Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire
leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait
les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis
longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans
les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur
nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il
fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant
donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors
à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par
nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept
et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à
fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la
moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un
plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin
à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand
morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul
cadre servirait pour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car
aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de
cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique
qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre
en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée
en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de
diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons
devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et
rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne.
Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de
fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et
une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant
de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait
paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire
qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la
famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia.
Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer
dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit
donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en
moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il
faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme
lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits
de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était
pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de
consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la
maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger
tous un point si essentiel? C’est une chose inconcevable; mais il est
certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc
de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta
appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où
la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer
par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins.
L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour
être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un
dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il
pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût
jamais pu entrer.
[Illustration]
Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut
pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses.
Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un
honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux
commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité
était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous
raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions
invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient;
mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on
lui présente.
Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos
ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop
de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet
principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions
de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui
demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si
ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était
alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus
d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant
qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle
épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire
ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le
plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne
donnai pas non plus mon approbation complète.
En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes
filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman
l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la
chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation.
Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des
demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti
dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette
observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres
d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en
ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill,
ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde
dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais:
Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.
—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même
temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en
serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles
sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je
pourvoirais.
—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter.
Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille
aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer;
sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari
convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien
formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de
talents.
—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais
découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui
peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence,
de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis,
qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais
auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame,
répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite
d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un
homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un
ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma
pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers,
dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère.
Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise,
monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui
a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le
cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre
approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon
approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier
tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre
son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte
d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah,
si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien
aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il,
elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la
main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»
Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne
sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme
des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas
aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans
plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager,
on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que
ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.
[Illustration]
CHAPITRE XVII
_Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une
tentation agréable et prolongée._
POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la
recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise,
prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour
raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui
et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent
un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun
loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son
indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si
l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant
de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette
préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un
air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi
peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter
si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion.
Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement
s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après
chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs,
elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner
à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un
soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte.
«Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance
en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la
rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache
qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche
déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour
ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de
ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps
encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses
sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que
la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a
employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés
et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le
moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que
je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre
amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener
votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai;
mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me
verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit
récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans
la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais
mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné
que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir
exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre.
Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement
qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à
jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer
comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses
promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre
serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta
devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses
noces avec le rival.
Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M.
Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque
inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa
vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions
d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une
semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter
son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus
ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma
fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais,
sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la
résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que
mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de
paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur
à l’ostentation.
C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite
famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des
histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très
occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui
venaient aux lèvres.
«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans
la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur
cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien,
et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera
mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses
cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je,
et il nous chantera _la Mort et la Dame_, pour nous donner du cœur,
par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit
Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment!
m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille
hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir
avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais
vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le _Cygne
mourant_, ou l’_Élégie sur la mort d’un chien enragé_?—L’élégie,
enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu
cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez;
donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir
nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces
derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr
que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre
guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.»
ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ
Bonnes gens de chaque condition,
Prêtez tous l’oreille à ma chanson,
Et si vous la trouvez merveilleusement courte,
Elle ne pourra vous retenir longtemps.
Dans Islington, il y avait un homme
De qui le monde pouvait dire
Qu’il faisait une course dévote
Chaque fois qu’il allait prier.
[Illustration]
Tendre et doux était son cœur
Pour consoler amis et ennemis;
Tous les jours il habillait celui qui est nu,
Lorsqu’il mettait ses habits.
Or dans cette ville un chien se trouva,
Car nombreux sont là les chiens,
Métis, jeunes chiens, chiennaux, chiens courants
Et roquets de bas étage.
Ce chien et cet homme d’abord furent amis;
Mais une pique étant survenue,
Le chien, dans quelque but secret,
Devint enragé et mordit l’homme.
Alentour, de toutes les rues avoisinantes,
Les voisins inquiets accoururent
Et jurèrent que le chien avait perdu l’esprit
De mordre un si brave homme.
La blessure, elle, semblait et cruelle et fâcheuse
A tout œil de chrétien;
Et, tout en jurant que le chien était enragé,
Ils juraient que l’homme en mourrait.
Mais bientôt une merveille se fit jour,
Qui montra qu’ils mentaient, les coquins:
L’homme guérit de la morsure;
Le chien, ce fut lui qui mourut.
«Voilà un très bon garçon, Bill, sur ma parole, et une élégie qu’on
peut appeler véritablement tragique. Allons, mes enfants, à la santé de
Bill, et puisse-t-il être un jour évêque!
—De tout mon cœur, s’écria ma femme; et s’il prêche seulement aussi
bien qu’il chante, je n’ai pas de crainte pour lui. Presque tous
ceux de sa famille, du côté de sa mère, savaient bien chanter une
chanson: c’était un dicton dans notre pays que les Blenkinsop ne
pouvaient jamais regarder droit devant eux, ni les Hugginson souffler
une chandelle; qu’il n’y avait pas un Grogram qui ne sût chanter une
chanson, ni un Marjoram qui ne sût conter une histoire.—Quoi qu’il
en soit, m’écriai-je, la plus vulgaire de toutes les ballades me plaît
généralement mieux que ces belles odes modernes et que ces choses dont
une seule strophe vous pétrifie, productions qu’on déteste et qu’on
loue à la fois. Passez le verre à votre frère, Moïse. Le grand défaut
de ces élégiaques est qu’ils sont au désespoir pour des infortunes
qui ne donnent à la portion sensée du genre humain qu’une peine très
médiocre. Une dame perd son manchon, son éventail, ou son petit chien,
et aussitôt le poète imbécile s’encourt chez lui mettre la catastrophe
en vers.
—Ce peut être la manière, reprit Moïse, dans des compositions plus
relevées; mais les chansons du Ranelagh qui viennent jusqu’à nous sont
d’une familiarité parfaite et toutes jetées dans le même moule: Colin
rencontre Dolly, et ils ont une conversation tous les deux; il lui
donne un cadeau de la foire pour mettre dans ses cheveux, et elle lui
fait présent d’un bouquet; puis ils vont ensemble à l’église où ils
donnent aux jeunes nymphes et à leurs galants le bon avis de se marier
aussi vite qu’ils le pourront.
—Et c’est même un très bon avis, m’écriai-je. Et je me suis laissé
dire qu’il n’y a pas un endroit au monde où un avis puisse être donné
avec plus de convenance que là; car, en même temps qu’on nous persuade
de nous marier, on nous fournit une femme; or il faut assurément que
ce soit un excellent marché, mon garçon, que celui où l’on nous dit ce
qu’il nous faut et où on nous le procure quand nous ne l’avons pas.
—Oui, monsieur, riposta Moïse, et je sais qu’il n’y a que deux
marchés pareils en Europe pour se procurer des femmes: le Ranelagh en
Angleterre, et Fontarabie en Espagne. Le marché espagnol est ouvert une
fois par an; mais nos femmes anglaises sont en vente toute l’année.
—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre
est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et
pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est
un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer,
toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur
les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur,
et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne
devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la
santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus
grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables
figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons;
mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons
d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons
derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous
vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand
nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la
postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous
reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce
petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.»
Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle
est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour
toujours!—Partie, enfant!
—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste,
et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle
pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de
nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon
pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes
enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons
plus une heure de joie.
[Illustration]
Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens!
Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour
m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la
candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais
fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car
mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre
force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la
force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître.
Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis,
il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide
scélérat!»
J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont
l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses
bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la
seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre,
vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience,
car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils
après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous
devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine.
Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi
votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat
qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez
fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que
le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon
fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la
première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom
pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais
ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher
des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas
pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare...
Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon
amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette
heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si
seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre
famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres
mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner;
peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle
peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a
seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et
s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est
une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à
cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais
imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a
bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part,
pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous
suivre.»
C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs,
se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une
exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le
traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain
matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle
avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme,
comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par
des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de
notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne
l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son
vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous
trompera jamais plus.
—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son
crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce
cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante.
Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue
pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer;
l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme.
La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la
progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue
dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de
dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je
m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le
repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa
poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte,
je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.»
[Illustration]
CHAPITRE XVIII
_Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré._