regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et
d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut
bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se
former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance,
paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce
genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une
enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus
complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du
monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes,
mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des
formes.»
Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle
était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère
moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse
déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation
de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre
requête.
[Illustration]
CHAPITRE XII
_La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les
mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités
véritables._
DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes
futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle
des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le
plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre
nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire;
mais il nous avait déjà donné trop de témoignages de son amitié pour
en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait
encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous,
je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez
bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne?
reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent
à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose
dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les
maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges
arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi
de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre
nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si
obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina
Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à
parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied
du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai
travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne
sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent
mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces
réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de
l’opinion de ma perspicacité; en effet, si les enfants réussissaient,
c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de
malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.
Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un
autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne
s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un
peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre
le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter
une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion,
et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord
énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale.
Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si
bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.
Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y
aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume,
et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami,
disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et
vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont
de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il
fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»
Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je
n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain
matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire,
lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers,
attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande
affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de
le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour
rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de
ce drap qu’on nomme _tonnerre et éclair_[6], habit qui, bien que devenu
trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet
était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un
large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte,
criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous
ne pussions plus le voir.
Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous
féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune
maître citer nos noms avec grand éloge.
La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre
valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour
mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des
renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après
quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites.
«Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée
que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est,
oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»
Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie
par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui
causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche,
et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).
Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M.
Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de
pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et
de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à
mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter,
du tabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en
auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une
bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur;
mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M.
Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût
jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de
l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne
suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à
les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la
tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière
circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme.
«Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à
vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection
qu’il n’est besoin.
[Illustration]
Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous
adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir
fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma
propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question
pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité
des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en
profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une
repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je
changeai le sujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir
notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée
de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme.
Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne
le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire
des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus
une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire.
Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la
boîte sur son dos.»
Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte
de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un
colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon,
que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria
Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah!
Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le
cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et
deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais
que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq
shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée. Allons,
voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors.
Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait
un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes
vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de
lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous
êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de
misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi
ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien;
sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles
seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie
bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais
qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du
vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous
tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne
valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre
verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures
ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent
que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait
du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à
montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle
escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux
connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez
tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment,
ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue!
Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez
tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les
garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela
vaut mieux que rien.»
Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyait maintenant qu’il
avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa
figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je
les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et
parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air
d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un
à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très
bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles,
disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le
tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami,
me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser
passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils
l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous
persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»
[Illustration]
CHAPITRE XIII
_On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace
de donner des avis désagréables._
AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais
quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que
conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour
fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition
était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a
peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de
pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui ne
veulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et
méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées
sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le
plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons,
Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le
profit de la compagnie.
—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient
amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient
jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille
qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très
brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne
fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter
bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe;
mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins
morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son
adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une
autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires
qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à
fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier
coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais
le Géant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les
aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux
de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour
pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne
puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour
la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin
derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant,
tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A
la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain
y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une
jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure.
Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon
petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une
victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit
alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare
tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille
vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les
coups tombent sur moi.»
[Illustration]
J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut
détournée par une chaude discussion entre ma femme et M. Burchell,
au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme
insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient.
M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur;
moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la
seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce
dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu
de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour
éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion
de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous:
elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons
particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais,
pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de
chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand
sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons
secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que
je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de
répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes
visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé
maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier
adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et
les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa
précipitation, ne purent empêcher son départ.
Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec
confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait
de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que
j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi
que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons
leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus
dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de
vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais
je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait
empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de
la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il
arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme
lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je.
Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité
de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli
gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous
a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa
conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été
sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais.
Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il
n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme
qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage
ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais
j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes,
et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le
bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère
et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous.
L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous
donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»
Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne
saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché
que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à
craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la
conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois
raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me
réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme
qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une
poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir,
elle a rarement assez de justice pour les proclamer.
[Illustration]
CHAPITRE XIV
_Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes
peuvent être des bénédictions réelles_.
LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M.
Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même
et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea
absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau
de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire
sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles
étaient les méthodes les plus faciles de trouver de l’argent, ou,
à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément
vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval
qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son
compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui
manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins
ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute
tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières
transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de
m’en acquitter à mon crédit.
L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des
relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans
le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable
de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au
départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas,
me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans
ma poche.
J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon
cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de
chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment
tourné autour du cheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne,
il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant
qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la
peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une
écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son
œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je
pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins
et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un
chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus
sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche
de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les
gaillards me disaient, je réfléchissais cependant que le nombre des
témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que
saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette
opinion.
[Illustration]
J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon
confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires
à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa
de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous
pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit
de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière
où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par
un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me
prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient
vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit
de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit
point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les
vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne,
ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure
qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention
fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et
respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne
vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un
devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez
ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront
votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste
jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude
était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard
entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à
lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps,
mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la
foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait
toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose.
Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me
regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda
le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin
au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard
de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en
cet instant.