Je me fais--par distraction--le fossoyeur de mes années. Seulement, ce
n'est pas dans une tombe de quelques pieds que je les ensevelis, mais
dans un gouffre sans fond,--d'où elles ne pourront plus remonter.
Quelquefois,--en me penchant sur l'abîme pour essayer de les
ressaisir,--mon œil aperçoit quelque pan de souvenir qui flotte çà et
là dans le vide, retenu aux aspérités des parois de cet abîme.
C'est qu'en tombant, l'année à laquelle appartient ce lambeau s'est
heurtée trop violemment, et qu'elle a laissé de sa chair aux saillies
aiguës de son tombeau. En me rappelant bien,--en effet,--je me
souviens que, lors de son ensevelissement pour l'éternité, un
gémissement s'est fait entendre...
O ma jeunesse! ô mon cœur!...
Puis je vois aussi quelquefois pousser,--entre les joints des pierres
sépulcrales,--audacieusement penchées sur l'abîme, de pauvres petites
fleurs mélancoliques. Ce sont les rayons de soleil de mes nuits; ces
pariétaires sont les éclats de rire et les larmes de joie de mes années
englouties. Elles constatent que j'ai été heureux,--quelquefois...
Je les ai évoquées et les voilà toutes qui s'envolent devant mes yeux
un peu troublés par leur apparition et par leur nombre, comme ces
oiseaux d'hiver qui traversent le ciel en longues files, «chantant
leur lai» ainsi que le dit Dante--_E como i gru van cantando lor
lai_...
En voilà une qui vient de se détacher du groupe et s'abattre--comme
fatiguée--devant moi.
Elle est bien lourde, bien chargée d'événements pour moi, en effet...
Vous m'interrogiez, l'autre jour,--toi penché sur moi, ta maîtresse
penchée sur toi. Vous vouliez savoir de ma bouche quelles routes
j'avais prises pour arriver au bonheur--où je ne suis pas encore
arrivé...
O mes charmants amis, doux amoureux candides,
Qui venez, curieux, interroger mes rides,
Et savoir de mon cœur--où tout est cendre et mort,
L'avenir étoilé que vous garde le sort!...
Comme vous maniez finement l'ironie!...
Ces questions, à moi, dont la vie est finie!
Qui ne sais plus quelle heure il est dans mon passé!
A moi qui traîne à peine, ici, mon pied lassé,
A moi qui ne vis plus, vous deux qui voulez vivre,
Vous dites d'épeler les pages du grand livre,
Pour savoir de ma lèvre et vous en attrister,
Sur combien d'heureux jours vous pouvez bien compter!
Quelles félicités et quel bonheur suprême
Pouvez-vous demander après ce bien-là: J'AIME!
Quand on a vos vingt ans, vos charmes, votre ardeur,
On sait prendre tout seul la route du bonheur!...
Et vous la prendrez--et vous l'avez prise...
D'ailleurs, mauvais guide pour moi-même, comment voulez-vous que j'en
sois un sûr pour vous?
Écoutez-moi, et comprenez-moi.
Il y a, au haut de la rue Mouffetard, quand on a dépassé les Gobelins,
une éminence de laquelle on plane sur Paris. C'est--du moins c'était
autrefois--la _Butte-aux-Cailles_. C'est là que le 3 juillet 1815,--le
matin même de la dernière capitulation de Paris,--étaient placés deux
obusiers et seize pièces de canon. C'est de là que l'on pouvait
entendre tout à la fois le bruit de l'artillerie des alliés s'emparant
des hauteurs de Vanves et de Montrouge,--et celui des violons venant
des guinguettes du boulevard de l'Hôpital, de la _Belle-Moissonneuse_,
du _Grand-Vainqueur_ et autres _Deux-Edmond_!!! O patriotisme! sainte
vertu des temps antiques! épouvantail des temps modernes!...
A partir de cette Butte-aux-Cailles jusqu'à la barrière Saint-Jacques,
il y avait,--et il y a encore un peu,--une large vallée au milieu de
laquelle coulait la Bièvre, qui sort de Paris par la barrière
Croullebarbe,--entre la barrière Fontainebleau et la barrière
Saint-Jacques,--à l'endroit où se trouvaient au treizième siècle le
moulin et les vignes de Croullebarbe.
O faubourg Marceau,--noble et vaillant faubourg! Tu n'as pas toujours
été habité par des chiffonniers et des blanchisseuses, par des
tanneurs et des cotonnières! Tu as vu sortir de ton sol fertile et
chaud des vignes plantureuses aimées de Jules César et ne connaissant
pas l'_oïdium_... Tu as donné tes sueurs à l'agriculture avant de les
donner à l'industrie! Autres temps, autres vignes! C'est de la bière
qu'on fait maintenant sur les bords de la Bièvre... et de la bière de
Strasbourg, encore!...
Dans cet espace compris entre la Butte-aux-Cailles et le rond-point de
la barrière Saint-Jacques, il y avait donc--à l'époque dont je veux
parler,--une petite vallée au milieu de laquelle coulait la Bièvre,
entre une bordure de saules. C'était le Champ-de-l'Alouette. On
l'appelait aussi le Clos-Payen, si ma mémoire me sert bien.
Il y avait une grande nappe verte où venaient pacager les ruminants du
voisinage, et d'immenses étendages où séchaient au soleil des
cargaisons de linge.
Çà et là,--sur les collines qui remontent vers le quartier
Saint-Jacques,--se groupaient des maisonnettes blanches aux
contrevents verts qui avaient l'air de prendre à chaque instant leur
élan pour venir combler la vallée. Il y avait des jardins derrière et
devant ces maisons, de façon à les faire ressembler à des bastides des
environs de Marseille, ou à des cottages des environs de Londres.
Il y a dix ans, parmi ces maisonnettes, on en remarquait une plus
avenante, plus coquette, plus pittoresque encore que les autres.
Elle avait appartenu à un industriel très-connu qui avait épousé en
1840 une jeune femme heureusement moins connue que lui, et comme il
s'était empressé de mourir--voyant qu'il ne faisait plus bon vivre
pour lui ici-bas,--sa propriété du champ de l'Alouette avait passé
entre les mains de sa veuve. Le reste de sa fortune avait été
abandonné à des parents.
Mme R... n'était pas d'humeur à imiter Calypso après le départ
d'Ulysse. Quelque temps après le départ de son mari, elle rouvrit les
fenêtres de sa maison, se débarrassa de son attirail de veuve et
songea à se remarier.
Cela lui était autant permis qu'à une autre, mieux qu'à une autre,
puisqu'elle n'avait que vingt-huit ans, qu'elle avait la peau
très-blanche, les joues très-fraîches, les cheveux très-blonds.
Ma mère résolut de me marier avec elle.
Que lui avais-je fait pour qu'elle conçût ce projet? Je n'en sais
rien.
En tout cas, elle le conçut et elle résolut de le voir réussir.
Aussi, un matin d'avril, nous frappions à la porte de la blonde Mme R.