mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur
notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues
n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de
Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à
ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus
rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une
jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un
gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître
pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement
ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune
squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le
voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le
plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma
fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger.
En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les
reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai,
plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre
témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse:
cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient
partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait
alors beaucoup de monde.
Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment
qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se
pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis
exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre
jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur,
m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien
jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval
que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je
les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus
loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser
la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la
manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain,
je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi
environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant
coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment,
le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant
égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance;
mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à
la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile
de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à
la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui.
Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me
jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir
du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus
de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une
petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite
ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour
attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de
trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je
n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il
est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance
eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui
s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette
personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s
Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il
s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A
peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours
occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même,
il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je
reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent
homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle,
et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour.
Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus
de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé
et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais
maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui
châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure
de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les
hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque
pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective
de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la
joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et
obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction,
trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et
lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres
semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.
Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je
marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait
à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais,
lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture
d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier
théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une
représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui
la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant
suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait
le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre
comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le
théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais,
assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels
étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les
Otway du jour.
[Illustration]
«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes
dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que
vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait
hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben
Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses
qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle
présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à
ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous
dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion
en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas
son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux
quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms
de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs
dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare
que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne
sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que
le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce,
c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire,
qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule
plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité,
et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté.
Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop
d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus
naturel.»
Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village
qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti
pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les
comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans.
Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie
que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris
donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne
qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus
accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement
le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que
comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la
vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il
poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi,
à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la
politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je
faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins,
et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque,
au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour
souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez
lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes
persuader de nous rendre.
[Illustration]
CHAPITRE XIX
_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et
appréhendant la perte de nos libertés._
LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite
distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture
n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes
bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans
cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une
élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres
pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que
nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit
un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent
introduites et la conversation commença avec une certaine animation.
La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre
amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil
et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais
vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi!
l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur,
répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh
bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_,
le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le
_Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues;
et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous.
La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la
Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles,
j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous
révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que
nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps
derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis
rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses.
Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il
devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un
avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.
—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre
fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens
de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir
sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant
sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent
toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le
jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.
—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir
un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le
défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux
privilège des Bretons!
—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore
quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit
d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il
quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?
—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut
des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes!
Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même.
Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes
tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis
l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs.
Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient
également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il
y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de
plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste;
car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que
c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal
qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à
son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et
que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir,
la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux
les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village,
on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte
personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné
de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est
aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection
diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à
une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant,
les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un
seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus
d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les
classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de
diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui
prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils
ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le
moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que
les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de
ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser
en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier
lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser
l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus
riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des
richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence,
lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État
plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le
commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et
ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de
l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux
sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour
cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses
s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus
aristocratiques.
[Illustration]
«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à
l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à
elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont
brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les
riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas
qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du
défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à
l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens
tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur
de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des
plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu
de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en
d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des
gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter
l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de
pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent
autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute
organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au
système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là,
toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un
haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut
du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la
servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.
«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de
la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe
de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière
populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes
pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop
pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe
moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute
la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette
classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance
et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que
cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans
un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de
la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à
quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que
celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il
est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit
ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours
dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands
pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste
à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les
privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En
effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de
tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée
au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont
les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se
hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent,
il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les
plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent
de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs
derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense
pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir
en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois
règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je
mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il
est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain,
l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la
guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés
des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu
trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance
empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de
ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne
me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille
un tyran.»
Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue
au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon
amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se
contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en
habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de
houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas
Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai
pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il,
furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille
pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le
_Gazetteer_, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige
que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire.
Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste
à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux
dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui
rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le
sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner
des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai,
il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes
campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis
entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société
et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous
dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et
moi, nous sommes vos serviteurs très humbles; mais je déclare que c’est
là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber
sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie
pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour
nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je
vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot
elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais
dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle
me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher
monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite
si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravis quand
ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»
[Illustration]
En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent
poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale
hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant
l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils
paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon
intervention.
M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors
pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce,
ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé
sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le
soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de
grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin,
qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me
montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent,
quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils
George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de
trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni
à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni
lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus
jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis
à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement,
et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.»
L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant
douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail
plus particulier de nos souffrances. Ce me fut, toutefois, quelque
consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement
dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui
avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit
faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant
chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une
occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.