J'ai voulu revoir, il y a quelques années, la maison paternelle. La
cour n'existait plus, on avait bâti des ateliers dessus. Le
splendide peuplier,--planté au milieu de cette cour le jour de ma
naissance,--coupé, déraciné et transformé en bûches! Un voisin a
réchauffé ses vieux tibias avec mon acte de naissance! Le petit
appentis de gauche, à deux compartiments,--le bureau de mon père et la
petite salle où je recevais le premier baiser de ma mère en revenant
du collége,--changé aussi, et en quoi, mon Dieu! en loge de
portier... Là où il y avait des bruits sérieux et des jasements
d'enfants, il y a maintenant des bruits de marmite et des parfums de
savate! _Ubi troja fuit!_... Voilà où fut mon enfance! Voilà où se
trouva mon bonheur!
Si la maison paternelle,--le nid où nous fûmes couvés cinq et d'où
nous prîmes notre vol, dispersés par les orages vulgaires de
l'existence, les plumes à peine poussées,--si cette chère maison n'est
plus, chère patrie de nos premiers jours et cher témoin de nos
premières joies comme de nos premières douleurs, il me reste au moins
son souvenir où je puis me réfugier de temps en temps, quand il fait
froid et noir dans ma vie de tous les jours. Aux secousses et aux gros
temps de l'heure présente, j'ai à opposer le calme et le ciel bleu des
premières heures de ma vie. Dante a eu tort de dire «qu'il n'est pas
de douleur plus vive que celle de se rappeler dans les malheurs les
jours de la félicité,»--et surtout de mettre ces paroles amères dans
la bouche de Francesca di Rimini et dans le chant V; car l'aurore
égaie le crépuscule de ses reflets, le printemps réchauffe l'automne
de ses tièdes et doux rayons. Bonne et ravissante chose, au contraire,
que ces souvenirs-là. Ils vous font millionnaire au milieu de la
misère!...
Je n'ai point encore terminé ce _speech_ auquel je pourrais donner le
même titre que celui donné à sa harangue par Cicéron, bourgeois
d'Arpinum, panégyriste de Marius, puis de Sylla, avocat bavard,
roturier infidèle à son origine. C'est, en effet, un discours _pro
domo meâ_!
Pour ma maison! pour ma pauvre et chère rivière de Bièvre,--qui
baignait son escalier!
Ah! cette rivière roule une eau fangeuse, noire, rouge, impossible, je
le sais. Ses bords sont garnis de détritus et de débris d'animaux,
c'est un égoût découvert, je le sais toujours! Mais ce que je sais
aussi c'est que, pour moi, cette petite rivière a toute la poésie et
le charme d'un ruisselet à l'onde cristalline, se jouant sous le
soleil à travers les roseaux. C'est que, pour moi, qui l'aime, elle
vaut la Voulzie qu'aimait tant Hégésippe Moreau.
Mme de Staël ne préférait-elle pas son ruisseau de la rue du Bac au
splendide lac de Genève?...
Je me souviens qu'enfant je passais des heures entières, assis les
jambes pendantes, sur la berge, à écouter le fracas des marteaux et
des fouloirs et à regarder les rats nombreux sortir de leurs trous,
traverser l'eau et se livrer, sur l'un et l'autre bord, des combats
très-intéressants. Je n'avais pas lu encore la _Batrachomyomachie_ du
vieil Homère, et je devinais qu'il y avait à faire un poëme burlesque,
plein d'attrait, avec un combat de rats et de grenouilles.
Je me souviens aussi que tous les ans, aux vacances, je construisais
une petite galiote en carton, je la bourrais de friandises et de
fleurs et je la livrais tout joyeux et tout haletant aux caprices de
l'eau de la Bièvre. Pourquoi? Je n'en sais rien. Les habitants des
îles Maldives lancent tous les ans un petit vaisseau chargé de
parfums, de gomme et de fleurs, comme une offrande à la mer. Je
faisais peut-être mon offrande à la Bièvre. Les enfants sont aussi
superstitieux que les sauvages.
Je me souviens encore que,--toujours sur les bords de cette affreuse
rivière que j'aime tant,--il y avait un grand chantier qui aboutissait
là d'un côté et de l'autre à la rue Fer-à-Moulin, à deux pas du
cimetière Sainte-Catherine, qui est aujourd'hui l'amphithéâtre de
Clamart.
Ce grand chantier était, à l'époque dont je parle,--complétement
abandonné, chose rare dans une ville où il n'y a pas un pouce de
terrain inoccupé, où l'on plante des maisons lorsqu'on devrait planter
des arbres, et surtout dans un quartier industriel où l'usine et les
métiers ont besoin de toutes les places disponibles, et même de celles
qui ne le sont pas.
Quoi qu'il en soit, à cette époque, ce vaste chantier était
complétement abandonné. L'herbe y croissait, épaisse et drue en
beaucoup d'endroits, rare et pelée en beaucoup d'autres où broutaient
deux ou trois chèvres. Parmi ces herbes, tapis charmants pour les
ébats printaniers, plancher facile aux rondes enfantines,--croissaient
en abondance toutes ces plantes parasites qui poussent n'importe où et
entre n'importe quoi, la folle avoine, la bardane, les chardons et la
laitue que les anciens appelaient _la viande des morts_, parce qu'elle
croît en effet très-volontiers dans les cimetières.
L'été, c'était un endroit charmant, à peine clos, où,--pendant le
jour,--venaient s'ébattre, comme des moineaux-francs, des nuées de
gamins tapageurs, et où l'on voyait
«Bien des couples rêveurs qui le soir, à la brune,
Se baisaient sur la bouche en regardant la lune...»
Il y a peut-être des gens qui s'imaginent qu'on ne sait pas aimer, pas
être jeune, pas être beau dans ce plébéien quartier Saint-Marceau.
L'_ubi amor_, la patrie des cœurs, est partout, sous toutes les
zônes, sous toutes les latitudes, sous tous les costumes. Le pays où
l'on s'aime--pour recueillir des enfants,--ce pays adoré est tout coin
de terre où il y a un brin de soleil, un brin de verdure, un brin de
jeunesse et un brin de beauté.
La chanson de Mignon est d'une mélancolie et d'une poésie touchantes:
«Connais-tu la terre où les citronniers fleurissent--_Kennst du das
Land wo die citronen bluhen?_--où, dans leur sombre feuillage,
mûrissent les oranges dorées?...»
Eh bien! cette chanson de Mignon se chante en français, en parisien,
avec un accent faubourien même, sur les bords de la Bièvre! Seulement
il n'y est plus question de citronniers ni d'oranges... Les amoureux
qui la chantent parlent du pays empourpré, radieux, plein de
promesses, où ils veulent aller, et ils y vont... Il est donc naturel
qu'une fois de retour de ce pays des rêves--et des réalités,--ils le
regrettent, comme Mignon; et y aspirent de nouveau, comme elle...
Je te raconterai tout à l'heure mes premières amours avec une petite
ouvrière de la filature des _Cent-Filles_,--amours chastes, innocentes
et éphémères qui n'ont laissé dans mon cœur d'autre trace que celle
laissée par certains parfums précieux au fond du vase qui les a
contenus, même durant l'espace d'un éclair. On peut briser mon cœur
en mille morceaux,--c'est aux trois quarts fait, puisqu'il est
fêlé,--chacun de ses morceaux sentira encore l'amour, liqueur divine,
que le ciel y a versée il y a seize ans!...
Je n'en ai pas encore fini avec les puérilités de ce qu'on est convenu
d'appeler le _golden age_,--un âge dont je voudrais bien avoir la
monnaie aujourd'hui. Je n'en ai pas encore fini avec lui, et je ne
m'en plains pas. Ces souvenirs-là, ridicules et ennuyeux pour les
autres, me refont une jeunesse de quelques heures, me repeuplent la
bouche de ses dents blanches, la tête de ses cheveux blonds, l'esprit
de ses papillons, le cœur de ses niaiseries adorables. Que veux-tu?
je m'arrête avec complaisance et tendresse sur ce temps où je n'étais
encore qu'un petit bambin aux cheveux ébouriffés, où je faisais des
ronds dans les puits, où je dénichais des oiseaux, où je faisais des
accrocs à tous les endroits défendus de ma culotte, où je me faisais
un nez postiche avec des gousses de tilleul, où je faisais des
cocottes, où je jouais aux barres, au cheval fondu, à saute-mouton, à
la bloquette, à la marelle...
Ah! la marelle! T'en souviens-tu? Moi, je m'en souviens beaucoup.
Toutes les fois que je jouais à la marelle,--dans ce vaste chantier si
hospitalier à tous nos ébats, je ne sais plus trop comment je m'y
prenais, mais je ramenais toujours mon palet dans l'espace réservé à
l'_enfer_. Le moins qu'il pouvait m'arriver était d'entrer dans le
_purgatoire_. Jamais je ne suis entré dans le _paradis_...
Je l'ai bien gagné pourtant.