LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la

saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux

chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette,

à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres

autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour

la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine.

Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent

des sons harmonieux, calme le cœur au lieu de le ronger. La mère

ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse;

elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma

mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique

que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée.

Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une

grâce si pathétique que j’en fus ému.

Quand femme descend jusqu’à la folie,

Et trouve trop tard que les hommes trahissent,

Quel charme peut calmer sa mélancolie?

Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?

Le seul art pour couvrir sa faute,

Pour cacher sa honte à tous les yeux,

Pour donner le repentir à son amant

Et lui déchirer le cœur, c’est de mourir.

Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix

entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière,

l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous

jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille

aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec

sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et,

se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de

ma santé avec son air de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je,

votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre

caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser

ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car

l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime.

—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de

tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère

que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi

ait eu rien de criminel.

—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire

pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous

garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où

l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que

pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature

misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que

l’honneur pour lot!

—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne

puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque

opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à

y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps,

et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car

je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment

pour elle.»

Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition

dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands

outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher

l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue,

reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence.

Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis

vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit.

—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus

durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce

qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place

de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment.

Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais

comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme

moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement

à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un

autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain

qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de

cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même

vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se

célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui

vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.

—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes.

Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y

consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un

trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais

l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement,

irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai

trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma

part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé

et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la

douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa

dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.

—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets

de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne

objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement.

Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue, semblaient

terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il

était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence,

et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que

les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa

malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais

prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins

employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette,

présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.

Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en

vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander

mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais

incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir

même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à

moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent

alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine

complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses

visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les

calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une

saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de

l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je

demeurai inébranlable.

[Illustration]

«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer

de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à

lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve.

Voudriez-vous me faire applaudir devant le monde ce qu’intérieurement

mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement

assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter

une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un

enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce

séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous

soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous

pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards

autour de nos propres cœurs!»

C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne

heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit,

mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant

la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra

précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers,

qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers

la maison.

Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où

j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions

et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me

préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles

de là.

«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me

mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce

moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce

qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me

couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher

loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...»

Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour

instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de

se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se

hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui,

ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée

évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de

ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans

ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets

et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma

fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent

de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous

mettre en route.

[Illustration]

CHAPITRE XXV

_Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne

soit accompagnée de quelque espèce de consolation._

NOUS quittâmes ces lieux paisibles, et nous mîmes à marcher lentement.

Ma fille aînée était affaiblie par une fièvre lente qui commençait,

depuis quelques jours, à miner sa constitution. Un des officiers, qui

avait un cheval, eut la bonté de la prendre derrière lui, car ces

hommes eux-mêmes ne peuvent dépouiller entièrement tout sentiment

d’humanité. Mon fils conduisait un des petits par la main, et ma femme

l’autre, tandis que je m’appuyais sur ma fille cadette, dont les larmes

coulaient, non sur ses propres malheurs, mais sur les miens.

Nous étions à environ deux milles de mon ancienne demeure, lorsque

nous vîmes une foule qui courait et criait derrière nous, composée

d’une cinquantaine de mes plus pauvres paroissiens. Ils se furent

bientôt, avec d’épouvantables imprécations, saisis des deux officiers

de justice, et, jurant qu’ils ne verraient jamais leur ministre aller

en prison tant qu’ils auraient une goutte de sang à verser pour sa

défense, ils se disposaient à les malmener rudement. Les conséquences

auraient pu être fatales, si je ne m’étais immédiatement interposé, et

si je n’avais, non sans quelque difficulté, arraché les officiers aux

mains de cette multitude furieuse. Mes enfants, qui regardaient déjà

ma délivrance comme assurée, semblaient transportés de joie et étaient

incapables de contenir leur ravissement. Mais ils ne tardèrent pas à se

détromper lorsqu’ils m’entendirent parler à ces pauvres gens abusés,

qui venaient, croyaient-ils, pour me rendre service.

«Quoi, mes amis! m’écriai-je, est-ce là la façon dont vous m’aimez?

Est-ce la manière dont vous obéissez aux instructions que je vous ai

données dans la chaire? Défier ainsi la justice en face et apporter la

ruine sur vous-mêmes et sur moi! Quel est votre meneur? Montrez-moi

l’homme qui vous a séduits ainsi. Aussi sûr qu’il existe, il éprouvera

mon ressentiment. Hélas! cher troupeau abusé, revenez à votre

devoir envers Dieu, envers votre pays et envers moi. Peut-être vous

verrai-je encore un jour ici dans des circonstances plus fortunées,

et contribuerai-je à vous faire la vie plus heureuse. Mais que ce

soit du moins ma consolation, lorsque je parquerai mes brebis pour

l’immortalité, qu’il n’en manque aucune au troupeau.»

Tous semblèrent alors pénétrés de repentir, et, fondant en larmes, ils

vinrent l’un après l’autre me dire adieu. Je serrai tendrement la main

de chacun d’eux, et, leur laissant ma bénédiction, je continuai ma

route sans rencontrer aucun autre empêchement. Quelques heures avant la

nuit, nous atteignîmes la ville, ou plutôt le village; car elle ne se

composait que de quelques humbles maisons, ayant entièrement perdu son

opulence d’autrefois, et ne gardant, pour toute marque de son ancienne

supériorité, que la prison.

A l’entrée, nous nous arrêtâmes à une auberge, où nous prîmes les

rafraîchissements que l’on pouvait se procurer le plus vite, et je

soupai avec ma famille aussi gaiement que de coutume. Après les avoir

vus convenablement installés pour la nuit, je suivis les officiers

du shérif à la prison, qui, jadis construite en vue de la guerre,

consistait en une vaste salle solidement grillée et pavée de pierres,

commune aux malfaiteurs et aux débiteurs à certaines heures de la

journée. Outre cette salle, chaque prisonnier avait une cellule à part,

où il était enfermé pour la nuit.

Je m’attendais, en entrant, à ne trouver que lamentations et cris

de misère de toute sorte; mais il en fut bien différemment. Les

prisonniers semblaient tous conspirer à un dessein commun, celui

d’oublier de penser an milieu de la joie et du bruit. On m’informa

du petit tribut requis d’ordinaire en ces occasions, et je me rendis

immédiatement à la requête, bien que le peu d’argent que j’avais fût

bien près d’être complètement épuisé. On l’envoya aussitôt s’échanger

contre de quoi boire, et la prison tout entière ne tarda pas à être

pleine de vacarme, de rires et de profanation.

«Comment! m’écriai-je à part moi, des hommes si véritablement vicieux

seront gais, et moi, je serai triste! Je ne souffre que le même

emprisonnement, et je crois avoir plus de raisons qu’eux d’être

heureux.»

C’est par de semblables réflexions que je travaillai à me rendre gai;

mais la gaieté n’a jamais été produite par l’effort, lequel est, en

soi, pénible. Comme j’étais assis dans un coin de la prison, l’air

pensif, un de mes compagnons de captivité s’avança, s’assit près de

moi et entama la conversation. Ce fut toujours ma règle invariable

dans la vie de ne jamais éviter la conversation d’aucune personne

semblant vouloir parler avec moi; car, si l’individu était bon, je

pouvais profiter de son instruction, et s’il était mauvais, il pouvait

trouver du secours dans la mienne. Je remarquai que celui-ci était un

homme d’expérience et d’un énergique, mais inculte bon sens; il avait

une parfaite connaissance du monde, comme on dit, ou pour parler plus

proprement, de l’espèce humaine vue du mauvais côté. Il me demanda si

j’avais pris soin de me précautionner d’un lit, ce qui était un détail

auquel je n’avais pas une seule fois songé.

«C’est fâcheux, dit-il; car on ne vous donne ici rien que de la paille,

et votre chambre est très grande et très froide. Toutefois, comme vous

avez l’air d’être un gentleman, et que j’en ai été un moi-même dans mon

temps, je mets de bon cœur une partie de ma literie à votre service.»

Je le remerciai, exprimant mon étonnement de trouver dans une geôle une

telle humanité pour l’infortune, et j’ajoutai, pour lui faire voir que

j’étais un lettré, que le sage de l’antiquité avait semblé comprendre

la valeur d’un compagnon dans l’affliction lorsqu’il avait dit: _Ton

kosmon aire, ei dos ton etairon_[9]! «Et de fait, continuai-je, qu’est

le monde s’il n’offre rien que solitude?

—Vous parlez du monde, monsieur, reprit mon compagnon. Le monde

retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde

a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée

confuse d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde!

Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté

la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles: _Anarchon ara

kai atelutaion to pan_, ce qui implique.....—Je vous demande pardon

d’interrompre tant d’érudition, monsieur, m’écriai-je; mais je crois

avoir entendu tout cela déjà. N’ai-je pas eu le plaisir de vous voir

une fois à la foire de Welbridge, et ne vous nommez-vous pas Éphraïm

Jenkinson?» A cette question, il se contenta de soupirer. «Je suppose

que vous devez vous rappeler, repris-je, un docteur Primrose, à qui

vous avez acheté un cheval?»

[Illustration]

Alors M. Jenkinson se souvint de moi sur-le-champ; l’obscurité du lieu

et l’approche de la nuit l’avaient empêché de distinguer auparavant mes

traits. «Oui, monsieur, reprit-il, je me souviens de vous parfaitement

bien. J’ai acheté un cheval, mais oublié de le payer. Votre voisin

Flamborough est le seul plaignant que je redoute en aucune façon aux

prochaines assises, car il a l’intention de déposer positivement contre

moi comme faussaire. Je regrette de tout mon cœur, monsieur, de vous

avoir jamais trompé, et, de fait, d’avoir trompé qui que ce soit; car,

vous voyez, continua-t-il en montrant ses fers, à quoi m’ont conduit

mes tours.

—Eh bien! monsieur, répliquai-je, votre bonté à m’offrir un secours

lorsque vous ne pouviez rien espérer en échange sera payée par

les efforts que je ferai pour adoucir ou supprimer tout à fait la

déposition de M. Flamborough. Je lui enverrai mon fils à cet effet à la

première occasion, et je ne fais pas le moindre doute qu’il ne se rende

à ma requête. Pour ce qui est de ma propre déposition, vous n’avez pas

besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet.

—Eh bien! monsieur, répondit-il, tout ce que je pourrai vous rendre en

retour, je le ferai. Vous aurez plus de la moitié de mes couvertures

cette nuit, et j’aurai soin de me poser comme votre ami dans la prison,

où je crois avoir quelque influence.»

Je le remerciai et ne pus m’empêcher de manifester ma surprise du

changement de son extérieur et de l’air de jeunesse qu’il avait à

présent; car, lorsque je l’avais vu auparavant, il paraissait avoir

soixante ans au moins.

«Monsieur, répondit-il, vous êtes peu au courant des choses de ce

monde. J’avais en ce temps-là de faux cheveux, et j’ai appris l’art

de contrefaire tous les âges, depuis dix-sept jusqu’à soixante-dix

ans. Ah! monsieur, si j’avais seulement consacré à apprendre un métier

la moitié de la peine que j’ai prise à devenir un coquin, je serais

peut-être un homme riche aujourd’hui. Mais, tout chenapan que je suis,

je peux toujours me montrer votre ami, et cela peut-être au moment où

vous vous y attendez le moins.»

Nous fûmes empêchés de pousser plus loin cette conversation, par

l’arrivée des aides du geôlier, qui venaient faire l’appel nominal des

prisonniers et les enfermer pour la nuit. Il y avait aussi un homme

avec une botte de paille, lequel me conduisit, le long d’un sombre

et étroit corridor, dans une chambre pavée comme la prison commune.

Dans un coin de cette chambre, j’étendis mon lit de paille et les

couvertures données par mon compagnon. Ceci fait, mon conducteur,

qui était assez poli, me souhaita le bonsoir. Après mes méditations

habituelles et lorsque j’eus loué celui qui me frappait de sa

correction céleste, je me couchai et dormis le plus tranquillement du

monde jusqu’au matin.

[Illustration]

Chapitre XXVI

_Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles

devraient récompenser aussi bien que punir._

LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que

je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui

était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son

influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant

que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai

ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent

que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre,

et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier

soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la

famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il

obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix

pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à

ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec

moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me

parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord

si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait

semblé les effrayer en entrant.

«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre

lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre,

toute sombre qu’elle paraisse?

—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.

—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux

tous les endroits où est mon papa.»

J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à

faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la

santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes

petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon

fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous

attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira

pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et

même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu

as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle

doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources;

préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour

demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous

gagnerez.»

Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le

reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus

d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les

blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous

côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps,

réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le

genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient

encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.

Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait

de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir

qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de

redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des

conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu

d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon

cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec

la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds

d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources

que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.

Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis

que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures,

des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des

accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins

à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais

en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux

recevoir la moindre souillure.

Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt

pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que

leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que

j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me

rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre

parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils

pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis,

m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier

votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un

jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il

donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié,

puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien

donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un

ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui,

il ne vous donnera rien de bon plus tard.

Le Vicaire de Wakefield · 第 12 / 17 段