QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait

mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur

notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues

n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de

Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à

ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus

rencontré par un de mes paroissiens qui me dit qu’il avait vu une

jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un

gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître

pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement

ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune

squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le

voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le

plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma

fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger.

En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les

reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai,

plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre

témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse:

cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient

partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait

alors beaucoup de monde.

Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment

qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se

pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis

exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre

jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur,

m’informant à plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien

jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval

que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je

les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus

loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser

la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la

manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain,

je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi

environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant

coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment,

le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant

égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance;

mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à

la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile

de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à

la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui.

Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me

jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir

du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus

de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une

petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite

ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour

attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de

trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je

n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il

est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance

eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui

s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette

personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s

Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il

s’appelait leur ami; mais il était l’ami de tout le genre humain. A

peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours

occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même,

il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je

reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent

homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle,

et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour.

Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus

de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé

et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais

maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui

châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure

de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les

hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque

pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective

de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la

joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et

obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction,

trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et

lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres

semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.

Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je

marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait

à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais,

lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture

d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier

théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une

représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui

la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant

suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait

le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre

comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le

théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais,

assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels

étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les

Otway du jour.

[Illustration]

«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu de nos modernes

dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que

vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait

hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben

Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses

qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle

présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à

ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous

dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion

en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas

son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux

quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms

de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs

dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare

que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne

sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que

le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce,

c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire,

qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule

plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité,

et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté.

Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop

d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus

naturel.»

Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village

qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti

pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les

comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans.

Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie

que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris

donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne

qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus

accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement

le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que

comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la

vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il

poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi,

à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la

politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je

faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins,

et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque,

au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour

souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez

lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes

persuader de nous rendre.

[Illustration]

CHAPITRE XIX

_Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et

appréhendant la perte de nos libertés._

LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite

distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture

n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes

bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans

cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une

élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner des ordres

pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que

nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit

un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent

introduites et la conversation commença avec une certaine animation.

La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre

amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil

et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais

vu le dernier _Monitor_. Lui ayant répondu négativement: «Quoi!

l’_Auditor_ non plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur,

répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh

bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. Le _Daily_,

le _Public_, le _Ledger_, la _Chronicle_, le _London Evening_, le

_Whitehall Evening_, les dix-sept magazines et les deux revues;

et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous.

La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la

Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles,

j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous

révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que

nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps

derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis

rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses.

Je ne crois pas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il

devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un

avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.

—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre

fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens

de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir

sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant

sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent

toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le

jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.

—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir

un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le

défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux

privilège des Bretons!

—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore

quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit

d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il

quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?

—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut

des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes!

Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même.

Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes

tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis

l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs.

Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient

également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il

y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de

plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste;

car, de même qu’il est sûr que votre groom monte vos chevaux parce que

c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal

qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à

son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et

que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir,

la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux

les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village,

on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte

personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné

de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est

aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection

diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à

une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant,

les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un

seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus

d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les

classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de

diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui

prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils

ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le

moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que

les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de

ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser

en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier

lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser

l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus

riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des

richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence,

lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État

plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le

commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et

ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de

l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux

sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour

cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses

s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus

aristocratiques.

[Illustration]

«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à

l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à

elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont

brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les

riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas

qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du

défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à

l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens

tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur

de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des

plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu

de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en

d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des

gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter

l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de

pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent

autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute

organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au

système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là,

toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un

haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut

du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la

servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.

«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de

la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe

de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière

populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes

pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop

pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe

moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute

la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette

classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance

et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que

cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans

un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de

la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à

quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que

celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il

est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit

ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours

dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands

pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste

à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les

privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En

effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de

tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée

au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont

les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se

hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent,

il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les

plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent

de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs

derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense

pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir

en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois

règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je

mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il

est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain,

l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la

guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés

des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu

trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance

empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de

ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne

me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille

un tyran.»

Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue

au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon

amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se

contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en

habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de

houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas

Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai

pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il,

furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille

pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit le

_Gazetteer_, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige

que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire.

Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste

à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux

dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui

rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le

sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner

des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai,

il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes

campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis

entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société

et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous

dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et

moi, nous sommes vos serviteurs très humbles; mais je déclare que c’est

là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber

sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie

pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour

nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je

vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot

elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais

dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle

me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher

monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite

si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravis quand

ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»

[Illustration]

En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent

poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale

hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant

l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils

paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon

intervention.

M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors

pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce,

ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé

sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le

soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de

grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin,

qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me

montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent,

quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils

George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de

trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni

à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni

lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus

jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis

à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement,

et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.»

L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant

douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail

plus particulier de nos souffrances. Ce me fut, toutefois, quelque

consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement

dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui

avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit

faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant

chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une

occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.

Le Vicaire de Wakefield · 第 8 / 17 段