«Une préface est la bénédiction qu'un auteur donne à son livre.»
C'est Rabener, un Allemand, qui a dit cela. Ces braves Teutons n'en
font jamais d'autres. Ils trouvent toujours moyen,--à travers les
épigrammes dont on ne se fait pas faute à leur endroit, et en courant
ainsi à travers choux, c'est-à-dire à travers la métaphysique;--ils
trouvent moyen, dis-je, d'être pleins de bon sens, d'humour et de
finesse.
Va donc pour la bénédiction! Pain bénit et livre béni n'en sont pas
meilleurs pour cela assurément; mais les fidèles et les lecteurs le
mangent et le lisent avec plus d'appétit.
Sois donc béni, ô mon livre, enfant conçu dans les heures de
désœuvrement d'une existence besogneuse et tourmentée, et venu au
monde un peu par les bras et par les pieds, comme la mère de Caligula.
Tu vas tomber entre les mains d'inconnus et d'inconnues, les uns
bourrus, les autres nerveuses, qui te jetteront souvent par-dessus
leur tête sur l'angle d'un meuble ou dans les cendres de l'âtre. Tu
seras brûlé ou lacéré comme un livre illustre; ou tu seras tout
bonnement laissé là, dédaigneusement, parce qu'on t'aura trouvé mal
léché, mal peigné, mal brossé, pauvrement vêtu, et le visage trop
fade, _Habent sua fata libelli_... Oh! mon Dieu oui... c'est comme
j'ai l'honneur de le dire,--en langue morte.
Va donc à travers le monde littéraire, et ne t'étonne pas, ne te
scandalise pas des rudoiements, des sarcasmes, des quolibets et des
sifflets. Je te bénis,--selon l'usage antique et solennel,--je te
bénis, mais voilà tout. Je ne m'occuperai pas plus de toi, désormais,
qu'on ne s'occupe des vieilles lunes et des neiges de l'an passé.
Bonne chance, cher enfant, et bon voyage.