je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance
a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur,
ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler
grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis
si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la
deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une
crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous
excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur,
dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire
par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon
amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude
que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi,
glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici
j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur
je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment
ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais
amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes
sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt
dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes
les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait
nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps
à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en
pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être
d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait
trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur,
répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce
moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la
cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de
tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la
création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus
ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:
_Anarchon ara kai ateleutaion to pan_, ce qui implique que toutes les
choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ
le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué
d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser,
Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde;
car, comme nous disons d’ordinaire, _ek to biblion kubernetes_,—ce
qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il
essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande
pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait;
sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à
faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que
c’était un homme qui avait des lettres, et maintenant je l’en révérais
davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche;
mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire.
Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un
défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien;
à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé
convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement
des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à
la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par
une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses
tenanciers.
[Illustration]
Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il
ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de
banque de trente livres et me pria de lui en faire la monnaie. Comme
je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna
d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée
élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci;
vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que
l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la
grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant
aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham
revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les
espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait
nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver
de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en
donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le
vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais
dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que
nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois
alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui,
payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi
solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi,
il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que
je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à
cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour
moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu
de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mes mains; et M.
Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux
Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns
des autres.
Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à
songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et,
en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de
reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc
aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent
le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à
sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet
sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose,
dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très
lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui
soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui
nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable,
avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas
débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et
le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il
n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le
lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie;
mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»
Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était
de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin
revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner
en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à
la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant
d’abord en colère moi-même.
Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute
disposition batailleuse. Ma femme et mes filles étaient en larmes.
M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage
à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu
des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de
notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne
pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais,
quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il
continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection.
Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande
résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais
ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être
assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que
la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour
faire naître l’aversion.
[Illustration]
CHAPITRE XV
_Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être
trop sage._
NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts
infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille
du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait,
en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître.
Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui
jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur la pelouse.
On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel
on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents
sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut
un pli cacheté, avec cette inscription: _Copie d’une lettre à envoyer
aux dames qui sont au château de Thornhill_. Immédiatement l’idée nous
vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli
ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait
qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être
coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de
la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce
qui suit:
«MESDAMES,
«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci
vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt
à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter
que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de
compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne
voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la
vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une
telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’a
jamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans
mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen
de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas
au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez
sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du
déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont
jusqu’à présent résidé.»
Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il
y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et
les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle
était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente,
et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience
de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec
un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia
semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma
part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans
motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre
compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir
ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue
plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de
vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous
dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est
plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées
que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir
d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement
de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une
manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de
l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec
une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au
milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de
terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci
décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle
avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre.
Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit.
«Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur;
j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements
de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans
un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce
qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous
pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que
c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être,
monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant
je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries
à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un
recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une
idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une
demi-once de jugement.
—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que
le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir
des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute,
riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit
qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait
pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je
de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le
jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans
l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le
paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en
a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur? _Un
homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu._
«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M.
Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse
renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des
livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur
de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non
d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus
qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État
peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur
préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement
la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien
préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux
inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.
[Illustration]
—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation est juste
lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais
lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des
vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.
—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que
vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus;
pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un
seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué
que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons.
Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante
amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de
diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette
règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites
vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les
animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.
—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait
aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement
mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable
contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je
suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu
de son imaginaire sécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce
portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une
assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien
aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette
lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi
bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre,
répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment
avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire
cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des
regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser
ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais
vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de
jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous
êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille,
et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait
inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à
peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille
pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre
jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te
souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!»
En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en
souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid,
il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme
particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en
colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je,
désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez
nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux
méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais
ils se glorifient de leurs vices.
«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abord compagnons,
et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble.
Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et
pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes,
et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime.
Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer
pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le
Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte,
naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au
commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes
enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice,
la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus
qu’ils ont encore de reste.»
[Illustration]
CHAPITRE XVI
_La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands._
QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la
famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la
compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant
plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir
de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait
le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur
fournir les petits divertissements que permettait notre retraite.
Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et
moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu
de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la
grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier.
Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans
l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries
des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire
une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles
que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou
quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes,
pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir
pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses
imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille
stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la
chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour
rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient
secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le
vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les
groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur
vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son
jugement qui mesurait le mélange des ingrédients. Et puis, quelquefois,
la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia,
tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout
tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle
croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait
voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait
de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas
encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient,
pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer
tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle.
Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors
de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même
regarda cela comme une promesse formelle.