nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la
troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention
de placer des billets pour la _Belle Pénitente_ qu’on devait
représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune
gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait
le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais
vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend
pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour
marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est
admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.»
Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et,
sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner
à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la
société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de
l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en
avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une
impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel
acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par
les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer;
mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et
moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Les acteurs
derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle,
voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un
torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent
mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de
rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles
réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me
priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés
à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre
extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon
fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme
persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens
en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec
nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus
avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un
ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué
d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un
rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle
disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle
riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle
jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de
son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans
accorder aux réponses la moindre attention.
[Illustration]
CHAPITRE XX
_Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et
perd le bonheur._
APRÈS que nous eûmes soupé, M^{rs} Arnold offrit poliment d’envoyer
deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que,
d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut
obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les
effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh
oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que
pauvre vous êtes revenu; cependant je ne fais pas de doute que vous
n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais
voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de
fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine,
monsieur, dit M^{rs} Arnold, que le récit de vos aventures serait
divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche
de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste,
ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua
mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter
ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant
c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une
seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur
ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez
tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne
n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la
fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre;
et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien
m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un
beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui
chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant
que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de
rencontrer distinctions et récompenses.
A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de
remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même
n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon
premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans
un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin
reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui,
s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée
pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux
mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être
sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me
regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la
laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et
jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque
trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon
pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé
dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il
faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous
n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole?
Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous
coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il
faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez
en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous
désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de
sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais
fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il;
je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction.
Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu
dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim
dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans
la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence,
tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur
petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et
reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été
élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais
n’en auraient jamais fait.
Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au
personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et
comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec
révérence l’_antiqua mater_ de Grub street[8]. Je trouvais glorieux
de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je
considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et,
quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette
pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie.
Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les
meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je
résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence,
j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il
est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si
souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de
présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout
aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle
importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que
j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute,
se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais
prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je
me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout
adversaire.
—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité?
J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la
monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes;
eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?
—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes
paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était
occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et
malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la
plus cruelle des mortifications, l’indifférence.
[Illustration]
«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes
un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un
compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant
que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de
souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec
notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais
pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de
mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément
aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous
n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner
un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me
font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble
revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une
douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription.
J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais
passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la
première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une
dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour
faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il,
que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis
maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu
votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir
d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui
portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et
nous partagerons la dépouille.
—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des
poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime,
s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur
vocation au point de faire un vil trafic d’éloges pour un morceau de
pain?
«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller
si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je
suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète
véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule
aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont
indignes de protection qui condescendent à solliciter.
«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités,
et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative
vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et
d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités
nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut
seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret
amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à
m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de
place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes
productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi,
au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le
public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la
simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient
autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi
les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre
la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès,
Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce
qu’ils écrivaient plus vite.
«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs
déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se
méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux
travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs
mérites. Je m’aperçus que nul génie chez autrui ne pouvait me plaire.
Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette
source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction,
car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et
écrire était mon métier.
«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur
un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que
j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous
saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu
par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé.
Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill
était au fond un véritable bon garçon.»
Je l’interrompis.
«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez
dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.
—Dieu me bénisse! s’écria M^{rs} Arnold. Avez-vous M. Thornhill pour
si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et
nous attendons bientôt sa visite.
«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon
extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa
garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami,
moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux
ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son
portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était
pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous
disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela,
j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une
foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon,
tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me
le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste,
et, si je pouvais, me trouver très heureux.
[Illustration]
«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un
capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la
place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été
repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de
bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste.
Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands
seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais
il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient
ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait
avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle
était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le
besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure
j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins
disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement
céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion
d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre
en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis
la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je
voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir
impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai
mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la
dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et
un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses
assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville
dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que
de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre
noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement.
Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de
recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte
de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me
reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des
domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit
dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je
m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après
quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,
apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette
chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos
titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi
une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je
désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque
manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir
quelque influence pour vous induire au repentir.»
«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce
que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc
maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la
noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à
glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était
pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la
moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une
pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la
soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété,
j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose
et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me
pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du
propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment
grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête
les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui
suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être
insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas
s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce
n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après.
Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand
homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce
vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis par
une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il
se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une
carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et
me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à
ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son
carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix
à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour
solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous
et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je
criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant
ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis
que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la
voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de
quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant
autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa
Seigneurie.
«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait
épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais
voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me
recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a
destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr
dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je
crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me
priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la
dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements
pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva
que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant,
comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut
bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de
trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils
donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de
se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de
trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir,
et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la
dévotion d’un moine.
[Illustration]
J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances
semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant
en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces
êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de
ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin,
et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder
d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un
mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques
questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il
réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et,
se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il
était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie
aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en
faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le
gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son
des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc
honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente
mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus
proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.
«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par
un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu
connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de
punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances
où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine
en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul
dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il,
je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous
mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie.
Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam.
Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez
débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais
aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et
d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est,
ajouta-t-il, ou le diable y serait.»