Une histoire intéressante et triste à écrire, ce serait l'histoire de
certaines phrases, la Genèse de certaines pensées qu'on rencontre dans
certains livres.
Souvent un mot est une larme cristallisée, une phrase est un sanglot
figé. Un récit n'est souvent qu'un rideau derrière lequel se joue un
drame,--le drame de la vie et des passions du poëte... On se demande
rarement,--quand on lit,--pourquoi telle pensée vous a remué, pourquoi
elle vous remue encore de temps en temps quand elle traverse votre
souvenir. On ne sait pas quels chemins ont dû prendre le cœur et
l'esprit d'un écrivain pour arriver à certaines conclusions. On ne le
sait pas, on ne tient pas même à le savoir, parce qu'il faudrait lui
en tenir compte. Et de fait le poëte, qui se respecte un peu, ne doit
pas mettre ainsi les indifférents dans les secrets de sa vie,--ouvrir
ainsi aux simples passants l'alcôve de ses sentiments.
Souvent, au milieu d'une raillerie,--masque grimaçant qui cache un
visage en larmes,--il y a un mot de jeté qui vient révéler l'immensité
de cette douleur, comme une pierre jetée dans un abîme en révèle la
profondeur.
Lorsque le poëte vous dit: «--Triste comme un sourire
d'adieu!»--«Menteur comme une promesse de retour!» c'est qu'il a
éprouvé les navrantes douleurs d'une séparation et les amères
déceptions d'une promesse qui n'a pas été tenue.
Lorsqu'il vous parle des âcres voluptés qu'on éprouve à battre les
pavés de la ville, ou à courir dans les chemins inondés de pluie,
battus par l'orage,--c'est que lui-même,--un jour que la misère de son
cœur et les tortures de son esprit l'avaient poussé hors de son
logis,--il avait ressenti une sorte de joie sauvage à errer ainsi au
hasard, à se jeter ainsi au milieu d'un ouragan furieux,--il avait
éprouvé une volupté amère à sentir la pluie souffleter ses joues,
tremper ses vêtements, glacer ses os, et ses larmes s'étaient mêlées à
celles du ciel, et il avait jeté des cris et des blasphèmes qui
s'étaient perdus dans les clameurs furieuses de l'ouragan!...
On ne sait pas ces choses. On n'a pas besoin de les connaître.
Pourquoi les connaîtrait-on? Le métier de poëte est un apostolat.
Qu'importent la vie et les douleurs de l'apôtre si le résultat de sa
mission a été obtenu? Qu'importe son cri suprême de désespoir,--son
_Lamma sabactani_,--ses roidissements, ses convulsions, son
agonie,--si tout cela a servi à rendre son œuvre éloquente,
émouvante, humaine!...
Rude métier, lamentable histoire, pénible labeur! Être le propre
charpentier de son échafaud,--se traîner, de gaieté de cœur, à son
Golgotha,--se présenter à soi-même l'éponge pleine de fiel et le
calice d'absinthe,--retourner dans les sentiers empierrés où l'on a
laissé des lambeaux de sa vie,--refaire les stations douloureuses de
son douloureux Calvaire,--tout cela pour intéresser le premier venu et
émouvoir la dernière venue!
Pauvres hommes de génie! Pourquoi et pour qui donc écrivez-vous?
Quelles séductions ont donc pour vous des applaudissements que l'on
vous marchande et des sarcasmes que l'on ne vous épargne pas? Quelle
attraction vertigineuse a donc pour vous cette grande impudique qu'on
appelle la gloire? Avec quels yeux éblouis entrevoyez-vous donc cette
froide justicière qui se nomme la postérité?
La gloire! la postérité! En quoi les avez-vous méritées? A quoi
avez-vous été utiles?
Ces réflexions me venaient l'autre jour en voyant ouvert sur ma table
un roman de M. de Senancour,--_Obermann_;--ce livre si peu lu sur
lequel George Sand a écrit d'admirables lignes qui le résument autant
que peut être résumée cette œuvre qui ne conclue pas, où il y a une
telle lassitude de la vie, où il y a un tel mépris du bonheur, que
l'esprit s'arrête troublé, remué, épouvanté... Le cri, le blasphème
d'Obermann, c'est,--avec une intonation différente,--le cri poussé par
tous les rêveurs, par tous les chercheurs, par tous les Prométhées de
ce monde. C'est le _doute_ de l'Académie d'Athènes, le _non liquet_
des Romains, le _peut-être_ de Rabelais, le _que sais-je_ de
Montaigne, le _qui en sabe_ de Camoëns, le _chi lo sa_ de Dante, le
_wie weet_ de Bilderdyk, le _wer weisz_ de Klopstock, le _who knows_
de Milton...
J'ai lu ce livre à différentes époques de ma vie. La première fois que
je le lus, j'étais jeune, très-jeune et amoureux, très-amoureux. Je ne
compris pas le superbe dédain, le sublime oubli d'Obermann à
l'endroit de la femme;--et je jetai le livre,--scandalisé.
Je viens de le relire. Je comprends un peu mieux.
Il arrive un moment où l'amour ne compte plus dans l'existence de
l'homme, où il le rejette comme un manteau trop lourd, pour marcher
plus vite et plus sûrement à son but, pour n'avoir point à le rejeter
plus tard comme la robe brûlante et empoisonnée du Centaure.
L'heure où s'accomplit ce sacrifice est solennelle dans la vie d'un
homme. Il sent en lui,--à ce moment,--des tressaillements et des
déchirements inéprouvés jusque-là. Les parfums des coupes brisées et
des roses effeuillées lui montent au cœur et l'enivrent encore. Les
chansons de fête et les bruits de baisers résonnent à son oreille,
mais pour la dernière fois... Ces parfums et ces bruits vont
s'évanouir et s'éteindre. On ne les sent presque plus, on les entend à
peine; tout à l'heure tout sera dit. La métamorphose sera complète.
Les rubans roses de l'amour ne peuvent plus cacher les cheveux blancs
qui viennent d'apparaître au milieu de vos cheveux noirs comme des
prophètes de désastres et de ruines au milieu d'une fête joyeuse...
Votre démission de jeune homme, s'il vous plaît, monsieur?
Avant de la donner, je veux rester quelques instants encore à écouter
les grelots d'argent du souvenir, et noyer mon regard dans une image
flottante à l'horizon du rêve.
Je ne fais pas impunément ce voyage sur les bords de la Bièvre, d'où
chacun de mes pas fait partir des nichées de souvenirs. Je ne m'arrête
pas impunément dans ce grand chantier où broutaient les chèvres
attachées à un piquet,--où séchaient quelques linges attachés à une
longue corde,--où poussaient les chardons, les giroflées de murailles,
les pariétaires, les mousses, les saxifrages,--où couraient les beaux
lézards et les orvets aux yeux d'or le loug des vieilles pierres,--où
nous nous réunissions pour jouer à la marelle et aussi pour montrer et
voir la _comédie pour une épingle_.
La _comédie pour une épingle_! aucun drame, aucun opéra-comique, aucun
vaudeville, aucune tragédie, ne m'a donné les émotions que me donnait
la _comédie pour une épingle_! Il faut avoir été jeune pour savoir ce
qu'il y avait de joyeuses attentes et de manifestations de bonheur
dans cette simple _comédie pour une épingle_! Trois morceaux de
cartons fermés par un rideau de papier bleu, avec des rainures où l'on
passait des bonshommes en papier chargés de représenter et de dire
quelque chose!... Voilà le théâtre, voilà les acteurs, voilà les
pièces!... Quand je songe qu'un jour je pleurai toutes les larmes de
ma tête parce qu'il m'était impossible de payer mon entrée!
Je n'avais ni une _épingle_, ni un clou, ni quoi que ce soit. Je
n'avais rien. J'avais tout donné à Louisette pour qu'elle pût
voir,--et je croyais que cela ne m'empêcherait pas de voir, moi
aussi. Mais le contrôleur fut impitoyable, mes larmes furent
impuissantes, et Louisette ne se dérangea même pas de toute la
représentation pour venir me consoler.
Elle ne me consola que longtemps après.
Ah! Louisette! Louisette!...