M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission

à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom.

Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était

alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après

il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté,

dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents

et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait

pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait

avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il

s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et

que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission

venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre

démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle

méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait

être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois,

que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux

jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les

mieux agréés.

«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez

maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la

fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je

serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir.

Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je

m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je

laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se

trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre

père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de

leur père qui est au ciel.»

Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la

journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler

sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi

vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle

soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné

à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant

bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres

enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons

perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie,

arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!

—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée

par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»

Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais

la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée

avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant

que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande

route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée

de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée.

Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était

descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force

dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils

avaient été hors de vue en un moment.

«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il

n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi!

pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais

cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque

la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la

laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!

—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui

plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais

supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais

tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout

entier, si seulement ils me laissent mon mari!»

Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous

suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore

avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je,

regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de

reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas

éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent

briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a

encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car

j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant?

interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon

garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable

famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content

et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est

le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première

lieutenance qui deviendra vacante!

«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que

rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité,

madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le

plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la

consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr,

insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il

est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est

certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de

notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce

que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami,

continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant

que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en

d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par

la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans

l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction

de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que

justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause.

Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est

pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je,

tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu

être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme

qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine

sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour

nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils

pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai

parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute

consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de

nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa

mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais

quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant;

elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de

moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire

cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma

permission, il lut ce qui suit:

«HONORÉ MONSIEUR,

«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs

qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore,

le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe

innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est

avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main

flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre

bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous

apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de

toute manière heureux ici.

[Illustration]

«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume;

le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui

dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première

visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards

quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***,

et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être

réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres,

tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents,

et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car

j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais

inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais

elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches

petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente

colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je

veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres

émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de

grande affection, et soyez assuré que je reste toujours

«Votre fils soumis.»

«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas

à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins,

de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il

conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère

veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que

j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence

des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de

l’honneur!»

J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte

parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et

l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait

à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout

sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des

regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais

ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon

propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi?

Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel

vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire

mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une

voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la

prennent donc!»

J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence,

mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de

te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le

moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation,

te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un

bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai

dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le

temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au

milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais

écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants!

Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...

—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment,

monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous

ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces

malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise,

pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci

maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt

souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la

force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.

—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de

ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a

pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.

—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un

crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma

mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre

honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au

lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques

pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains,

le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le

lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves

sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier

transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous

m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites

maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me

donnerez.

—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé

au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce

moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la

terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour

l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera

la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble.

Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre

aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher

à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à

répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous

nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur

soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre

meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon

lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer

contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation,

car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me

soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait

personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.

[Illustration]

Chapitre XXIX

_Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis

des heureux et des malheureux ici-bas. De la nature du plaisir

et de la peine il ressort que les misérables doivent recevoir la

compensation de leurs souffrances dans la vie future._

«MES amis, mes enfants, et compagnons de souffrance, lorsque je

réfléchis à la répartition du bien et du mal ici-bas, je trouve qu’il

a beaucoup été donné à l’homme pour jouir, mais encore plus pour

souffrir. Quand même nous passerions en revue le monde entier, nous ne

trouverions pas un seul homme assez heureux pour qu’il ne lui reste

rien à désirer; mais nous en voyons journellement des milliers qui

nous montrent par leur suicide qu’il ne leur reste rien à espérer.

Dans cette vie, donc, il apparaît que nous ne saurions être entièrement

satisfaits, mais que cependant nous pouvons être absolument misérables.

«Pourquoi l’homme doit ainsi sentir la douleur, pourquoi notre misère

est chose nécessaire à la formation de la félicité universelle;

pourquoi, lorsque tous les autres systèmes sont rendus parfaits par la

perfection de leurs parties subordonnées, le grand système exige pour

sa perfection des parties qui non seulement ne sont pas subordonnées

aux autres, mais qui sont en elles-mêmes imparfaites? Ce sont là des

questions qui ne pourront jamais être expliquées et qui seraient

inutiles si on les savait. Sur ce sujet, la Providence a jugé bon

d’éluder notre curiosité, se contentant de nous accorder des motifs de

consolation.

«Dans cette situation, l’homme a invoqué le secours amical de la

philosophie, et le ciel, voyant l’inhabileté de celle-ci à le consoler,

lui a donné l’aide de la religion. Les consolations de la philosophie

sont très propres à distraire, mais elles sont souvent fallacieuses.

Elle nous dit que la vie est remplie de bonnes choses si seulement nous

en voulons jouir, et d’un autre côté, que, si nous avons inévitablement

des misères ici-bas, la vie est courte et qu’elles seront bientôt

passées. Ainsi ces consolations se détruisent mutuellement; car si la

vie est un lieu de bien-être, sa brièveté doit être un malheur, et si

elle est longue, nos maux sont prolongés. C’est pourquoi la philosophie

est faible; mais la religion réconforte sur un ton plus élevé. L’homme

est ici, nous dit-elle, pour disposer son esprit et le préparer à un

autre séjour. Lorsque l’homme bon quitte le corps et est tout entier

un esprit glorieux, il trouve qu’il s’est fait ici-bas un ciel de

félicité; tandis que le misérable qui a été déformé et souillé par ses

vices se sépare de son corps avec terreur et voit qu’il a anticipé

la vengeance du ciel. C’est donc à la religion qu’il faut se tenir

dans toutes les circonstances de la vie comme à notre consolateur le

plus véritable; car si nous sommes heureux déjà, c’est un plaisir de

penser que nous pouvons rendre ce bonheur sans fin; et si nous sommes

misérables, il est très consolant de penser qu’il y a un lieu de repos.

Ainsi aux hommes fortunés la religion présente une continuation de

bénédictions, et aux misérables un changement qui les tire de peine.

«Mais, bien que la religion soit très bienfaisante pour tous les

hommes, elle promet des récompenses particulières aux malheureux; les

malades, ceux qui sont nus, ceux qui sont sans foyer, ceux dont le

fardeau est lourd, les prisonniers, sont l’objet des plus fréquentes

promesses dans notre sainte loi. L’auteur de notre religion fait

surtout profession d’être l’ami des misérables, et, au contraire des

faux amis de ce monde, il accorde toutes ses caresses aux abandonnés.

Les étourdis ont blâmé cela comme une partialité, comme une préférence

qu’aucun mérite ne justifie. Mais ils n’ont jamais réfléchi qu’il

n’est pas au pouvoir du ciel lui-même de faire que l’offre d’une

félicité incessante soit un don aussi grand pour les heureux que pour

les misérables. Pour les premiers, l’éternité n’est qu’une simple

bénédiction, puisqu’elle ne fait à tout le plus qu’augmenter ce qu’ils

possèdent déjà. Pour les seconds, c’est un double avantage; car elle

diminue leurs peines ici-bas et elle les récompense plus tard par la

félicité céleste.

«Mais la Providence est encore à un autre point de vue plus tendre

aux pauvres qu’aux riches; car, faisant ainsi la vie après la mort

plus désirable, elle en adoucit le passage. Les misérables sont depuis

longtemps familiers avec tous les aspects de l’horreur. L’homme de

douleur se couche tranquillement, sans biens à regretter, et peu

d’attaches seulement retardent son départ; il ne sent que l’angoisse de

la nature dans la séparation finale, et celle-ci n’est en aucune façon

plus grande que celles sous lesquelles il a plié déjà; car, après un

certain degré de souffrance, à chaque nouvelle brèche que la mort

ouvre dans la constitution de l’homme, la nature oppose charitablement

l’insensibilité.

«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages sur les

heureux dans cette vie: une plus grande félicité en mourant, et dans

le ciel toute cette supériorité de bonheur qui naît du contraste de

la jouissance avec la peine. Et cette supériorité, mes amis, n’est

pas un petit avantage: elle semble être une des joies du pauvre dans

la parabole; car, bien qu’il fût déjà dans le paradis et sentît tous

les ravissements que peut donner ce séjour, on mentionne cependant,

comme un surcroît à ce bonheur, qu’il avait été jadis misérable, et

que maintenant il était consolé; qu’il avait su ce que c’était que

d’être malheureux, et que maintenant il sentait ce que c’est que d’être

heureux.

«Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie

ne saurait jamais faire: elle montre l’égalité de traitement de la part

du ciel vis-à-vis des heureux et des malheureux, et ramène toutes les

jouissances humaines à peu près au même niveau. Elle donne aux riches

et aux pauvres le même bonheur dans la vie future, et des espérances

égales pour y aspirer; mais si les riches ont l’avantage de jouir des

plaisirs ici-bas, les pauvres ont la satisfaction infinie de savoir ce

que c’est que d’avoir jadis été misérables, lorsqu’ils sont couronnés

d’une félicité sans terme désormais; et, quand même on appellerait cela

un avantage léger, comme il est éternel, il doit compenser par sa durée

ce que le bonheur temporel des grands a eu de plus en intensité.

[Illustration]

«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement

pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre

humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent

connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la

supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent,

c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique.

Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas

pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être

misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables,

il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer

les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les

humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé.

Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons

résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est

encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout

homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et

c’est là ce que nul ne sait endurer.

Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel

devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense

n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de

tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi

ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour

nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs

du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus

nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces

gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas

pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air,

se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter

encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour

nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté

pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort

devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces

choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand

je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède?

quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement

rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels

avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous

élancer ardemment vers eux.

«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront

à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce

qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui

retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre,

et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un

encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un

regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien

court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la

trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus

vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec

le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage.

Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de

notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel

nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque

temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses

yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et

promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus

contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos

souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de

ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et,

pour couronner tout, sans fin.»

[Illustration]

Chapitre XXX

_Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la

fortune à la fin changera en notre faveur._

Le Vicaire de Wakefield · 第 14 / 17 段