AU BORD DE LA BIÈVRE

I

... Je ferai un jour, moi aussi, ma petite théorie des milieux.

On ne sait pas assez, on ne se dit pas assez quelle influence

ont,--sur la conduite des pensées, sur les opérations de l'esprit et

les évolutions du cœur,--les objets extérieurs avec lesquels vous

êtes en contact familier chaque jour. C'est une influence d'autant

plus funeste ou salutaire,--selon ces objets,--qu'elle est lente et

continue. Les moindres clous, les moindres angles de la boîte dans

laquelle se meut votre individu physique, s'enfoncent chaque jour plus

avant dans les profondeurs de votre individu moral. C'est un peu

l'histoire des habitudes, de l'accoutumance volontaire ou involontaire

à des choses ou à des êtres qui accomplissent les mêmes évolutions que

vous. C'est la communion intime et efficace de votre moi avec les

mille riens dont se compose votre existence quotidienne; communion

charmante, après tout, et à laquelle, malgré tout, on veut rester

fidèle.

Il y a des gens qui vivent pendant trente ans dans la même chambre qui

est malsaine et triste, et avec la même maîtresse qui est maigre,

jaune et acariâtre. Pourquoi?

Je n'ai jamais été, pour ma part, indifférent aux localités dans

lesquelles les ballottements de ma vie m'ont jeté. Il y a des séjours

dans lesquels j'aurais voulu pouvoir vivre tout mon soûl, jusqu'aux

confins extrêmes de l'existence humaine. Il y en a d'autres qu'on ne

m'eût pas imposés impunément. Une cellule de prison,--malgré tout

l'odieux des désavantages y attachés,--une cellule serait presque

acceptée par moi sans trop de répugnance, mais à la condition qu'elle

aurait son jour sur un horizon de forêts et qu'on me permettrait de la

meubler de meubles à mon goût et d'amis de mon choix. Je n'ai pas une

nature contemplative et songeuse pour rien; il faut bien se garder de

lui refuser les aliments qu'elle réclame impérieusement, sous peine de

voir cette rêverie empêchée, cette contemplation contrariée se changer

en mélancolie. Et de la mélancolie à la tristesse il n'y a qu'un pas;

il y en a deux de la tristesse au suicide.

Jusqu'ici j'ai été aussi peu prisonnier que possible, et, bien loin

d'en être fâché,--comme le seraient certaines barbes longues à idées

courtes, de ma connaissance, qui s'imaginent qu'on sert une cause en

se faisant mettre dans l'impossibilité de la servir,--bien loin d'en

être fâché, je m'en suis, au contraire, toujours applaudi et estimé.

Il est plus spirituel et plus facile d'être libre que d'être

prisonnier.

Aussi, dans mes prières,--quand j'en adresse à l'Être suprême,

régisseur général des biens terrestres et des consciences

humaines,--je n'oublie jamais ce morceau:

«--Mon Dieu! Préservez-moi des verroux, des méchants et des niais! Ne

mettez ni mon corps, ni mon cœur, ni mon esprit dans des prisons

odieuses. Être prisonnier d'un imbécile est plus douloureux que d'être

prisonnier chez des anthropophages. Les anthropophages vous tuent

avant de vous manger; les sots vous mangent avant de vous tuer...

Délivrez-moi donc des verroux, des méchants, des niais et des

menteurs.--Amen!...»

Je suis depuis quelques mois dans un logement qui ne plairait pas à

tout le monde, mais dont je suis enchanté d'avoir fait la

connaissance. J'y vis depuis un mois d'une vie cénobitique et en même

temps familiale, pleine de joies austères. J'éprouve,--dans ce milieu

nouveau où des circonstances quelconques m'ont transplanté

violemment,--un bonheur calme, égal et profond qui ne ressemble,

certes, à aucun des autres bonheurs desquels j'ai tâté jusqu'ici, mais

c'est du bonheur.

Pour en arriver là, il a fallu la rupture d'une affection envahissante

et spoliatrice des autres affections. Il y a donc des douleurs

bienfaisantes et des désastres salutaires? Il faut le croire...

Pour moi, à mesure que je sens se décrocher de mon cœur toutes les

pampilles amoureuses, toutes les fanfreluches de la passion, toutes

les passementeries des désirs, et que je m'enfonce davantage dans

l'ombre et dans la paix de la vie familiale, je m'applaudis d'un

accident,--si triste en soi,--dont j'ai déploré la venue et dont je

bénéficie à cette heure.

Je m'applaudis surtout de faire ce que je fais comme si c'était le

résultat naturel d'une vie simple, candide, unie,--tandis que c'est,

au contraire, l'aboutissement d'une existence peuplée de chimères et

sillonnée de folies.

Je rentre dans le sentier obscur, mais non pénible, de la vie intime,

duquel je m'étais un peu écarté et égaré, et j'y rentre avec un

attendrissement sincère; je m'y sauve de moi-même, ou plutôt je m'y

reconquiers.

Je n'y entre pas trop brisé, trop dépouillé, trop appauvri. Je n'étais

pas assez fort pour les luttes du genre de celles qu'il m'a fallu

soutenir pour vivre de la vie dont j'ai vécu, et cela m'a un peu

fatigué, un peu cassé les bras et le cœur. Mais je ne suis pas

encore, Dieu merci! à ranger parmi les invalides du sentiment. J'ai

gaspillé une partie de mes trésors, j'ai semé une bonne part de ma

cervelle et de mon cœur sur les sentiers perdus de la folie et de

l'enamourement... mais je suis encore assez riche pour être heureux,

je le sens bien; et toutes ces rêvasseries et toutes ces flambes de

jeunesse ne m'ont pas tellement affolé que je ne puisse encore prouver

la santé de ma cervelle et de mon cœur.

Je reviens à mon point de départ; à quelques pas de l'endroit où je

suis né et où je ne mourrai pas, sans doute. J'y reviens avec la joie

calme, mais grande et sans pareille, du voyageur qui retrouve enfin

l'humble clocher de l'humble village qu'il avait quitté un jour pour

aller par delà les monts et les mers à la recherche des pays étranges

et inconnus...

On revient de plus loin que les bornes des mondes;

De plus loin que l'enfer,--de plus loin que la mort;

De plus loin que le fond des mers les plus profondes:

On revient de l'amour!...--et l'on revient plus fort!

On revient de l'amour,--cette blonde chimère,

Nageant dans un azur splendide, éblouissant,

Que, le front chaud encor des baisers d'une mère,

On poursuit enivré, fasciné, frémissant!

Voyage extravagant, plein de périls sans nombre,

Qu'on entreprend à deux,--mais d'où l'on revient seul!

Où l'on a la moitié du cœur prise dans l'ombre

Et la moitié du corps prise dans un linceul!

O pays de Tempé! tout peuplé de bergères

Qui mènent des troupeaux de cœurs paître l'amour;

Eldorados, Edens, demeures des chimères,

On vous attend vingt ans,--on vous possède un jour!

Pays charmeurs et doux, j'ai franchi vos murailles,

J'ai, dans vos sentiers verts, effeuillé mes printemps;

J'ai dormi dans vos bras, chimères sans entrailles,

Et vous m'avez versé vos filtres irritants...

_Et cætera_, pantoufle! Quand on rime sa douleur on ne souffre plus!

Quand on raconte ses amours on n'aime plus. J'en suis là. Il s'est

fait un apaisement subit dans mon cœur et dans mon esprit. J'ai

repris possession de moi-même,--je m'appartiens! Qui que ce soit qui

ait fait cela, préparé cela, amené cela, je l'en remercie et je m'en

applaudis. Le résultat est si bon, si plein de santé, si prometteur de

joies véritables, que je ne sais vraiment pas si j'ai fait quelque

chose pour mériter qu'il soit.

J'oublie mes années d'oubli. Je me redresse assoupli, retrempé,

rajeuni, sur le seuil de cette vie familiale, si pleine de calme et de

recueillement.

J'ai à faire amende honorable et je la fais gaiement. J'ai été fou,

vaniteux, puéril, fanfaron. C'est bien. Je dépose ma vieille défroque

de jeune homme, sans cris de colère, sans lamentation, sans reproches

et sans regrets. J'ai trop gagné à la transformation qui s'est opérée

en moi pour être tenté de regarder avec la moindre amertume ce qui a

précédé ce moment. D'ailleurs, les regrets et les reproches m'ont

toujours semblé chose parfaitement absurde, parce que parfaitement

inutile.

Adieu paniers! vendanges sont faites! J'ai mordu aux grappes de

l'amour; j'ai rougi mes lèvres de son sang divin; je me suis grisé

avec toutes les liqueurs fortes des passions et des chimères. Je me

garderai bien, aujourd'hui que je suis dégrisé, de bafouer et

d'anathématiser mes ivresses d'autrefois, de rougir de moi-même, de me

montrer au doigt, de me faire une morale ridicule,--que je

n'écouterais pas. Je suis plus respectueux devant mes ivresses que

Cham devant Noé,--je passe devant elles sans les réveiller, de peur

de les attrister...

Le logement que j'habite est situé dans un quartier pour lequel j'ai

une prédilection particulière. Je suis peut-être le seul qui ait pour

lui cette prédilection: c'est le faubourg Saint-Marceau!

Peu de gens,--de ceux qui sont partis d'où je suis parti,--de la cuve

d'un tanneur,--et qui ont traversé dans leurs pérégrinations

diverses les couches les plus élevées de la vie matérielle et

morale,--consentiraient à revenir vers ces humbles sentiers tout

empuantis, où se sont essayés leurs premiers pas; ou, s'ils le

faisaient, ils s'y feraient voiturer dans une baignoire pleine d'eau

de Cologne,--de peur des asphyxies.

Moi, loin de redouter les inconvénients attachés à mon faubourg

Saint-Marceau, je les aime et je les recherche. On aime toujours son

nid, nid de torchis, de mousse, de sable ou de duvet.

Je ne suis pas né pour rien en plein faubourg Saint-Marceau, entre la

rue Mouffetard et le marché aux chevaux, sur les bords de cette peu

poétique rivière de Bièvre, dont les naïades sont des blanchisseuses

et les tritons des mégissiers. Mon enfance ne s'est pas passée pour

rien sur la berge de ce ruisseau noir, à écouter les bruits

discordants et tapageurs des battoirs et des marteaux; sur les

montagnes de tannée élevées dans la cour de la maison paternelle, à

contempler les _motteux_ piétinant sur leurs petits cercles noirs, et

travaillant pour les chaufferettes des portières et les cheminées des

pauvres ménages.

Si la Bièvre puait un peu,--maintenant que je la sens à distance, je

dirais presque qu'elle ne puait pas du tout,--les montagnes de tan

sentaient bon, très-bon même. Que de dépouilles de chênes,--revêtus

encore de leur aubier,--j'ai vu jeter dans ces grandes fosses humides

où j'avais si peur de me laisser choir! Pauvres chênes! Et quelle

cruelle chose que l'industrie qui écorche vifs des bœufs et des

arbres pour chausser les pieds des générations humaines! Vous ne

pouvez donc pas marcher pieds nus, tas de pieds plats! La nature ne

vous a pas fait ces pieds-là pour les emprisonner dans des bottes...

Des bottes! mon premier désir de jeune homme, comme la culotte avait

été ma première aspiration d'enfant; je n'ai pas le droit d'en médire.

Oui, j'aime ce quartier que fuient comme peste les gens du bel air,

qui ne savent pas ce qui est bon et sain, et qui préfèrent les odeurs

douteuses de leurs quartiers commerçants aux parfums gaulois de ce

quartier travailleur.

J'aime ce quartier dont je connais chaque rue, chaque carrefour,

chaque cul-de-sac, chaque maison, chaque borne, presque chaque pavé.

J'ai vagué, petit polisson morveux, loque au derrière, cheveux blonds

au vent, le visage purpuriné, dans tous les chemins qui aboutissaient

à la maison paternelle, méconnaissable, hélas! aujourd'hui! Ces

souvenirs d'enfance sont un peu les mêmes partout et chez tous; il

n'est pas un enfant duquel on ne puisse dire ce que Rabelais dit de

Gargantua: «Tousiours se veaultroyt par les fanges, se mascaroyt le

nez, se chauffouroyt le visaige, acculoyt ses soliers, baisloyt

souuent aux mousches... pissoyt sur ses soliers... se mouschoyt à ses

manches... Il pissoyt contre le soleil, battoyt à froid, songeoyt

creux,... se gratoyt où ne lui demangeoyt point,... se chatouilloyt

pour se faire rire,... battoyt les buissons sans prendre les osillons,

et croyoit que vessies feussent lanternes...»

Mais à côté de ces détails communs à tous, il y en a d'autres

particuliers à chacun; il y a des souvenirs simples, petits et calmes,

qui n'ont de saveur et de poésie que pour celui qui les a.

Ces souvenirs-là ne disparaissent qu'avec vous. Et certes, bien que je

n'aie pas encore atteint l'âge où l'on récapitule sa vie comme on

récapitule les dépenses faites, lorsqu'on a à solder son compte

définitif, j'ai cependant un copieux bagage de souvenirs...

Eh! bien, parmi ceux-là qui, touffus et obscurs, obstruent les avenues

de ma cervelle et les sentiers de mon cœur, il en est quelques-uns,

drageons noueux et vivaces qui s'écartent du tronc principal et

s'épandent le plus sur ma vie pensée de tous les jours. Ceux-là me

sont précieux, et quoiqu'affaiblissants et énervants comme tout ce qui

porte à l'attendrissement, je ne les repousse pas, je ne les arrache

pas lorsqu'ils font saillie sur mes autres pensées plus viriles et

plus sérieuses. Ce sont les xéranthèmes du cœur.

Je ne les arrache pas, au contraire, je les arrose. C'est un défaut

que je condamne chez les autres et auquel je rebrousse fortement le

nez lorsque je le vois poindre dans les discours ou dans la conduite

des gens que j'aime; mais je me laisse volontiers envahir par cette

mélancolie,--bien inoffensive après tout,--des choses disparues. Je

raille brutalement, dans la vie vulgaire, les rêveurs et les poëtes

dont je trouve tout haut l'influence désastreuse, pernicieuse,

immorale, en ce qu'ils provoquent au suicide moral sans cesse

entrepris et jamais réussi,--ce qui fait qu'on passe son temps à

mourir. Mais tout bas je les lis et je les remercie des heures noires

qu'ils suppriment sur le cadran de mon existence quotidienne.

Je suis un grand faiseur de romans. Je dépense un temps absurde à

édifier des châteaux de cartes et à procréer des chimères. Mais ces

romans me permettent quelquefois d'ignorer l'histoire, de l'oublier

pendant quelque temps; mais ces chimères amusent les appétifs maladifs

de mon esprit, et, quoique viande creuse, lui servent de pâture

suffisante; mais ces châteaux de cartes abritent dans les jours de

brouillards et de pluie les susceptibilités frileuses et les

délicatesses peureuses de mon individu.

L'homme est double, il n'a pas besoin d'être gris pour se dédoubler.

C'est un bonheur qui n'est pas donné à tout le monde, c'est une

faculté que ne possèdent pas tous les hommes; mais ceux qui ne la

possèdent pas, ceux qui ne jouissent pas de ce bonheur là,--parce

qu'ils ont mis, dès leur naissance, leur intelligence en fourrière, et

qu'ils ne se servent, comme les polypes, que de leurs bras pour

vivre,--ceux-là ont d'autres bonheurs auxquels nous ne participerons

probablement jamais. Qu'importe!...

Au bord de la Bièvre: impressions et souvenirs · 第 13 / 24 题