Les élégants, les lions, les gentilshommes,--toute la _gentry_, en un
mot tous les gens de _little_ et _high life_,--ne se doutent guère que
la plupart des adorables maîtresses dont ils ornent leur côté comme
d'un bouquet de lilas ou de violettes, sortent du faubourg
Marceau--qui est la grande fabrique de l'espèce féminine.
Toutes ces filles, pâles ou roses, blondes, brunes ou dorées,
nonchalantes ou alertes, dédaigneuses ou sans façon,--mais presque
toutes charmantes,--qui ont loge à l'Opéra, coupé au mois, boudoirs
splendides, toilettes inouïes,--qui se noient dans des flots de
dentelles et dans des rivières de diamants,--on sait où ces rivières
prennent leur source;--toutes ces filles, qui font _profession de
savoir l'amour_, viennent en effet de là.
Cela a été constaté par les statistiques des Parent-Duchâtelet, des
Béraud et des Frogier; mais, à défaut de ces graves bouquins, on peut
arriver à cette constatation avec certaines précautions et une
certaine persistance.
Pour l'observateur attentif et soigneux, qui ne laisse traîner aucun
détail, qui ramasse les mots sans importance tombés çà et là et
destinés à être oubliés par les autres, il y a de ces détails de
costume et de langage qui trahissent et accusent fortement l'origine
plébéienne de ces vierges folles.
D'ailleurs, quelques-unes d'entre elles l'avouent parfois, cette
origine, dans un moment de franchise brutale, en vue d'humilier
l'homme qui les paye. Elles l'avouent, parce qu'elles sont sûres
qu'il ne les croira pas.
Cela est, pourtant. Ces aristocratiques personnes qui, de leurs
blanches menottes, fripent et déchirent si négligemment tant d'étoffes
précieuses,--qui, de leurs non moins blanches quenottes, rongent si
nonchalamment des héritages fabuleux,--ces aristocratiques Laïs, ces
Phrynés élégantes, ces Aspasies de bon goût et de bon ton qui
ressemblent à la première duchesse venue, ont eu pour commencements
les filatures et les fabriques du _faubourg souffrant_.
Leur premier amant,--_leur homme_, lorsqu'elles n'avaient pas encore
quinze ans,--celui qui les battait et qu'elles regrettent
souvent,--n'en déplaise à leurs amants d'aujourd'hui et à ceux de
demain,--leur premier amant a été un camarade d'atelier, un compagnon
de leurs travaux et de leurs jeux, un blousier, un voyou quelconque.
C'est fâcheux, sans doute, mais c'est ainsi. Ces messieurs du
faubourg ont le dessus du panier des amours, et comme ils ont
l'appétit des vingt ans, ils mordent aux grappes amoureuses
lorsqu'elles sont dans toute leur fraîcheur, dans tout leur éclat,
dans toute leur saveur, dans tout leur parfum,--et ils n'en laissent
que ce qu'ils ne peuvent pas manger. Heureusement qu'ils en laissent
beaucoup.
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse!
n'est-ce pas, _gentle reader_?
Qu'importent les commencements? Le fier palmier commence bien dans un
grossier vase d'argile...
Louisette était née en plein faubourg Saint-Marceau, et elle était
très-belle,--ce qui est très-commun chez les gens communs, beaucoup
plus commun que chez les gens distingués--qui remplacent la beauté par
la distinction.
Elle travaillait à la filature des _Cent filles_, rue Censier, où il y
avait, pêle-mêle, confondus, de cent cinquante à deux cents ouvriers
des deux sexes et de tous les âges.
Louisette avait dix ans quand je la rencontrai, un jour qu'elle
sortait avec son pain bis pour aller déjeuner sur l'herbe du grand
chantier voisin, et que j'étais sorti, moi aussi, pour aller faire le
lézard au soleil, dans ce chantier.
Je la vois encore dans ses haillons couverts de flocons de laine,
grignottant du bout des dents ce vilain pain bis très-dur qu'elle
partageait avec un régiment de moineaux, marchant pieds nus sur les
pavés du roi et sur l'herbe du bon Dieu, et secouant de temps en temps
sa brune chevelure si sauvagement emmêlée et de laquelle pendaient des
tordions, croisés de laine blanche, qui faisaient un effet étrange.
Avec cet accoutrement une autre eût trouvé moyen d'être laide et
repoussante. Elle, au contraire, avait trouvé moyen d'être charmante.
Cette petite fille du peuple si bizarrement vêtue, avait un visage
d'une candeur et d'une beauté remarquables. Je ne la poétise pas, je
raconte tout simplement et tout sincèrement.
Sa bouche rose,--«nid de baisers prêts à s'envoler,»--souriait
rarement, mais quand elle souriait, c'était pour verser le baume de ce
sourire sur la mauvaise humeur et la méchanceté des autres. Le charme
mélancolique de ce sourire lui venait d'une dent cassée,--chère
perle,--par un soufflet de sa mère. Il y a des mères qui battent leurs
filles dans le faubourg Marceau; il y a là des maris qui battent leurs
femmes, là, comme ailleurs,--un peu plus qu'ailleurs, toutefois...
Ses yeux étaient bruns et doux, malgré cette couleur sombre. Ils
étaient ourlés de noir et l'on voyait encore pendre,--en guise de
cils, les bouts de soie dont la nature s'était servie pour les faire.
Ces yeux-là étaient bien les frères de la bouche; ils s'ouvraient en
même temps qu'elle, souriaient comme elle, et, comme elle,
guérissaient.
Toutes les fois que je rencontre une gravure de Lawrence, je songe à
Louisette.
Comme presque toutes les natures rêveuses et impressionnables, cette
humble fille du peuple,--grossière de costume, délicate
d'instincts,--était très-religieuse. Personne ne lui avait appris,
dans sa famille, le chemin de l'église,--elle y allait régulièrement.
Malgré le peu d'envie que j'en eusse, j'y allais avec elle. Mais je
dois l'avouer, la créature m'occupait plus que le Créateur. D'ailleurs
elle priait pour nous deux,--cette jeune vierge plébéienne, pleine de
gaucherie, de timidité et de grâce.
O saint Médard,--saint des quarante jours de pluie,--que ton obscure
église nous a vus de fois, elle et moi, agenouillés sur tes dalles
froides, elle égrenant son rosaire et murmurant ses _oremus_, moi,
tourmentant ma casquette et murmurant contre ses prières!... L'amour
est un dieu jaloux des autres dieux...
Quant à elle, elle associait très-bien mon image profane à l'image
divine, mais très-chastement. Je ne sais pas comment elle s'y prenait
pour cela, mais elle le faisait. Je dois le croire, puisqu'elle me le
disait.
Je me souviens qu'un dimanche de la Pentecôte, le curé de St-Médard
était en chaire; il lisait à ses ouailles la prose latine de ce
jour-là: _Dulcis hospes animæ_..... (Seigneur, doux hôte de l'âme,
etc.) Je regardais Louisette. Tout à coup je vis ses yeux se noyer de
larmes. Elle ne comprenait pas, cependant, ou elle ne devait pas
comprendre. Mais il y avait dans la voix du prêtre une telle onction,
une telle ferveur, une telle tendresse, que la traduction du texte
latin lui arrivait au cœur par des voies inconnues et sympathiques.
Elle était chrétienne--sans avoir été baptisée, et je me souviens
qu'elle s'écria: «Je voudrais être au Seigneur... et à toi!...»
Hélas! elle ne fut ni au Seigneur ni à moi!...
Nos amours ne durèrent pas longtemps. Deux ans à peine. Elles finirent
bien tristement.
Un jour de vacances, je m'étais échappé, j'avais traversé la Bièvre
sur une planche et j'étais entré dans le grand chantier par
l'échancrure faite à son mur de ce côté-là.
Il était deux heures. Le soleil éclairait ce grand espace à ce moment
désert.
Un cheval paissait,--grave et comme ennuyé, le licol traînant, la tête
perdue sous les flots secoués de sa longue crinière.
Je le reconnus vite pour un vieil ami que je n'avais pas vu depuis
quatre mois, pas plus que Louisette. C'était un vieux cheval de
charrette qui avait eu des jours glorieux et qui traînait maintenant
des mottes à brûler dans tous les quartiers de Paris. Une bête
rustique, mais vaillante, qui avait perdu ses forces mais qui avait
conservé sa mâle encolure et surtout son grand œil intelligent. On
l'appelait l'_Ami_,--et jamais bête ne fut mieux appelée.
Je bondis vers lui, il leva la tête et accourut vers moi.
J'allais lui demander des nouvelles de Louisette,--et il allait m'en
donner,--lorsque je la vis apparaître elle-même à l'extrémité du
chantier.
Nous courûmes l'un vers l'autre, et pendant quelques instants nous
restâmes embrassés et comme suffoqués par notre joie.
Louisette avait quatre mois de beauté de plus.
J'avais quatre mois d'amour de plus.
Nous n'étions--ni elle, ni moi--dans l'âge où l'amour est jugé
dangereux par les grands et petits parents. Nous aurions pu aller tous
deux au bois,
«Cueillir la violette,
Giroflée! girofla!...»
nous ne serions pas revenus trois.
Et pourtant c'est à cet âge-là que la passion est la plus dangereuse,
en ce qu'elle pousse vigoureusement ses racines dans les cœurs bien
disposés à la recevoir.
Mais les parents,--grands et petits,--ne savent pas cela, et ils
laissent ensemble de longues heures, de longs mois, de courtes années,
des enfants qui ne sont pas destinés à vivre ensemble et qui se
souviendront toujours, quoi qu'on fasse, qu'ils avaient résolu de ne
jamais se séparer...
Nos caresses enfantines données et reçues, rendues et reprises, on
improvisa une promenade à cheval sur l'_Ami_.
L'animal me comprit et il s'avança vers nous avec un petit
hennissement de satisfaction.
Je l'avais souvent monté à crû et, grâce à son allure pacifique et
solennelle, je n'avais jamais fait de chutes. Cela m'encouragea à lui
confier Louisette,--après avoir, au préalable, recouvert sa vieille
échine de mon vieil habit de collégien, les boutons en dessous, bien
entendu.
Louisette n'était pas une amazone bien aguerrie. Elle ne s'était
jamais assise que sur une chaise, sur un banc ou sur l'herbe; elle
n'avait point encore l'habitude de ce siége mouvant, et son premier
mouvement fut un mouvement d'effroi.
Cette frayeur,--que je raillai de mon mieux,--était un pressentiment.
Je fouettai l'_Ami_ et, moi tenant sa longe, elle tenant sa crinière
grise, nous fîmes quelques tours dans l'enclos.
C'était charmant et puéril. Le ciel avait ce jour-là son outre-mer des
jours de fête,--le soleil ses rayons d'or les plus gais et les plus
réjouissants. Le trot paisible et régulier de l'_Ami_,--qui paraissait
s'associer à notre bonheur et qui soufflait bruyamment et d'une
manière amicale,--avait donné des couleurs plus rosées et plus
éclatantes aux joues un peu pâlies de Louisette. Elle jetait de temps
en temps de petits cris de biche effarouchée que je faisais semblant
de ne pas entendre, et je continuais de houssiner la monture et de
l'aiguillonner pour la réveiller un peu de son allure monotone.
Si les joues de Louisette étaient roses, les miennes étaient rouges.
Le sang m'envahissait la face et me battait violemment aux tempes. Les
cheveux au vent, la cravate dénouée, la chemise déchirée, j'allais,
j'allais, j'allais, tournant et faisant tourner l'_Ami_ dans une
ronde qui, pour être calme,--comme le comportait le caractère de ce
brave animal,--n'en devenait pas moins vertigineuse.
--André! s'écria Louisette avec un accent d'effroi réel,--André,
arrête l'_Ami_... j'ai peur!... je veux descendre!...
Je ne l'avais pas écoutée,--peut-être ne l'avais-je pas entendue,
occupé que j'étais à écouter le bruit étrange que faisaient les
battements de mon cœur et les bouillonnements de mon sang. Et au
moment même où elle proférait pour la deuxième fois ce cri d'alarme,
je cinglais le vieux cuir du pauvre l'_Ami_,--qui n'en pouvait plus.
Cette fois un troisième cri fut poussé,--mais si déchirant, si
douloureux, si plein de reproche, qu'à seize ans de distance je
l'entends vibrer encore en moi.
Puis je sentis à travers le visage comme un souffle chaud et une
douleur aiguë--et je tombai.
En me relevant j'aperçus Louisette évanouie sur le sol, pâle comme le
furent depuis des visages aimés, à leur dernière heure,--les cheveux
dénoués, les lèvres contractées et bleuies...
L'_Ami_ était immobile, jetant le feu par ses naseaux, tout en sueur,
et me regardait de _ses grands yeux tristes_,--comme dit le romancero
à propos de Babieça, le cheval du Cid.
L'_Ami_ était couronné--et Louisette s'était cassé la jambe!
Je n'appris tout cela que beaucoup plus tard, quatre ou cinq mois
après, lorsqu'il était trop tard. Car je l'avoue ici,--et cet aveu me
coûte,--en apercevant Louisette étendue sur le sol, avec sa pâleur et
son désordre, je la crus morte, et je courus tout haletant vers la
maison paternelle, d'où je ne sortis pas de quelques jours,
appréhendant à chaque minute, dans des angoisses terribles, la venue
des gendarmes et du procureur du roi...
L'_Ami_ fut confié à l'équarrisseur le lendemain de cette lamentable
journée. Quant à ma pauvre Louison-Louisette, elle fut confiée aux
soins d'un rebouteur du quartier qui lui raccommoda la jambe, mais qui
ne put l'empêcher de boiter.
Maintenant, mère heureuse aux bras d'un autre époux,
Louisette a oublié le grand enclos de la Bièvre, la filature des Cent
filles, le vieux l'_Ami_, le jeune André, et quand on lui demande par
hasard la cause de sa claudication, elle ne se la rappelle plus...
V
La Bièvre symbolise l'existence de certains individus.
Elle commence humble, chétive, silencieuse, mais roulant une eau
claire sur un lit de cailloux, à travers des méandres capricieux
et le long de rives ensaulées, se perdant dans les prés où
paissent,--majestueuses et nonchalantes,--de belles génisses au fanon
blanc, à la croupe un peu anguleuse, la queue battant les
flancs,--comme dans les toiles de Paul Potter, ou comme dans l'un de
ces tableaux trop rares de Johann Breughel qui m'ont fait écrire
quelque part:
Si j'avais de l'argent j'irais passer mes jours
Dans un des pays peints par _Breughel de velours_!
Et je n'y ferais pas de vers surtout.
C'est ma vie à sa source. Obscure et roulant son onde limpide où le
soleil vient de temps en temps désaltérer un de ses rayons brûlants,
où le soleil vient de temps en temps laver sa robe bleue. Pas de
grands bruits, pas de grosses tourmentes, pas de désastres
considérables. Des rides légères que font les brises attiédies en
passant à sa surface,--une caresse plutôt qu'une larme,--et, pour
toute tempête et pour tout malheur, un murmure innocent, une gronderie
sans éclat du petit flot contre un petit caillou qui entrave sa course
vagabonde.
Puis, peu à peu,--les années venant et l'adolescence s'en allant,--la
vague se courrouce, le flot s'emporte et se brise avec plus de fougue
contre des obstacles plus sérieux. Le ruisseau courait tout à l'heure
à travers les prairies, le long des haies de sureau, au sifflement
gaillard des merles, avec toute l'allure un peu folle du poulain qui
n'a point encore senti la selle, le harnais et le collier. Il pouvait
rêver à son aise, dormir à son caprice et chanter à son gré; on ne lui
demandait pas d'être utile et il ne demandait qu'à être inutile.
Voilà que son lit se creuse et s'élargit; sa course se règle, sa vie
s'endigue; il est fort, il faut qu'il soit utile. C'est la loi commune
et providentielle. L'homme doit commencer de bonne heure son labeur,
endosse de bonne heure la livrée du travail. Le ruisseau fait
maintenant tourner la roue d'un moulin, il aide à moudre le blé, il
aide à la vie des autres et de lui-même.
Ce n'est pas tout. Ce n'est que le commencement. Il faut obéir à la
pente, aller à travers le grand chemin au grand but, traverser la
Seine pour aller se perdre dans l'Océan,--goutte d'eau au départ,
goutte d'eau à l'arrivée,--larme tombée des yeux bleus d'une nymphe
rêveuse des environs de Versailles et bue par une huître baillante des
environs d'Etretat.
Avant de mêler son onde aux eaux du grand fleuve, puis de la grande
mer, il faut quelquefois la laisser rouler sur un grand lit de vase,
le long de rives froides et tristes, sans consolation et sans poésie.
C'est le moment terrible, c'est la crise. L'eau de la jeunesse est
souvent aussi noire et boueuse, sans gaieté et sans soleil, sans
grandeur et sans parfum, remuée par les passions, endiguée par les
devoirs, servile et laide, avachie et sans conscience, contrainte par
le besoin ou forcée par les désirs--coupable ou malheureuse...
Il faut toujours aller, aller sans cesse, aller sans fin. L'homme
commence au berceau, mais il ne finit pas à la tombe; la rivière
commence dans un creux de rocher, mais elle ne finit pas à l'Océan,
car l'_Océan est le père des choses_, comme la mort est le moule des
êtres...
L'humble rivière,--hier limpide, aujourd'hui troublée,--sera demain
un fleuve calme et fort, portant tous les fardeaux sans murmure,
recevant toutes les fanges sans en être souillé, tous les tributs sans
en être enorgueilli, courageux et indifférent aux chances diverses de
sa course, résigné aux fortunes diverses de sa pérégrination...
La Bièvre part de Guyancourt et se jette dans la Seine au boulevard de
l'Hôpital. Je la remonte comme je remonte mes souvenirs, allant contre
le courant, tournant le dos à l'avenir, les yeux fixés vers la
source--où j'aime à me retremper.
A son embouchure elle côtoie le Jardin-des-Plantes, qui est le point
de jonction de ma vie passée et de ma vie présente.
Je ne saurais, sans être ingrat, ne pas consacrer un souvenir
affectueux et presque tendre à ce cher Jardin-des-Plantes, le vrai
jardin, le jardin par excellence, dont le Luxembourg et les
Tuileries,--bien que ses aînés,--ne sont que de pâles imitations.
Je ne m'attendris pas à froid et je n'ai point de tressauts à propos
d'un brin de gazon. Mais je te le dis en toute sincérité de cœur et
d'esprit, ce n'est point sans une certaine émotion et une certaine
exultation que je traverse cet immense jardin dont les vieux et grands
arbres ont vu mes jeunes et petits premiers pas.
Je dis: cet _immense_ jardin--et je ferais sourire quiconque
m'entendrait. Et pourtant, pour moi ce jardin est immense comme une
forêt. Je le vois toujours à travers mes lunettes d'enfant, avec les
yeux qui me faisaient prendre la petite fontaine du coin de la rue de
Poliveau pour un lac--et les peupliers qui l'ombragent pour des géants
chevelus comme le bois de Meudon.
J'ai une tendresse particulière pour ce jardin-là qui n'est
point,--comme les autres,--battu par des tourbillons de promeneurs et
qui n'a souvent, pendant des journées entières, d'autres hôtes que ses
hôtes sauvages. Ce n'est point un jardin banal.
J'y suis venu ramasser des marrons pour m'en faire des colliers d'une
toison d'or quelconque et des gousses de tilleul pour m'en faire un
nez postiche. Les sylvains et les hamadryades, qui en font leur séjour
habituel, ne sont point effarouchés des turbulences de la jeunesse.
Plus d'un m'a vu passer l'œil en feu, le front en sueur, le costume
en désordre,--courant je ne sais plus après quels papillons!... J'ai
senti le souffle caressant de plus d'une passer sur mon jeune visage
et troubler la surface limpide de ma jeune âme.
Où êtes-vous, sylvains rieurs, amis de l'enfance? folles hamadryades,
amies des vieux sylvains,--où êtes-vous? Si la fable qui vous concerne
est vraie,--et elle le doit être, comme le sont toutes les fables qui
sont des vérités en tenue de bal masqué,--s'il est vrai que votre
destinée soit indissolublement liée à celle des chênes, des arbres au
milieu desquels vous êtes nées, vous vivez toujours, ô sylvaines!
puisque les vieux marronniers de la longue allée--où je suis venu
m'ébattre tout petiot, tout «enfanctelet,»--dressent toujours vers le
ciel leur tête toujours plus verte et plus touffue!... Vous m'avez vu,
poupard rose, tout titubant sous les premières ivresses de la vie, «me
pourmenant au soleil,»--et aujourd'hui vous me revoyez, grand garçon
barbu, moustachu, chevelu, le nez au vent, les mains dans les poches,
l'œil en point d'interrogation, marchant nonchalamment dans vos
allées sablées et regardant à mon tour--d'un regard attendri--les
ébats bruyants des bambins qui en feront peut-être autant que moi, un
jour, s'ils en ont le temps!...
Vous vivez toujours,--sylvains et querquetulanes!--C'est donc bien
intéressant pour vous d'assister ainsi à l'éclosion des générations et
de les suivre jusqu'à leur décrépitude?...
Même encore aujourd'hui je reste tout rêveur devant le treillage
derrière lequel sont parqués certains animaux que la captivité a
rendus mélancoliques: le bison,--entre autres,--qui ressemble tant à
un littérateur très-connu,--et la vache écossaise qui ressemble si
étrangement, avec ses cils blancs et son coronal rouge, à un bourgeois
très-inconnu!
Pauvre bison! comme il a l'air d'être empoigné par la nostalgie! Comme
il rumine bien en exilé! Il y a dans tout son air un regret profond
des prairies natales et des bois familiers, un souvenir des Delawares
et du vieux Trappeur. On dirait presque, par instants, à voir certains
regards noyés et le mouvement attristé de ses mâchoires, qu'il murmure
une sorte de _super flumina Babylonis_--le psaume le plus
attendrissant du monde.
Pauvre vache écossaise! celle-là aussi s'ennuie--malgré les joies de
la maternité qui lui ont été procurées et qui se sont traduites par un
charmant petit veau de la même couleur, mal jambé, tout gauche
d'allures, tout trébuchant, tout dégingandé, tout étonné. Ils ont
l'air tous les deux de rêver aux brumes de la Tweed, aux cornemuses
des highlanders, aux noëls des chevriers... Il me prend parfois des
envies d'aller louer un volume de Walter Scott ou les poésies de
Robert Burns--et de venir leur en lire quelques pages, échos de la
patrie...
Et le bassin des gallinacés, des palmipèdes et des longirostres!
Avez-vous vu quelquefois là un cormoran, qui,--perché sur une
patte,--considère d'un air si mélancolique l'eau du bassin, veuve de
poisson? Voilà dix ans que je le surprends,--à quelque heure que je
vienne,--dans cette position de pêcheur! Voilà dix ans qu'il attend
une anguille!
Ce cormoran est un de mes amis. Quand je passe de son côté et qu'il
m'aperçoit, il quitte le bord du bassin, vient fourrer son long bec à
travers les claires-voies du treillage, et se plante en face de moi,
sur sa longue patte,--l'autre est soigneusement dissimulée sous son
aile,--et il attend. Il attend même très-longtemps.
Pauvre cormoran!