En rentrant à la maison, nous trouvâmes un très élégant souper froid

que M. Thornhill avait fait apporter avec lui. Cette fois-ci, la

conversation fut plus réservée qu’auparavant. Les deux dames rejetèrent

tout à fait mes filles dans l’ombre, car elles ne voulurent parler de

rien que de la haute vie et des gens qui la mènent, ou d’autres sujets

à la mode, tels que tableaux, bon goût, Shakespeare et harmonica. Il

est vrai que deux ou trois fois elles nous mortifièrent sensiblement

en laissant échapper un juron; mais cela me parut être la marque la

plus certaine de leur distinction (j’ai pourtant appris depuis que

jurer n’est nullement à la mode). Quoi qu’il en soit, leurs toilettes

jetaient comme un voile sur les grossièretés de leur conversation. Mes

filles semblaient regarder avec envie leurs talents supérieurs, et l’on

attribuait ce qui apparaissait de défectueux en elles à l’excellence

même de leur éducation. Mais la condescendance de ces dames était

encore plus grande que leurs autres mérites. L’une d’elles déclara que

si miss Olivia avait vu un peu plus de monde, cela lui ferait beaucoup

de bien. A quoi l’autre ajouta qu’un seul hiver passé à la ville ferait

de la petite Sophia une tout autre personne. Ma femme les approuva

chaudement l’une et l’autre, ajoutant qu’il n’y avait rien qu’elle

désirât plus ardemment que de donner à ses filles l’avantage de se

perfectionner à Londres pendant un seul hiver. Je ne pus me retenir

de dire là-dessus que leur éducation était déjà plus haute que leur

fortune, et qu’un plus grand raffinement de manières ne ferait que

rendre leur pauvreté ridicule et leur donner du goût pour des plaisirs

qu’elles n’avaient pas le droit de prendre.

«Et quels plaisirs, s’écria M. Thornhill, ne méritent-elles pas de

prendre, celles qui ont en leur pouvoir d’en accorder tant? Pour ma

part, ma fortune est assez considérable; amour, liberté et plaisir,

voilà mes maximes; mais, Dieu me maudisse! si le don de la moitié

de mes biens pouvait faire plaisir à ma charmante Olivia, ce serait

à elle; et la seule faveur que je lui demanderais en retour serait

d’ajouter ma propre personne au cadeau.» Je n’étais pas tellement

étranger au monde que j’ignorasse que c’était là le tour à la mode

pour déguiser l’insolence des plus viles propositions, et je fis un

effort pour réprimer ma colère. «Monsieur, m’écriai-je, la famille

à laquelle vous voulez bien en ce moment faire la faveur de votre

compagnie a été élevée avec un sentiment de l’honneur aussi délicat

que vous. Toute tentative pour y porter atteinte pourrait être

suivie des plus dangereuses conséquences. L’honneur, monsieur, est

aujourd’hui la seule chose que nous possédions, et c’est un dernier

trésor dont nous devons être particulièrement soigneux.» Je ne tardai

pas à être fâché de la chaleur avec laquelle j’avais parlé, lorsque le

jeune gentilhomme, me saisissant la main, jura qu’il appréciait mes

sentiments, bien qu’il désapprouvât mes soupçons. «Quant à ce que vous

venez de me donner à entendre, continua-t-il, je proteste que rien

n’était plus éloigné de mon cœur qu’une telle pensée. Non, par tout ce

qui peut tenter, la vertu capable de soutenir un siège régulier ne fut

jamais de mon goût, et toutes mes amours sont des coups de main.»

Les deux dames, qui avaient affecté de ne pas s’apercevoir du reste,

semblèrent souverainement choquées de ce dernier trait de franchise,

et, très discrètement et sérieusement, entamèrent un dialogue sur la

vertu. Ma femme, le chapelain, bientôt moi-même, nous nous joignîmes à

elles, et à la fin, nous amenâmes le squire à confesser un sentiment

de regret sur ses anciens excès. Nous parlâmes des plaisirs de la

tempérance et du soleil qui brille dans le cœur qu’aucune faute

n’a souillé. J’étais si content, que l’on garda les enfants plus

tard que l’heure habituelle, pour les édifier par une si excellente

conversation. M. Thornhill alla même plus loin que moi et demanda si

je consentais à faire la prière. J’embrassai la proposition avec joie,

et la soirée passa ainsi de la manière la plus satisfaisante, jusqu’au

moment où la société finit par songer à s’en retourner. Les dames

paraissaient ne se séparer qu’à regret de mes filles, pour lesquelles

elles avaient conçu une affection particulière, et elles unirent

leurs instances pour avoir le plaisir de leur compagnie jusqu’au

château. Le squire appuyait la proposition, et ma femme y ajoutait ses

sollicitations; les enfants me regardaient, comme si elles désiraient

y aller. Dans cet embarras, je donnai deux ou trois excuses que mes

filles écartèrent à mesure; de sorte qu’à la fin je dus opposer un

refus péremptoire, ce qui nous valut des mines boudeuses et des

réponses écourtées pour toute la journée du lendemain.

[Illustration]

CHAPITRE X

_La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des

pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état._

JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles

exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du

cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient

récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient

cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se

garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage.

On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu

comme un destructeur du teint au dedans. Ma femme fit remarquer

que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et

que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me

convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que

quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises

de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux

modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les

pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes,

étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la

conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur

les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.

Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne,

diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux

plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru

que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui

tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué

d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur

requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à

chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut

faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme

leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur

poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles

s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps,

et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis

de grandes choses.

«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la

diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je

vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec

celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que

je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous,

Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous

avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que

ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout

ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un

squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis

un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»

Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous

mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très

élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.

On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus,

que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus

agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier

cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est

la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la

suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément.

Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse

affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint

réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant

cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du

monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec

une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un

cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre

fois, elle se figurait les poches de ses filles pleines de liards,

signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les

enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges

baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle;

des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au

fond de toutes les tasses à thé.

Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la

ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de

voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de

ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme

et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre

des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je

soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se

montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent

les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea

de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis

en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles,

mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église

demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas

besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non,

vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle;

mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment

que possible, car qui sait ce qui peut arriver?

—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite

et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous

devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle,

je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de

la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à

fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison,

ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de faire la même

proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi

bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le

service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très

vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous

devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est

à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles

arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant

l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de

femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux

chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son

compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout

ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne

feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous

le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une

figure très présentable.»

[Illustration]

A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il

faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry

était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais

été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses;

enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de

femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées,

et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non

médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être

nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne

demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles

promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une

heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y

attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans

quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut

lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai

donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que

le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu

près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement

vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un

cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur

retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé

mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient

de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon

pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les

courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été

obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin.

Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni

coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir

de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant,

voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne

me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de

triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.

[Illustration]

CHAPITRE XI

_La famille persiste à relever la tête._

LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes

invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin

Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu

baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une

telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien

consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête

voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le

pays _lamb’s wool_, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis

de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter

des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient

très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même,

et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons

pour en rire une fois de plus.

M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque

jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une

partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer

au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore

trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions,

riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions

jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages,

et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se

peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps,

il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit

en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au

milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs

se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon

d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à

la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la

fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon

du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de

cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute

rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui

aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion

de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux

hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina

Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est

donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie!

Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires!

Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité,

proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au

sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.

Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous

trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses

qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin

de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole

et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire

que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle,

les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne

n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant

informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent

grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit,

elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser

leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre

soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles

protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus

durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia;

miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom

tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient

la conversation entre elles deux, tandis que mes filles se tenaient

assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais,

comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des

entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de

chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de

lui donner la dernière partie de la présente conversation.

«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que

cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis

assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans

la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba

en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle

jusqu’à la dernière goutte de son sang.

—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que

la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois

que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.

Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que

le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre:

Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»

Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M.

Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers

le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait: _Bah!_ expression

qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain

point l’animation naissante de la conversation.

«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien

de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la

circonstance. _Bah!_

—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare

qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son

amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me

faire la faveur de me les laisser voir? _Bah!_

—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte

des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup

sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce

qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes

les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce

que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui

sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela.

_Bah!_

—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos

propres productions dans le _Magasin des Dames_[5]. J’espère que vous

avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose

que nous n’en aurons plus de la même source? _Bah!_

[Illustration]

—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et

demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouser le capitaine Roach;

et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà

quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est

pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont

une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait

lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la

ville, il n’y a pas moyen de les supporter. _Bah!_

—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois

demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une

refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre

trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire,

et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais

une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la

vertu n’a pas de prix; mais où la trouver? _Bah!_»

Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais

la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres

et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq

shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait

qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la

famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux;

et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables

étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté,

si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée,

ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune.

Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de

tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour

la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront

ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à

prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma

part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc

la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des

capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de

mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent

à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de

couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie

et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire

les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait

découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes.

_Bah!_»

Le Vicaire de Wakefield · 第 4 / 17 段