«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le

doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il

m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur

cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain

pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée

courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets,

je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales

rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à

laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence,

je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont

l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible

de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement

que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il

était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment

avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà

qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.

«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment

pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant

irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée

sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai

toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de

sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son

université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait.

Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le

grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui

me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.

«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait

le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les

donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du

voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne

pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter

ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus

audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque,

ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université.

Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de

l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec

quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne

foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez,

jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que

j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans

grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit

sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec,

je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»

«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je

me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de

la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était

naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi

les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez

pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais

en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de

la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes

airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement,

mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai

de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon

exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre

bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps

que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter

les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était

maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui

montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre

un homme.

«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que

de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris

aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui

ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni

de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être

promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs

hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de

l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues,

qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez

recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne

lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et

m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner

des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités

de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir

du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus

surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même

m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je

lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur

si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le

secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de

toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le

peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages

de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné

à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous

instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»

«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un

moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai

donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance,

et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de

tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait

des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des

personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur

chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du

goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions;

lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart,

me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond,

revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion

sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois

de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis

l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très

délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par

hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute

la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.

«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me

recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme

quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque

temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui

avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à

travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais

à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner

lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans

les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier

d’une fortune d’environ deux cent mille livres sterling, que lui

avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour

le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez

un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses

questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait

économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on

pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en

disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir

pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer

pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit

qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais

une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement

dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous

fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le

port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en

Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement

au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation:

il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé

et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur.

«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était

dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent

en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan

était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis

un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une

habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et

tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses

philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat

la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en

argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que

je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville,

examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer

ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne

sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur

gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai

remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de

liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour

n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de

quelques autres membres de la société.

«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes

devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première

expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions

changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui,

à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point

de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas

trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent

de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que

le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls

qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne

s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule

traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces

cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La

difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque

tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps

d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio,

que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de

jouer.»

[Illustration]

CHAPITRE XXI

_Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi

longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction._

LE récit de mon fils était trop long pour être fait d’un seul coup.

Il en commença la première partie ce soir-là, et il finissait le

reste, après dîner, le lendemain, lorsque l’apparition de l’équipage

de M. Thornhill à la porte sembla mettre un temps d’arrêt dans la

satisfaction générale. Le sommelier, qui était maintenant mon ami dans

la maison, m’informa tout bas que le squire avait déjà fait quelques

ouvertures à miss Wilmot, et que sa tante et son oncle avaient l’air

d’approuver grandement cette alliance. Lorsque M. Thornhill entra, il

parut, en voyant mon fils et moi, faire un mouvement en arrière; mais

j’attribuai tout de suite cela à la surprise et non au mécontentement.

D’ailleurs, lorsque nous nous avançâmes pour le saluer, il nous rendit

nos politesses avec toutes les apparences de la franchise; et, un

moment après, sa présence ne servait qu’à augmenter la gaieté générale.

Après le thé, il me prit à part pour s’informer de ma fille. Lorsque

je lui eus fait savoir que mes recherches avaient été infructueuses,

il sembla fort surpris et ajouta qu’il était souvent allé chez moi

depuis, afin de porter des consolations au reste de ma famille qu’il

avait laissée en parfaite santé. Il demanda ensuite si j’avais fait

part du malheur à miss Wilmot ou à mon fils; et sur ma réponse que je

ne le leur avais pas dit jusqu’ici, il approuva fortement ma prudence

et mes précautions, m’engageant à garder la chose secrète à tout prix:

«Car, à le prendre du meilleur côté, s’écria-t-il, ce n’est jamais

que proclamer sa propre honte; et peut-être miss Livy n’est-elle pas

aussi coupable que nous l’imaginons tous.» Ici, nous fûmes interrompus

par un domestique qui vint prier le squire de rentrer pour figurer

dans les contredanses; il me laissa absolument convaincu de l’intérêt

qu’il semblait prendre à mes affaires. Cependant ses intentions pour

miss Wilmot étaient trop évidentes pour qu’on s’y méprît; mais elle

n’en semblait pas parfaitement contente et elle les supportait plutôt

pour se conformer à la volonté de sa tante que par inclination réelle.

J’eus même la satisfaction de la voir accorder à mon infortuné fils

quelques regards bienveillants que l’autre ne pouvait lui arracher ni

par sa fortune ni par ses assiduités. Le calme apparent de M. Thornhill

ne me surprenait pas peu cependant. Il y avait maintenant une semaine

que nous étions là, retenus par les pressantes instances de M. Arnold;

cependant plus miss Wilmot montrait chaque jour d’affection à mon

fils, plus l’amitié de M. Thornhill pour lui semblait s’accroître

proportionnellement.

Il nous avait donné jadis les plus bienveillantes assurances qu’il

emploierait son crédit à servir notre famille; mais cette fois

sa générosité ne se borna pas aux promesses seules. Le matin que

j’avais fixé pour mon départ, M. Thornhill vint à moi avec un air de

véritable plaisir, pour m’informer d’un service qu’il avait rendu à

son ami George. Ce n’était rien moins que de lui avoir obtenu une

commission d’enseigne dans un régiment qui allait partir pour les

Indes occidentales; il n’en avait promis que cent livres sterling,

son influence ayant été suffisante pour faire rabattre les deux cents

autres. «Pour ce service, qui n’est que bagatelle, continua le jeune

gentilhomme, je ne désire d’autre récompense que d’avoir été utile à

mon ami; et pour les cent livres à payer, si vous n’êtes pas en état

de les trouver vous-même, je les avancerai, et vous me rembourserez à

votre loisir.» C’était une faveur telle que les mots nous manquaient

pour exprimer combien nous en étions touchés; je donnai donc avec

empressement mon billet de la somme, et je témoignai autant de

gratitude que si j’avais eu l’intention de ne jamais payer.

George devait partir le lendemain pour Londres afin de s’assurer de sa

commission, conformément aux instructions de son généreux protecteur,

qui jugeait très utile de faire diligence, de peur que, sur les

entrefaites, quelque autre ne se présentât avec de plus avantageuses

propositions. Le lendemain donc, de bonne heure, notre jeune soldat

était prêt au départ et semblait la seule personne parmi nous qui n’en

fût pas affectée. Les fatigues et les dangers qu’il allait braver,

les amis et la maîtresse—car miss Wilmot l’aimait réellement—qu’il

laissait derrière lui, ne refroidissaient en rien son ardeur. Après

qu’il eut pris congé du reste de la compagnie, je lui donnai tout

ce que j’avais, ma bénédiction. «Et maintenant, mon garçon, que tu

vas combattre pour ta patrie, m’écriai-je, souviens-toi comment ton

brave grand-père combattit pour son roi sacré, lorsque la fidélité

chez les Bretons était une vertu. Va, mon fils, imite-le en tout, hors

ses infortunes, si ce fut une infortune de mourir avec lord Falkland.

Allez, mon fils, et si vous tombez, au loin, nu et privé des pleurs de

ceux qui vous aiment, souvenez-vous que les larmes les plus précieuses

sont celles que le ciel verse en rosée sur la tête sans sépulture d’un

soldat.»

Le matin suivant, je pris congé de la bonne famille qui avait eu

l’amabilité de me garder si longtemps, non sans exprimer à plusieurs

reprises à M. Thornhill ma gratitude pour sa récente générosité. Je

les laissai dans la jouissance de tout le bonheur que l’abondance et

la bonne éducation procurent, et je repris le chemin de la maison,

désespérant de retrouver jamais ma fille, mais envoyant au ciel mes

soupirs pour qu’il l’épargnât et lui donnât pardon. J’étais arrivé à

environ vingt milles de la maison, ayant loué un cheval pour me porter,

car j’étais encore faible, et je me consolais dans l’espoir de voir

bientôt tout ce qui m’était le plus cher sur la terre. Mais comme la

nuit venait, je m’arrêtai à une petite auberge sur la route et priai le

patron de me tenir compagnie devant une pinte de vin. Nous nous assîmes

à côté du feu de la cuisine, qui était la plus belle pièce de la

maison, et bavardâmes sur la politique et les nouvelles du pays. Nous

en vînmes, entre autres sujets, à parler du jeune squire Thornhill qui,

m’assura l’hôte, était détesté autant que son oncle, sir William, qui

venait quelquefois au pays, était aimé. Il poursuivit en disant qu’il

ne s’appliquait qu’à trahir les filles de ceux qui le recevaient chez

eux, et qu’après une quinzaine ou trois semaines de possession, il les

mettait dehors sans compensation et abandonnées dans le monde.

[Illustration]

Comme nous prolongions ainsi la conversation, sa femme, qui était

sortie pour faire de la monnaie, rentra, et, s’apercevant que son mari

prenait un plaisir dont elle n’avait pas sa part, elle lui demanda

d’une voix irritée ce qu’il faisait là; à quoi il ne répliqua qu’en

buvant ironiquement à sa santé. «Monsieur Symonds, s’écria-t-elle, vous

en usez fort mal avec moi, et je ne le supporterai pas plus longtemps.

Ici les trois quarts de la besogne, c’est moi qui les ai à faire, et

le quatrième reste en plan; pendant ce temps vous ne faites que vous

imbiber avec les clients tout le long du jour, tandis qu’une cuillerée

de liqueur, dût-elle me guérir de la fièvre, je n’en touche jamais

une goutte.» Je vis alors à quoi elle en avait, et je lui remplis

immédiatement un verre qu’elle prit avec une révérence, et, buvant

à ma bonne santé: «Monsieur, reprit-elle, ce n’est pas tant pour la

valeur de ce qu’on boit que je me mets en colère; mais on ne saurait

s’en empêcher, quand la maison s’en va par les fenêtres. S’il faut

presser les clients ou les voyageurs, tout le fardeau m’en retombe

sur le dos, et il aimerait autant mâcher ce verre que de bouger pour

aller réclamer lui-même. Nous avons maintenant là-haut une jeune femme

qui est venue prendre logement ici, et je crois bien qu’elle n’a

pas d’argent, elle est trop polie pour cela. Je suis sûre du moins

qu’elle ne se presse pas de payer, et je voudrais qu’on le lui remît

en l’esprit.—Lui remettre en l’esprit! s’écria l’hôte. Que signifie

cela? Si elle n’est pas pressée, elle est sûre.—C’est ce que je ne

sais pas, répliqua la femme, mais je sais que je suis sûre qu’elle est

ici depuis quinze jours et que nous n’avons pas encore vu la couleur de

son argent.—Je suppose, ma chère, que nous aurons tout en bloc.—En

bloc! s’écria l’autre. J’espère bien que nous l’aurons d’une manière

on de l’autre; et, cela ce soir même; j’y suis bien décidée; ou dehors

la coureuse, armes et bagages!—Songe, ma femme, s’écria le mari, que

c’est une femme bien née et qu’elle mérite plus de respect.—Pour

ce qui est de cela, riposta l’hôtesse, bien née ou non, elle pliera

bagage, et plus vite que ça. Les gens bien nés peuvent être bons là où

ils prennent; mais, pour ma part, je n’ai jamais vu venir grand profit

d’eux à l’enseigne de la _Herse_.»

Ce disant, elle monta eu courant un étroit escalier qui allait de

la cuisine à une chambre au-dessus de nos têtes, et je reconnus

bientôt à ses éclats de voix et à l’aigreur de ses reproches qu’il

n’y avait point d’argent à obtenir de sa logeuse. Je pouvais entendre

très distinctement ses récriminations. «Dehors, dis-je, plie bagage

à l’instant même, coureuse, infâme dévergondée, ou je te fais une

marque dont tu ne guériras pas de trois mois! Quoi! vaurienne, venir

loger dans une honnête maison sans posséder un sou marqué ni un rouge

liard! Allons! filons! dis-je.—O chère madame! criait l’étrangère,

ayez pitié de moi, ayez pitié d’une pauvre créature abandonnée, pour

une nuit seulement, et la mort aura vite fait le reste.» Je reconnus

sur-le-champ la voix de ma pauvre enfant perdue, d’Olivia. Je volai à

son secours au moment où la femme la traînait déjà par les cheveux,

et je pris en mes bras la pauvre misérable abandonnée. «Vous êtes la

bienvenue toujours, la bienvenue, ma chère, chère perdue, mon trésor,

dans le cœur de votre vieux père. Que les méchants t’abandonnent; il y

a quelqu’un dans le monde qui, du moins, ne t’abandonnera jamais. Quand

tu aurais à répondre de dix mille crimes, je veux te les pardonner

tous.—O mon cher...—pendant quelques minutes elle ne put rien dire

de plus—mon cher, mon cher papa, à moi! Les anges peuvent-ils être

plus tendres? Qu’ai-je fait pour mériter tant? Le scélérat, je le hais

et me hais moi-même. Payer d’opprobre tant de bonté! Vous ne pouvez

pas me pardonner. Je le sais; vous ne le pouvez pas.—Si, mon enfant;

du fond de mon cœur, je te pardonne! Repens-toi seulement, et l’un et

l’autre nous serons heureux encore. Nous verrons encore beaucoup de

beaux jours, mon Olivia!—Ah! jamais, monsieur, jamais. Le reste de ma

misérable vie doit être ignominie au dehors et honte an foyer. Mais,

quoi! papa, vous êtes plus pâle que vous n’aviez l’habitude de l’être.

Se peut-il qu’une créature telle que moi vous cause tant de tourment?

Assurément, vous avez trop de sagesse pour vous charger des douleurs

de ma faute.—Notre sagesse, jeune femme...—Ah! pourquoi un nom si

froid, papa? s’écria-t-elle. C’est la première fois que vous m’appelez

d’un nom si froid.—Pardon, ma chérie, repris-je; mais j’allais faire

cette remarque, c’est que la sagesse ne forme que lentement un abri

contre le chagrin, quoique, à la fin, ce soit un abri sûr.» L’hôtesse

revint à ce moment pour savoir si nous ne voudrions pas un appartement

plus convenable, ce que nous acceptâmes, et elle nous conduisit dans

une chambre où nous pouvions nous entretenir plus librement, Après nous

être un peu calmés en causant, je ne pus éviter de lui demander avec

quelques détails par quels degrés elle était arrivée à sa misérable

situation présente. «Ce scélérat, monsieur, dit-elle, dès le premier

jour de notre rencontre, m’a fait des propositions secrètes, mais

honorables.

—Scélérat, en vérité! m’écriai-je. Et cependant je suis en quelque

sorte surpris qu’un homme du bon sens de M. Burchell et qui semblait

avoir tant d’honneur ait pu se rendre coupable de cette vilenie

délibérée et s’introduire ainsi dans une famille pour la détruire.

—Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes victime d’une étrange

erreur. M. Burchell n’a jamais essayé de me tromper; au lieu de cela,

il saisissait toutes les occasions de me prévenir en particulier contre

les artifices de M. Thornhill, qui, je le vois maintenant, est encore

pire qu’il ne me le représentait.—M. Thornhill! interrompis-je. Est-il

possible?—Oui, monsieur, répondit-elle, c’est M. Thornhill qui m’a

séduite; c’est lui qui employait ces deux dames, comme il les appelait,

mais qui, en réalité, n’étaient que des femmes perdues de la ville sans

éducation ni pitié, pour nous attirer jusqu’à Londres. Ses artifices,

vous vous le rappelez, auraient réussi sans la lettre de M. Burchell où

il leur adressait ces reproches que nous nous sommes tous appliqués.

Comment il a pu avoir assez d’influence pour déjouer leurs intentions,

c’est encore un secret pour moi; mais je suis convaincue qu’il a

toujours été notre plus chaud, notre plus sincère ami.

Le Vicaire de Wakefield · 第 10 / 17 段