés! On entend
le _frou-frou_ enchanteur d'une robe de soie, dont le contact vous
faisait frissonner! On respire les parfums innommés qui lui faisaient
une atmosphère enivrante qui vous enveloppait et vous grisait. Le
cœur,--transporté, enthousiasmé, enivré par ces symphonies d'odeurs,
de couleurs et de sons,--se reprend à bondir extravagamment comme aux
premiers temps des premiers baisers et des premiers aveux! Cette
musique vous rappelle les mots furtifs et les caresses timides
échangés,--le premier regard, le premier sourire! Ces parfums vous
rappellent la première ivresse, le premier soupir! On sent circuler en
soi, bondir en soi, tressaillir en soi, le sang, les ardeurs, la
passion de sa jeunesse et de ses printanières amours! C'est quelque
chose d'enivrant et d'amer,--un mélange de volupté et de douleur,
comme une sorte de conscience qu'on a du rêve que l'on fait, de son
évanouissement prochain, du réveil navrant qui vous attend!... On
étend les bras pour saisir ces chers fantômes--et l'on n'embrasse
qu'une nuée, comme Ixion! On avance le pied pour aborder cette île
fortunée,--pays de la tendresse et de l'amour,--et ce pays fuit devant
vous, comme la trompeuse Ithaque devant Ulysse!...
Ah! si une femme fut aimée au monde,--Marie,--c'est toi! aube
rayonnante qui n'es plus maintenant qu'un crépuscule sombre!...
Mais je ne veux pas «jeter de terre dans le calice de ma rose,»--je ne
veux point éventrer ma poupée pour voir si c'est du son ou de l'or
qu'elle contient! Je garde ma foi à une divinité absente, et je prie
maintenant sur les débris de l'autel déserté par elle...
_Elle_ n'est plus aujourd'hui,--et ne sera plus désormais,--que la
note marginale de ma vie. Elle ne peut plus se mêler au texte de mon
histoire. Le mot terrible a été dit,--le _Manè thecel pharès_
redoutable a été prononcé--mes rêves se sont évanouis, comme
les palais enchantés de Morgane, aux premières lueurs du
soleil,--c'est-à-dire de la réalité et des avertissements du devoir.
Quand,--après bien des luttes, bien des veilles, bien des
larmes,--j'ai compris que tout allait sombrer en moi, je me suis
redressé avec énergie contre ce sentiment dominateur, tyrannique,
opiniâtre, qui m'avait mordu au cœur, et qui m'étreignait si
violemment et si cruellement. Je n'ai pas voulu que la gangrène montât
plus haut. J'ai fait la part du feu. J'ai laissé se consumer ma
poitrine,--où rien n'est debout à cette heure,--où rien ne reste que
les murs, calcinés et noircis par les flammes qu'ils ont contenues.
L'orgue a cessé,--il est parti,--emportant avec lui le vieil air et le
vieux souvenir. Job vient d'allonger son museau pointu entre mes
jambes,--il aboie doucement et me tire par le pan de mon habit en me
regardant avec ce regard humain et si plein de choses qu'ont certains
animaux. Théodore,--son camarade de lit, un angora de la chapelle
sixtine,--vient de sauter familièrement sur mon épaule, et j'entends
bruire son ron-ron amical. Lui, aussi, me regarde avec son œil
intelligent qui reluit comme de l'or en fusion--dont il a la couleur.
Je ferme ma fenêtre, je rallume ma pipe et je vais prendre dans
l'armoire un «tome de Pantagruel,» en fredonnant un sifflottement
guilleret et moqueur,--frère cadet du _lilaburello_ de l'oncle Tobie,
et petit cousin du _Tirily_ de Henri Heine...
«..... Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu...»
. . . . . . . . . . . . . . . . .
«Nous n'irons plus au bois;
Les lauriers sont coupés!...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .