«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous

nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la

peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un

autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous

faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du

monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une

maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant,

en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui

auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être

plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se

contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui

attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous

lâchera pas quand le bourreau aura fini.»

Lorsque j’eus conclu, je reçus les compliments de mon auditoire;

quelques-uns vinrent me serrer la main, jurant que j’étais un très

honnête garçon et qu’ils désiraient faire plus ample connaissance. Je

leur promis conséquemment de reprendre ma harangue le lendemain, et je

conçus réellement quelque espoir d’opérer une réforme. J’avais toujours

eu pour opinion, en effet, qu’il n’est pas d’homme qui ait passé

l’heure de l’amendement, tous les cœurs étant accessibles aux traits

de la réprimande si seulement l’archer sait viser juste où il faut.

[Illustration]

Lorsque j’eus ainsi satisfait mon désir, je retournai à ma chambre, où

ma femme préparait un frugal repas. Cependant M. Jenkinson pria qu’on

lui permît d’ajouter son dîner au nôtre, et de jouir—comme il fut

assez bon pour le dire en termes exprès—du plaisir de ma conversation.

Il n’avait pas encore vu les membres de ma famille, car ils venaient

à ma chambre par une porte donnant sur l’étroit corridor décrit plus

haut, et évitaient ainsi la prison commune. Aussi, à la première

rencontre, Jenkinson ne parut pas peu frappé de la beauté de ma plus

jeune fille, que son air pensif contribuait encore à rehausser, et mes

petits garçons ne passèrent pas non plus inaperçus.

«Hélas! docteur, s’écria-t-il, ces enfants sont trop bons et trop beaux

pour un endroit comme celui-ci!

—Eh! monsieur Jenkinson, répliquai-je, grâce au ciel, mes enfants ont

une éducation morale passable, et s’ils sont bons, le reste importe peu.

—J’imagine, monsieur, reprit mon compagnon de prison, que cela doit

vous donner une grande consolation d’avoir cette petite famille autour

de vous?

—Une consolation, monsieur Jenkinson! répondis-je. Oui, c’est vraiment

une consolation, et je ne voudrais pas être privé d’eux pour tout au

monde, car d’un cachot ils peuvent faire un palais. Il n’y a qu’une

manière en cette vie d’atteindre mon bonheur, ce serait de leur faire

du mal.

—Je crains alors, monsieur, s’écria-t-il, d’être en quelque façon

coupable; car je crois que je vois ici—il regardait mon fils

Moïse—quelqu’un à qui j’ai fait du mal, et dont je désire le pardon.»

Mon fils se rappela immédiatement sa voix et ses traits quoiqu’il

l’eût vu auparavant déguisé, et, lui prenant la main, il lui pardonna

en souriant. «Cependant, ajouta-t-il, je ne peux m’empêcher de vous

demander ce que vous avez pu voir dans ma figure, pour croire que je

ferais une bonne cible à duperies.

—Mon cher monsieur, répondit l’autre, ce n’est pas votre figure, ce

sont vos bas blancs et le ruban noir de vos cheveux qui m’ont tenté.

Mais, sans rabaisser votre intelligence, j’en ai dupé de plus sages que

vous, de mon temps; et pourtant, malgré tous mes tours, les sots ont

fini par être trop nombreux pour moi.

—Je suppose, s’écria mon fils, que le récit d’une vie comme la vôtre

doit être extrêmement instructif et amusant.

—Ni l’un ni l’autre, répondit M. Jenkinson. Les écrits qui ne

dépeignent que les supercheries et les vices du genre humain entravent

notre réussite en augmentant nos soupçons dans la vie. Le voyageur qui

se défie de chaque personne qu’il rencontre et tourne le dos à l’aspect

de tout homme qui a l’air d’un voleur arrive rarement à temps à la fin

de son voyage.

«Vraiment je crois, par ma propre expérience, qu’il n’y a pas

d’individu plus idiot sous le soleil qu’un homme habile. On me trouvait

rusé dès ma petite enfance. Je n’avais que sept ans, que les dames

déclaraient que j’étais un petit homme accompli; à quatorze ans, je

connaissais le monde, je portais mon chapeau sur l’oreille et j’aimais

les dames; à vingt, bien que je fusse parfaitement honnête, tout le

monde me croyait si rusé que personne ne voulait se fier à moi. C’est

ainsi qu’à la fin je fus obligé de devenir un aigre-fin pour ma défense

personnelle, et que j’ai toujours vécu depuis, la tête toute gonflée

et agitée de plans pour faire des dupes, et le cœur palpitant de la

crainte d’être découvert. Je riais souvent de votre honnête et simple

voisin, Flamborough, et d’une façon ou de l’autre je le filoutais

généralement une fois par année. Eh bien, l’honnête homme n’en a pas

moins continué à marcher sans méfiance et est devenu riche, tandis que

moi, je continuais à être malin et rusé, et que j’étais pauvre sans le

soulagement d’être honnête. Mais, ajouta-t-il, faites-moi connaître

votre cas et ce qui vous a amené ici; peut-être, tout en n’ayant pas

l’adresse d’éviter la prison moi-même, pourrai-je en tirer mes amis.»

Pour satisfaire à sa curiosité, je lui appris toute la suite

d’accidents et de fautes qui m’avaient plongé dans mes ennuis

présents, et ma complète impuissance à me libérer.

Après avoir écouté mon histoire et être resté silencieux quelques

minutes, il se frappa le front comme s’il avait trouvé quelque chose

d’important, et prit congé en disant qu’il allait voir ce qu’on pouvait

faire.

[Illustration]

CHAPITRE XXVII

_Continuation du même sujet._

LE lendemain matin, je fis part à ma femme et à mes enfants du plan

que j’avais formé pour la réforme des prisonniers; ils l’accueillirent

avec une unanime désapprobation, en alléguant son impossibilité et son

inconvenance. Ils ajoutaient que mes efforts ne contribueraient en rien

à leur amendement, mais jetteraient probablement du déshonneur sur ma

profession.

«Excusez-moi, répliquai-je. Ces gens, tout déchus qu’ils sont, sont

encore des hommes, et c’est là un excellent titre à mon affection.

Les bons conseils repoussés reviennent enrichir le cœur de celui qui

les donne; et quand même l’instruction que je leur communique ne les

amenderait pas, elle m’amendera, moi, certainement. Si ces misérables,

mes enfants, étaient des princes, il y en aurait des milliers tout

prêts à leur offrir leur ministère; mais, à mon avis, le cœur enfoui

dans une prison est aussi précieux que celui qui siège sur un trône.

Oui, mes trésors, si je peux les amender, je le ferai; peut-être ne

me mépriseront-ils pas tous. Peut-être pourrai-je en arracher un du

gouffre, et ce sera une grande conquête, car y a-t-il sur terre chose

aussi précieuse que l’âme de l’homme?»

En disant ces mots, je les laissai, et je descendis à la prison

commune, où je trouvai les détenus fort en gaieté, attendant mon

arrivée, et ayant préparé chacun quelque bonne farce de prison à jouer

au docteur. Ainsi, au moment où j’allai commencer, l’un d’eux tira,

comme par accident, ma perruque de travers et me demanda pardon. Un

second, qui se tenait à quelque distance, eut le talent de lancer

entre ses dents un jet de salive qui tomba en pluie sur mon livre. Un

troisième criait _Amen_ d’un ton affecté qui amusait grandement les

autres. Un quatrième avait furtivement enlevé mes lunettes de ma poche.

Mais il y en eut un dont la farce leur fit à tous plus de plaisir que

tout le reste: ayant remarqué la manière dont j’avais disposé mes

livres sur la table devant moi, il en retira un très adroitement et mit

à la place un volume de plaisanteries obscènes qui lui appartenait.

Cependant je n’accordai aucune attention à tout ce que ce groupe

malfaisant de petites créatures pouvait faire, mais je poursuivis,

sentant parfaitement que ce qu’il y avait de ridicule dans ma tentative

n’exciterait l’hilarité que la première ou la seconde fois, tandis que

ce qu’il y avait de sérieux serait durable. Mon dessein réussit, et,

en moins de six jours, quelques-uns étaient pénitents et tous attentifs.

Ce fut alors que je m’applaudis de ma persévérance et de mon ardeur,

pour avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérables dénués

de tout sentiment moral. Je me mis à songer à leur être utile

aussi dans l’ordre temporel, en rendant leur situation un peu plus

confortable. Jusque-là, leur temps se partageait entre la disette et

les excès, les orgies tumultueuses et les plaintes amères. Toutes

leurs occupations consistaient à se quereller les uns les autres, à

jouer au _cribbage_[10], et à tailler des fouloirs à tabac. Cette

dernière espèce d’industrie oiseuse me suggéra l’idée de mettre ceux

qui voudraient travailler à tailler des formes pour les fabricants

de tabac et les cordonniers. Le bois convenable était acheté par une

souscription générale, et, une fois fabriqué, vendu par mes soins; de

sorte que chacun gagnait quelque chose tous les jours, une bagatelle

sans doute, mais assez pour son entretien.

Je ne m’arrêtai pas là: j’établis des amendes pour punir l’immoralité,

et des récompenses pour le travail extraordinaire. Ainsi, en moins

d’une quinzaine, je les avais formés en quelque chose de sociable et

d’humain, et j’eus le plaisir de me regarder comme un législateur qui

aurait ramené les hommes, de leur férocité native, à l’amitié et à

l’obéissance.

[Illustration]

Et il serait grandement à désirer que le pouvoir législatif voulût

ainsi diriger la loi vers la réforme plutôt que vers la sévérité, qu’il

parût convaincu que l’œuvre d’extirper les crimes ne s’accomplit pas

en rendant les châtiments familiers, mais en les faisant formidables.

Alors, au lieu de nos prisons actuelles, qui prennent les hommes

coupables ou les rendent tels, qui enferment des misérables pour avoir

commis un crime, et les renvoient, s’ils en sortent vivants, propres

à en commettre des milliers, nous verrions, comme dans d’autres pays

de l’Europe, des lieux de pénitence et de solitude, où les accusés

seraient entourés de personnes capables de leur inspirer du repentir

s’ils sont coupables, ou de nouveaux motifs de vertu s’ils sont

innocents. C’est là, et non en augmentant les châtiments, le moyen

d’amender un état; je ne puis même m’empêcher de mettre en question la

validité de ce droit assumé par les sociétés humaines de punir de la

peine capitale des fautes d’une nature légère. Dans le cas de meurtre,

le droit est évident, car c’est notre devoir à nous tous, en vertu

de la loi de défense personnelle, de retrancher l’homme qui a prouvé

qu’il ne respectait pas la vie d’autrui. Contre ceux-là la nature tout

entière se lève en armes; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de celui

qui vole mon bien. La loi naturelle ne me donne aucun droit de prendre

sa vie, car, pour elle, le cheval qu’il vole est autant sa propriété

que la mienne. Si, donc, j’ai un droit quelconque, ce doit être en

vertu d’un contrat fait entre nous, et stipulant que celui qui privera

l’autre de son cheval mourra. Mais c’est là un contrat sans valeur, car

nul homme n’a le droit de faire marché de sa vie, non plus que de la

supprimer, puisqu’elle ne lui appartient pas. Et d’ailleurs le contrat

est inégal et serait annulé même dans une cour d’équité moderne,

car il emporte une grande pénalité pour un avantage insignifiant,

puisqu’il est bien préférable que deux hommes vivent plutôt qu’un seul

monte à cheval. Or un contrat qui est sans valeur entre deux hommes

l’est également entre cent, ou entre cent mille; car, de même que dix

millions de cercles ne pourront jamais faire un carré, de même les

voix réunies de millions de personnes ne sauraient prêter le moindre

fondement à ce qui est faux. C’est ainsi que la raison parle, et la

nature laissée à elle-même dit la même chose. Les sauvages, qui sont

dirigés par la loi naturelle seule, sont très respectueux de la vie

les uns des autres; ils répandent rarement le sang autrement que par

représailles d’une première cruauté.

Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient

que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements

primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la

nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.

C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les

lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur

les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent

prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous

devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus

notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos

possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux

édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.

Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales

ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus

de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris

ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent

mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans

discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés

de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans

les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans

le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute

moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et

les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.

Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles

lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de

la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre,

au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant

d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction

en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les

moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le

protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des

créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont

manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des

créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter

au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les

traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les

temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi

sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la

persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour

faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert

guère à cimenter notre sécurité.

[Illustration]

CHAPITRE XXVIII

_Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence

plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités

terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes

de ses soins dans leur répartition._

DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais,

depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia,

et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir

à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma

chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans

sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y

faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort

semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes

étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur

siégeait sur sa joue.

«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi

cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de

considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que

je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons

encore voir des jours plus heureux.

—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la

pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous

promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus

destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé

que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez

votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain

point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque

soulagement en mourant.

—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour

une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il

m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité

crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement

malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre

que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais

mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»

Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent

à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur

mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la

liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas

être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût

offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de

mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous

le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous

ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.

—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous

opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne

pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que,

précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard

que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et

mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des

appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car

quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère.

Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera

jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est

vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel,

de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je

voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses

futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de

tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au

tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour

échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon

enfant?»

Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de

faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop

attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il,

quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous

n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus

haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous

conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de

tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en

trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et

immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de

papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce

matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.

Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel

accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais

fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les

conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait

des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le

quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma

lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient

aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent

bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se

soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air

commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait

souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes

enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu

sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient

mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus

vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait

à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième

jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill,

je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole.

Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme

s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager,

pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme

le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.

[Illustration]

Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de

pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint

m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient.

Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes

deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en

œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient

de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer,

parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma

sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé.

Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien

être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec

moi.—Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur,

est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes

gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»

M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que

maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au

reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui

déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air

sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil

ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur

moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et

par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.

«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil

aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de

l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a

jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans

souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de

ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais

comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le

cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien

malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir

de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et

si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui

ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»

Le Vicaire de Wakefield · 第 13 / 17 段