premiers soupçons de la bassesse de M. Thornhill n’étaient que trop
bien fondés. Mais il peut triompher en sécurité, car il est riche, et
nous sommes pauvres. Mais dis-moi, mon enfant, assurément il a fallu
une tentation bien puissante pour anéantir ainsi les impressions de ton
éducation et des penchants aussi vertueux que les tiens.
[Illustration]
—En vérité, monsieur, répliqua-t-elle, il ne doit son triomphe qu’au
désir que j’avais de le rendre heureux, lui, et non moi. Je savais
que la cérémonie de notre mariage, célébrée secrètement par un prêtre
papiste, ne le liait en aucune façon, et que je n’avais à me fier à
rien qu’à son honneur.—Quoi! l’interrompis-je. Ainsi vous avez été
réellement mariés par un prêtre dans les ordres?—Oui, monsieur, nous
l’avons été, répliqua-t-elle, quoiqu’il nous ait fait jurer à l’un
et à l’autre de celer son nom.—Eh bien! alors, mon enfant, revenez
dans mes bras, et maintenant vous êtes mille fois plus la bienvenue
qu’auparavant; car maintenant vous êtes sa femme d’intention et de
fait; et toutes les lois des hommes, fussent-elles écrites sur des
tables de diamant, ne sauraient diminuer la force de ce lien sacré.
—Hélas! papa, répliqua-t-elle, vous ne connaissez guère ses vilenies;
il s’est fait marier déjà par le même prêtre à six on huit femmes qu’il
a trompées et abandonnées.
—A-t-il fait cela? m’écriai-je. Alors nous devons faire pendre le
prêtre, et vous déposerez contre lui dès demain.—Mais, monsieur,
répondit-elle, cela sera-t-il bien, ayant juré le secret?—Ma chère,
répliquai-je, si vous avez fait cette promesse, je ne peux pas, je ne
veux pas chercher à vous la faire violer. Quand même cela pourrait
profiter au bien général, il ne faut pas que vous déposiez contre
lui. Dans toutes les institutions humaines on admet un mal moindre
pour procurer un bien plus grand; c’est ainsi qu’en politique on peut
céder une province pour s’assurer d’un royaume, et qu’en médecine on
peut retrancher un membre pour conserver le corps. Mais en religion
la loi est écrite et inflexible: ne _jamais_ faire le mal. Et cette
loi, mon enfant, est juste; car autrement, si l’on commettait un mal
moindre pour procurer un bien plus grand, on encourrait ainsi une
culpabilité certaine dans l’attente d’un avantage aléatoire. Et quand
même l’avantage devrait certainement s’ensuivre, il se pourrait que
l’intervalle entre l’acte et l’avantage, intervalle pendant lequel il
est admis que l’on est coupable, fût celui dans lequel nous sommes
appelés à répondre des choses que nous avons faites, et où le livre des
actions humaines est clos à jamais. Mais je vous interromps, ma chère;
continuez.
—Dès le matin du lendemain, continua-t-elle, je vis quel peu de fond
je devais faire sur sa sincérité. Ce matin-là même, il me présenta deux
autres malheureuses femmes que, comme moi, il avait trompées, mais qui
vivaient satisfaites dans la prostitution. Je l’aimais trop tendrement
pour supporter de telles rivales dans son affection, et je m’efforçai
d’oublier mon infamie au milieu du tumulte des plaisirs. Dans ce but,
je dansais, je faisais de la toilette, je parlais beaucoup; mais
j’étais toujours malheureuse. Les messieurs qui venaient en visite
me parlaient à tout moment du pouvoir de mes charmes, et cela ne
faisait que contribuer à accroître ma tristesse, car tout ce pouvoir,
je l’avais perdu, rejeté loin de moi. Ainsi chaque jour je devenais
plus pensive, et lui plus insolent; tant qu’à la fin le monstre eut
l’effronterie de m’offrir un jeune _baronnet_ de sa connaissance.
Ai-je besoin de dire, monsieur, combien cette ingratitude me perça au
vif? Ma réponse à cette proposition fut comme une fureur folle. Je
voulus partir. Comme je m’en allais, il m’offrit une bourse; mais je
la lui jetai à la face avec indignation et je m’arrachai de lui dans
une rage qui pendant un temps me maintint insensible aux misères de ma
situation. Mais je ne tardai pas à jeter les yeux autour de moi et je
me vis, créature vile, abjecte et coupable, sans un ami au monde à qui
m’adresser.
«Juste à ce moment, une voiture publique vint à passer et j’y pris
place, sans autre but que d’être emportée loin d’un misérable que je
méprisais et détestais. On me descendit ici, où, depuis mon arrivée, je
n’ai eu pour compagnes que mes propres anxiétés et la dureté de cette
femme. Les heures de joie que j’ai passées avec maman et ma sœur me
sont aujourd’hui devenues douloureuses. Leurs chagrins sont grands,
mais les miens sont plus grands que les leurs, car les miens sont mêlés
de crime et d’infamie.
—Ayez patience, mon enfant, m’écriai-je, et j’espère encore que les
choses s’amélioreront. Prenez quelque repos cette nuit; demain je
vous mènerai à la maison, vers votre mère et le reste de la famille,
de qui vous recevrez un bienveillant accueil. La pauvre femme! cela
l’a frappée au cœur; mais elle vous aime toujours, Olivia, et elle
pardonnera.»
[Illustration]
CHAPITRE XXII
_Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond._
LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers
la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de
l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de
courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais
toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous
traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément
que nous ne le sommes les uns envers les autres, et combien les
infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais
qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection,
et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait
compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du
monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons
compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent
nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la
supporter.
Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une
auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je
désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai
à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher,
accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain
matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée.
Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et
avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et
continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait
de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette
paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid,
mes affections devançaient la hâte de mes pas et planaient autour
de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai
toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance
de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux
embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je
ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs
du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières
étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait
entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de
garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma
joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête
dogue accourut me souhaiter la bienvenue.
Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout
était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur
indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un
jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai
convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce
bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là.
En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille;
ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et
me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour
contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient
pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait
morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence
d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de
l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis
je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils
ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes
petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme
avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à
l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien
n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me
précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de
la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher
papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes
prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans
mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que
possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant,
m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les
flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les
voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors,
et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris
mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos
transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour.
Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de
quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé
jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon
pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver
nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre
blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en
courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester,
comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres
les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de
mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant
quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres
choses de peu d’importance que mon fils avait emportées dès le premier
moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à
alléger notre détresse.
Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges
d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous
avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous
retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants
ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses
nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une
bienfaisance spontanée pouvait suggérer.
[Illustration]
Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité
de connaître la raison de ma longue absence se fit jour à la place.
Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à
recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui
que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la
bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus
difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de
ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes.
Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon
bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui
ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas
le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations
n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont
un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes.
«Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous
venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir
que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société
que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi,
nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel
vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait
pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne
pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse;
aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui
avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande,
femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je:
je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour
au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables
rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les
augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons
ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement,
car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes
du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est
promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel,
on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant
que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en
dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort
par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de
la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu
que l’accomplissement de cent actes de justice.»
[Illustration]
CHAPITRE XXIII
_Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable._
IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre
notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous
retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité.
Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais
des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été
sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination,
contribuent à alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque
jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une
époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure.
L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et
cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses
attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le
faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait
de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre
petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté.
Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la
honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver
son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris
possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même
temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer.
Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement
au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri,
en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute,
quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie
derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci;
j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle,
recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire
et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère,
disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille
manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un
exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai
une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque,
historien.
«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus
haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère.
Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un
appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain,
s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il
disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour
le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à
l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée,
juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats
français qui la firent aussitôt prisonnière.
Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la
dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle
aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent.
Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que
leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et
l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette
jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui
séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus
haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais
la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs
années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut
obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa
femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les
historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté
que ceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les
uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de
mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le
mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause
de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement
dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau
se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans
un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement
jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le
signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda
vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la
situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui
l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour
la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général,
qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et
de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes
quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il
était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée
dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et
tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis
en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir
pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»
C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait
d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient
toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien
ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris;
et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la
noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain
que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pour laquelle je
l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît
devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour
sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître
l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante
était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus
de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était
possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le
vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de
remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M.
Thornhill dans ma famille.
[Illustration]
Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours,
il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais
il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été
obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient
en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous
dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient
montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de
six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines
remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume
de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût
vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles
étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill,
qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en
train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de
la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient
extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher
de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au
monde.
«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils,
regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces
murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le
feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est
à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant;
et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au
monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous
pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si
vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous
soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les
hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage,
et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être
meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins
comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants
heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en
exil.»
Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait,
interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la
soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce
moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis
un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa
tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble.
Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes
bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste
de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore
plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur
contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin
opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne
ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table
conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien
voltiger autour de notre humble demeure.
[Illustration]
CHAPITRE XXIV
_Nouvelles calamités._