Le Jardin-des-Plantes a d'autres charmes encore à mes yeux. Il n'est
point riche seulement en hôtes à deux ou quatre pattes,--en
échantillons du règne animal; il est riche surtout en produits
végétaux. Je crois qu'il a tous les arbres et toutes les plantes du
globe,--hormis le baobab et l'upas,--comme il a tous les animaux des
deux mondes,--excepté peut-être le _rotifer_ de Charles Nodier.
C'est une immense bibliothèque d'histoire naturelle que ce jardin. On
y peut lire,--pour peu qu'on ait de bons yeux,--tous les livres des
Buffon, des Tournefort, des Daubenton, des Linné, des de Jussieu,--et
surtout le livre du bon Dieu, le mieux écrit de tous, le plus clair et
le plus savant, le plus vrai et le plus poétique.
Aussi le Jardin-des-Plantes a-t-il des coins toujours verts, et il ne
présente pas,--dans la mauvaise saison,--ces squelettes d'arbres qu'on
voit errer ailleurs durant l'hiver.
Aussi est-il toujours un admirable jardin, plein d'ombre et de soleil,
de solitude et de gaieté,--propre aux jeux bruyants de l'enfance,
comme aux rêveries silencieuses de la jeunesse et aux méditations
sévères de l'âge mûr. On s'y recueille, on y joue, on y aime, on y
rêve. La bonne d'enfant,--ornée de son inséparable _pays_ en pantalon
garance,--y coudoie l'étudiant,--le provincial y heurte le poëte, la
foule y côtoie le désert.
Je ne le traverse jamais en vain. Je ne m'y arrête jamais impunément.
Il me tombe,--du haut de ces arbres séculaires,--je ne sais quelle
sensation étrange de bien-être; il s'exhale vers moi, de ces parterres
en fleurs,--je ne sais quels parfums et quels sentiments qui
m'enivrent et me transforment.
Il y a des bains de soleil et de verdure qui sont des bains de
Jouvence.
Je les recommande aux malades de cœur et d'esprit, à ceux que la
lourde besogne de la vie a fatigués outre mesure, à ceux qu'une trop
longue attente de biens trop désirés, ou de bonheurs trop convoités, a
rendus amers, injustes et méchants,--à tous les fous, à tous les
orgueilleux, à tous les amoureux, à tous les malheureux.
La nature est le guérisseur souverain. Elle a une panacée
infaillible!...
Ce qui fait qu'on ne croit pas en elle, c'est qu'on ne croit pas assez
en soi. Il ne faut douter de rien ni de personne en ce monde. Pour
être aimé, plaint et regretté, il faut être doux, bon et hospitalier
aux autres et à soi-même.
Il y a des sources d'honnêteté, de bonté et de bienveillance. Il faut
aller s'y désaltérer.
Elles ne sont pas loin, d'ailleurs. Elles sont partout, ou presque
partout.
Tant qu'il y aura, voyez-vous, une goutte d'eau sur une feuille
d'arbre,--un scarabée d'or dans le calice d'une fleur,--une ravenelle
sur la crête d'un vieux mur,--de rouges coquelicots dans les épis
jaunissants,--un oiseau chantant sous les ramures,--des poissons
d'argent sautant dans les ruisseaux,--de fauves troupeaux pâturant
dans de vertes prairies,--des canards dans une mare,--le bruit du vent
dans les roseaux, les bandes jaunes du soleil couchant et les bandes
roses du soleil levant, et,--au milieu de ce paysage,--des groupes
d'êtres humains pleins de sève, de jeunesse, de santé, des ombres
confondues, une musique de soupirs et de baisers, des hymnes de
félicité, de concorde et d'amour;--tant qu'il y aura de ces choses au
monde, il y aura de la poésie, c'est-à-dire du bonheur; et aveugles et
sourds seront ceux qui ne verront rien de ces splendeurs et qui
n'entendront rien de ces harmonies,--ou qui auront l'outrecuidante
naïveté d'apporter le livre de leurs poëtes aimés en face de ce poëme
vivant, superbe, resplendissant, incommensurable, éternel, qui
s'appelle la vie--et qui a pour poëte un illustre anonyme de génie!
Des livres en face de Dieu, allons donc!...
Pour ma part,--la main sur ma conscience qui me dicte ces pages,--la
main sur mon cœur qui y applaudit,--je l'avoue ici: je préfère les
tableaux de Miéris aux toiles de Salvator Rosa,--les chefs-d'œuvre du
Poussin aux chefs-d'œuvre de Paul Véronèse,--les paysages de Troyon,
de Rousseau ou de Daubigny aux choses peintes d'Horace Vernet! Mais
une chose que je préfère à toutes ces choses,--un chef-d'œuvre que je
mets au-dessus de tous ces chefs-d'œuvre,--un paysage que j'aime
mieux que tous ces paysages,--c'est le chef-d'œuvre éternellement
jeune et éternellement beau de la vie, c'est le paysage immortel signé
d'un nom que les enfants balbutient dans leurs prières du soir, et que
les vieilles femmes marmottent dans leurs oraisons de toute la
journée. La plus belle page de Georges Sand et les plus beaux vers de
Victor Hugo,--deux grands poëtes pourtant,--ne valent pas pour moi un
coin de gazon où s'agitent des milliers d'êtres,--un coin de forêt où
croissent des milliers de plantes. J'ai passé bien des nuits dans les
bois,--sanglotant et songeur,--une main posée sur ma poitrine
bondissante, l'autre main crispée sur mon front en sueur, mordant la
terre de mes lèvres convulsives où courait sans cesse un nom trop
cher, et toujours,--en présence des bruissements sonores et des
harmonies sans fin dont j'étais entouré, sous l'influence des aromes
sans nom dont j'étais inondé,--je me suis senti réconforté! Et
toujours je suis sorti meilleur et moins débile de ces combats
douloureux où j'assistais à l'agonie de mes profanes amours! Et
toujours le nom,--maudit la veille,--qui courait frénétiquement sur
mes lèvres embrasées, sortait, purifié par le pardon, de mon cœur
désormais plus libre. Ah! croyez-moi, cette influence salutaire, vous
ne la rencontrerez nulle part ailleurs! Ce baume guérisseur des
blessures du cœur, vous ne le cueillerez pas dans vos livres--où ne
croissent que la scabieuse, la ciguë et les pavots!...
La poésie ne se chante pas, l'amour ne se chante pas, le vin ne se
chante pas. On aime la femme, on boit le vin, on respire la poésie par
tous les pores du cœur, de l'esprit et du corps. Pourquoi chanter les
belles et bonnes choses? Qu'a-t-on besoin--pour être heureux--que
votre bonheur vous soit servi dans un langage, harmonieux sans doute
parfois, mais, dans tous les cas, insuffisant et incomplet? Est-ce
qu'il ne vaut pas mieux chercher à déchiffrer le grand alphabet de la
vie humaine, étudier la langue universelle,--c'est-à-dire la
nature,--dans toutes ses manifestations, dans tous ses modes, dans
tous ses tons, dans toutes ses gammes? Quels trésors de poésie il y a
en elle, mes amis! Votre vie toute entière ne suffirait pas à la
recherche de ces richesses que vous dédaignez un peu trop. Prenez-en
donc ce que vous pouvez en prendre, sans fatigue et sans ennui; faites
votre moisson périodique de poésie, pour faire votre récolte de
bonheurs!