faire le pâté de venaison. Moïse s’assit pour lire pendant que je
donnais leur leçon aux petits; mes filles semblaient aussi affairées
que les autres, et je les observai pendant un bon moment cuisinant
quelque chose sur le feu. Je supposai d’abord qu’elles aidaient leur
mère; mais le petit Dick m’apprit tout bas qu’elles étaient en train
de faire une _eau_ pour le visage. Contre les eaux de toutes sortes
j’avais une antipathie naturelle, car je savais qu’au lieu de corriger
le teint, elles le gâtent. En conséquence, je rapprochai par degrés
furtifs ma chaise du feu, puis, trouvant qu’il avait besoin d’être
attisé, je pris le tisonnier et renversai comme par accident toute la
composition; et il était trop tard pour en commencer une autre.
[Illustration]
CHAPITRE VII
_Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à
amuser pendant une soirée ou deux._
QUAND arriva le matin où nous devions traiter notre jeune seigneur, on
n’aura pas de peine à imaginer que de provisions l’on épuisa pour faire
figure. On peut aussi supposer que ma femme et mes filles déployèrent
pour l’occasion leur plus brillant plumage. M. Thornhill vint avec deux
amis, son chapelain et son éleveur de coqs de combat. Les domestiques
étaient nombreux; il les envoyait poliment à la prochaine taverne;
mais ma femme, dans le triomphe de son cœur, insista pour les traiter
tous; en raison de quoi, soit dit en passant, la famille entière dut
jeûner pendant trois semaines. Comme M. Burchell nous avait donné
à entendre, la veille, que le squire faisait des propositions de
mariage à miss Wilmot, l’ancienne prétendue de mon fils George, la
cordialité avec laquelle on le reçut en fut de beaucoup refroidie; mais
un incident nous délivra jusqu’à un certain point de cette gêne, car
quelqu’un de la compagnie ayant par hasard prononcé le nom de cette
jeune personne, M. Thornhill déclara, avec un juron, qu’il n’avait
jamais rien vu de plus absurde que d’appeler un tel épouvantail une
beauté. «Je veux devenir hideux sur l’heure, continua-t-il, s’il n’est
pas vrai que je trouverais autant de plaisir à choisir ma maîtresse à
la lueur d’une lanterne sous l’horloge de Saint-Dunstan.» Là-dessus il
se mit à rire, et nous en fîmes autant: les plaisanteries des riches
ont toujours du succès. Olivia même ne put s’empêcher de dire tout bas,
assez haut pour être entendue, qu’il avait un inépuisable fonds de
gaieté.
Après dîner, je portai mon toast ordinaire, l’Église. J’en fus remercié
par le chapelain, car, déclara-t-il, l’Église était la seule maîtresse
de ses affections. «Allons, Frank, dit le squire avec son sans-gêne
accoutumé, parlez-nous sincèrement; supposez d’un côté l’Église, votre
maîtresse actuelle, en manches de linon, et de l’autre miss Sophia
sans linon d’aucune espèce, pour laquelle seriez-vous?—Pour les
deux, à coup sûr, s’écria le chapelain.—Parfait, Frank! reprit le
squire. Que ce verre m’étouffe si une belle fille ne vaut pas toute la
cléricature de la création. Car que sont dîmes et simagrées? Imposture,
mensonge damné, tout cela! Et je puis le prouver.—Je le voudrais,
s’écria mon fils Moïse; et je pense que je serais capable de vous
répondre.—Très bien, monsieur, repartit le squire qui, du premier
coup, flaira son homme et cligna de l’œil au reste de la compagnie
pour nous préparer au jeu. Si vous désirez argumenter froidement sur
ce sujet, je suis prêt à accepter le défi. Et d’abord, en êtes-vous
pour le traiter analogiquement ou dialogiquement—J’en suis pour le
traiter raisonnablement, s’écria Moïse, tout heureux qu’on lui permît
de discuter.—Bon encore, reprit le squire. Et pour commencer par le
commencement, j’espère que vous ne nierez pas que tout ce qui est, est.
Si vous ne m’accordez pas cela, je ne saurais aller plus loin.—Mais,
répondit Moïse, je crois que je peux vous accorder cela et en tirer
bon parti.—J’espère aussi, reprit l’autre, que vous accorderez qu’une
partie est moindre que le tout.—J’accorde cela aussi, s’écria Moïse;
ce n’est que juste et raisonnable.
—J’espère, continua le squire, que vous ne nierez pas que les deux
angles d’un triangle sont égaux à deux droits.—Rien ne peut être plus
clair, répondit l’autre, et il regardait autour de lui avec son air
d’importance habituel.—Très bien! s’écria le squire en parlant très
vite. Les prémisses ainsi établies, je poursuis en faisant remarquer
que la concaténation de l’existence individuelle procédant suivant une
proportion double et réciproque produit naturellement un dialogisme
problématique qui, en une certaine mesure, prouve que l’essence de
la spiritualité peut se rapporter au second prédicable.—Arrêtez,
arrêtez! s’écria l’autre. Je le nie. Pensez-vous que je puisse ainsi
me rendre à ces doctrines hétérodoxes?—Quoi! répliqua le squire,
comme s’il s’emportait, ne pas vous rendre! Répondez à une simple
question: croyez-vous qu’Aristote ait raison quand il dit que les
relatifs sont en relation?—Indubitablement, répliqua l’autre.—Si
donc il en est ainsi, s’écria le squire, répondez directement à ce que
je vous propose, à savoir si vous jugez l’investigation analytique de
la première partie de mon enthymème imparfaite _secundum quoad_ ou
_quoad minus_, et donnez-moi vos raisons; donnez-moi vos raisons, vous
dis-je, directement.—Je déclare, s’écria Moïse, que je ne comprends
pas très bien la force de votre raisonnement; mais, s’il était réduit
à une proposition simple, j’imagine que je pourrais alors avoir une
réponse à vous donner.—Oh! monsieur, s’écria le squire, je suis votre
très humble serviteur.
[Illustration]
Je vois que vous me demandez de vous fournir à la fois l’argument et
l’entendement. Non, monsieur, je déclare ici que vous êtes trop fort
pour moi.» Ceci eut un succès de rire aux dépens du pauvre Moïse, qui
resta la seule figure sombre dans ce groupe de joyeux visages, et il ne
prononça plus une seule syllabe pendant toute la durée du repas.
Tout cela ne me causait aucun plaisir; mais l’effet en était très
différent sur Olivia, qui prenait pour de l’esprit ce qui n’était qu’un
pur acte de mémoire. Aussi trouvait-elle le squire un gentilhomme très
distingué; et si l’on considère quels puissants ingrédients sont un
bel air, de beaux habits et de la fortune dans la composition d’un
personnage ainsi qualifié, on lui pardonnera facilement. M. Thornhill,
malgré son ignorance réelle, causait avec aisance et savait s’étendre
abondamment sur les lieux communs de la conversation. Il n’est pas
surprenant que de tels talents dussent gagner le cœur d’une jeune fille
à qui son éducation avait appris à connaître la valeur des apparences
chez elle-même, et, par conséquent, à y attacher aussi de la valeur
chez les autres.
Après le départ de notre jeune seigneur, nous nous remîmes à discuter
ses mérites. Comme il adressait ses regards et ses discours à Olivia,
on ne doutait plus qu’elle ne fût l’objet qui l’attirait chez nous.
Et elle ne paraissait pas trop mécontente des innocentes railleries
de son frère et de sa sœur à ce propos. Déborah elle-même semblait
partager la gloire de la journée; elle triomphait dans la victoire de
sa fille comme si c’eût été la sienne. «Et maintenant, mon ami, me
dit-elle, je peux bien avouer que c’est moi qui ai conseillé à mes
filles d’encourager les attentions de notre seigneur. J’ai toujours
eu quelque ambition, et vous voyez maintenant que j’avais raison; car
qui sait comment ceci peut bien finir?—Oui, en effet, qui le sait?
répondis-je avec un grand soupir. Pour ma part, je n’en suis pas fort
charmé; j’aurais beaucoup mieux aimé quelqu’un qui eût été pauvre
et honnête, que ce beau gentilhomme avec sa fortune et son impiété;
car, comptez-y, s’il est ce que je le soupçonne d’être, jamais libre
penseur n’aura un de mes enfants.
—Assurément, père, s’écria Moïse, vous êtes ici trop rigoureux; car
le ciel ne le jugera pas sur ce qu’il pense, mais sur ce qu’il fait.
Tout homme a en lui mille pensées coupables qui s’élèvent en dehors
de son contrôle. Il se peut que penser librement sur la religion
soit involontaire chez ce gentleman; de sorte que, tout en admettant
que ses sentiments soient erronés, comme il est purement passif en
les subissant, il n’est pas plus à blâmer pour ses erreurs que le
gouverneur d’une ville sans murailles pour l’abri qu’il est obligé de
fournir à l’ennemi qui l’envahit.
—C’est vrai, mon fils, m’écriai-je. Mais si le gouverneur y attire
l’ennemi, il est bel et bien coupable. Et tel est toujours le cas
de ceux qui embrassent l’erreur. La faute n’est pas de donner son
assentiment aux preuves que l’on voit, mais de fermer les yeux devant
un grand nombre de preuves qui se présentent. De sorte que, bien que
nos opinions erronées soient involontaires une fois formées, comme nous
avons été volontairement corrompus ou très négligents en les formant,
nous n’en méritons pas moins un châtiment pour notre faute, ou du
mépris pour notre folie.»
Ma femme reprit alors la conversation, mais non le raisonnement. Elle
fit remarquer que plusieurs très honnêtes gens de notre connaissance
étaient des libres penseurs et faisaient de très bons maris; elle
connaissait même certaines jeunes filles de sens qui auraient assez
d’habileté pour faire de leurs époux des convertis. «Et qui sait, mon
ami, continua-t-elle, ce qu’Olivia peut être capable d’accomplir?
L’enfant n’est jamais à court sur aucun sujet, et, à ma connaissance,
elle est très forte en controverse.
—Eh! ma chère, que peut-elle avoir lu en fait de controverse?
m’écriai-je. Il ne me souvient pas que j’aie jamais mis des livres de
ce genre entre ses mains. Certainement vous exagérez ses mérites.—En
vérité non, papa, répondit Olivia. J’ai lu une grande quantité de
controverse. J’ai lu les discussions entre Thwackum et Square[3];
la controverse entre Robinson Crusoe et Vendredi, le sauvage, et je
m’occupe en ce moment à lire la controverse qui se trouve dans _la Cour
dévote_[4].—Très bien! m’écriai-je. Voilà une bonne fille. Je vous
trouve toutes les qualités requises pour faire des convertis; donc,
allez aider votre mère à confectionner la tarte aux groseilles.»
[Illustration]
CHAPITRE VIII
_Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener
beaucoup._
LE lendemain matin; nous eûmes de nouveau la visite de M. Burchell. Je
commençais, pour certaines raisons, à trouver déplaisante la fréquence
de ses retours; mais je ne pouvais lui refuser ma compagnie ni mon
foyer. Il est vrai que son travail payait plus que son entretien; car
il s’employait vigoureusement parmi nous, et, soit dans la prairie,
soit à la meule, il se mettait au premier rang. En outre, il avait
toujours quelque chose d’amusant à dire, qui allégeait notre labeur,
et il était à la fois si bizarre et si sensé que je l’aimais, riais
de lui et le prenais en pitié tout ensemble. Mon seul grief venait de
l’attachement qu’il montrait pour ma fille: il l’appelait, en manière
de plaisanterie, sa petite maîtresse, et quand il achetait pour chacune
d’elles une parure de rubans, celle de Sophia était la plus jolie. Je
ne savais comment, mais chaque jour il semblait devenir plus aimable;
son esprit paraissait augmenter, et sa simplicité prendre l’air
supérieur de la sagesse.
Nous dînâmes en famille, dans le champ, assis, ou plutôt couchés,
autour d’un modeste repas, la nappe étendue sur le foin. M. Burchell
donnait au festin de la gaieté. Pour surcroît de satisfaction, deux
merles se répondaient de deux haies opposées, le rouge-gorge familier
venait picorer les miettes dans nos mains, et il n’était pas un bruit
qui ne parût un écho de la tranquillité. «Je ne me trouve jamais assise
ainsi, dit Sophia, sans penser aux deux amants si suavement décrits
par M. Gay, et que la mort frappa dans les bras l’un de l’autre. Il y
a, dans cette description quelque chose de si pathétique, que je l’ai
lue cent fois avec un nouveau ravissement.—A mon avis, s’écria mon
fils, les plus beaux traits de cette description sont bien au-dessous
de ceux que l’on trouve dans _Acis et Galatée_, d’Ovide. Le poète
romain entend mieux l’emploi de l’antithèse, et c’est de cette figure
habilement mise en œuvre que dépend toute la force du pathétique.—Il
est remarquable, s’écria M. Burchell, que les deux poètes que vous
citez aient également contribué à introduire un goût faux dans leurs
pays respectifs, en chargeant tous leurs vers d’épithètes. Des hommes
d’un médiocre génie trouvèrent que c’était dans leurs défauts qu’on les
pouvait le plus aisément imiter, et la poésie anglaise, comme celle
des derniers temps de l’empire de Rome, n’est plus rien aujourd’hui
qu’une combinaison d’images luxuriantes, sans plan et sans lien, qu’un
chapelet d’épithètes qui embellissent le son sans exprimer de sens.
Mais peut-être, madame, tandis que je reprends ainsi les autres,
trouverez-vous juste que je leur donne l’occasion de se venger; et
précisément je n’ai fait cette remarque que pour avoir l’occasion
moi-même de présenter à la société une ballade qui, quels que soient
ses autres défauts, est du moins exempte, je le crois, de ceux que j’ai
indiqués.»
BALLADE
«Viens à moi, bon Ermite du vallon,
Et guide ma route solitaire
Là-bas, où cette lumière égaye le val
D’un hospitalier rayon.
«Car ici, abandonné, perdu, je chemine
A pas languissants et lents,
Au milieu de déserts qui s’étendent, incommensurables.
Semblant s’allonger à mesure que je vais.
—Garde-toi, mon fils, s’écrie l’Ermite,
De tenter les dangereuses ténèbres;
Car ce fantôme perfide fuit là-bas
Pour t’attirer à ta perte.
«Ici, à l’enfant du besoin sans abri
Ma porte toujours est ouverte;
Et quoique ma part soit bien petite,
Je la donne de bonne volonté.
«Arrête-toi donc ce soir, et librement partage
Tout ce qu’offre ma cellule,
Ma couche de joncs et ma chère frugale,
Mon bonheur et mon repos.
«Les troupeaux qui parcourent en liberté la vallée.
Je ne les condamne pas à l’abattoir;
Instruit par ce Pouvoir qui a pitié de moi,
J’apprends à avoir pitié d’eux.
«Mais du flanc herbeux de la montagne
J’emporte un innocent festin:
Une besace garnie d’herbes et de fruits,
Avec de l’eau de la source.
[Illustration]
«Donc, pèlerin, arrête; oublie tes soucis:
Tous les soucis de la terre sont faux;
L’homme n’a besoin que de peu ici-bas,
Et il n’en a besoin que peu de temps.»
Doucement, comme la rosée descend du ciel,
Tombaient ses tranquilles accents.
L’étranger modeste s’incline bas
Et le suit dans la cellule.
Au loin, dans l’étendue obscure et désolée,
Se trouvait la demeure solitaire,
Refuge pour le pauvre du voisinage
Et pour l’étranger égaré.
Nulles richesses sous son humble chaume
N’exigeaient la garde d’un maître.
La petite porte s’ouvrant au loquet
Reçut le couple inoffensif.
Et, alors que les foules affairées se retirent
Pour prendre leur repos du soir,
L’Ermite attisait son petit feu
Et fêtait son hôte pensif.
Il étalait ses provisions rustiques,
Le pressait gaiement et souriait;
Et, versé dans la connaissance des légendes,
Il trompait les heures tardives.
Autour de lui, dans une gaieté sympathique,
Le petit chat essayait ses tours,
Le grillon gazouillait dans l’âtre,
Le fagot pétillant se répandait en flammes.
Mais rien ne versait un charme assez puissant
Pour calmer la douleur de l’étranger,
Car la peine était lourde en son cœur,
Et ses larmes se mirent à couler.
L’Ermite épiait cette émotion naissante,
Oppressé d’un sentiment pareil:
«Et d’où viennent, malheureux jeune homme, cria-t-il,
Les chagrins de ton cœur?
«Chassé de demeures plus heureuses,
Es-tu donc errant malgré toi?
T’affliges-tu pour une amitié sans retour,
Ou pour un amour dédaigné?
«Hélas! les joies que la fortune apporte
Sont frivoles et caduques;
Et ceux qui prisent ces pauvretés,
Plus frivoles qu’elles encore.
«Et l’amitié qu’est-elle, qu’un nom,
Un charme qui berce et endort,
Une ombre qui suit la richesse ou la renommée,
Mais qui laisse le misérable à ses pleurs?
«Et l’amour est encore un son plus vide,
Le jouet de nos beautés du jour,
Invisible sur terre, ou ne s’y trouvant
Que pour réchauffer le nid de la tourterelle.
«Fi! tendre jeune homme, fais taire ta douleur,
Et méprise ce sexe», dit-il.
Mais tandis qu’il parle, une rougeur montante
A trahi son hôte éperdu d’amour.
Surpris, il voit de nouvelles beautés naître,
Parure soudaine qui s’étale aux yeux,
Semblable aux couleurs du ciel au matin,
Non moins brillante, non moins passagère aussi.
Le regard timide, le sein qui se soulève
Tour à tour éveillent ses alarmes:
L’aimable étranger est, de son aveu même, reconnu
Pour une jeune fille dans tous ses charmes.
«Ah! oui; pardonnez à l’étrangère indiscrète,
A la misérable abandonnée, s’écria-t-elle,
A l’importune, dont les pieds impies pénètrent ainsi
Là où le ciel demeure avec vous.
«Mais laisse une part de ta pitié à une jeune fille
Que l’amour a faite errante,
Qui cherche le repos, et qui trouve le désespoir
Pour compagnon de sa route.
«Mon père vivait sur le bord de la Tyne;
C’était un opulent seigneur,
Et toute son opulence était marquée d’avance comme mienne:
Il n’avait d’enfant que moi.
«Pour m’enlever à ses tendres bras,
Des prétendants sans nombre vinrent,
Qui me louaient de charmes supposés,
Et ressentaient ou feignaient la passion.
[Illustration]
«A toute heure une foule
mercenaire Rivalisait d’offres les plus riches;
Parmi les autres, le jeune Edwin s’inclinait.
Mais jamais ne parlait d’amour.
«Vêtu d’habits modestes et des plus simples,
Il n’avait ni richesses ni pouvoir;
Sagesse et mérite, voilà tout ce qu’il avait;
Mais c’était aussi tout pour moi.
«Et lorsqu’à mes côtés, dans le val,
Il chantait des lais d’amour,
Son haleine prêtait des parfums à la brise
Et de la musique aux bois.
«La fleur s’ouvrant au jour,
Les rosées distillées du ciel,
Ne pouvaient montrer rien d’assez pur
Pour rivaliser avec son cœur.
«La rosée, la fleur sur l’arbre
Brillent de charmes inconstants:
Leurs charmes, il les avait; mais, malheur à moi!
Moi, j’avais leur constance.
«Sans cesse j’essayais tous les artifices de la coquetterie
Importune et vaine;
Et lorsque sa passion touchait mon cœur,
Je triomphais dans ses peines.
«Enfin, tout accablé de mes mépris,
Il me laissa à mon orgueil,
Et, secrètement, chercha une solitude
Abandonnée, où il mourut.
«Mais mienne est la douleur, et mienne la faute,
Et ma vie doit bien la payer;
Je chercherai la solitude qu’il a cherchée,
Et m’étendrai là où il gît.
«Oui, là, abandonnée, désespérée, cachée,
Je veux me coucher et mourir;
C’est ce que pour moi Edwin a fait,
Et c’est ce que je ferai pour lui.»
«Empêche cela, Ciel!» cria l’Ermite;
Et il la pressait contre son sein.
Étonnée, la belle se retourne en courroux:
C’était Edwin lui-même qui l’embrassait.
«Regarde, Angelina toujours chère,
Mon enchanteresse, regarde et vois
Ici ton Edwin, ton Edwin longtemps perdu,
Rendu à l’amour et à toi.
«Laisse-moi te tenir ainsi sur mon cœur,
Et quitter tout souci.
Ne devons-nous donc plus nous séparer jamais, jamais,
O ma vie, ô seul bien qui soit à moi?
«Non, jamais! à partir de cette heure,
Nous vivrons et nous nous aimerons, fidèles;
Le dernier soupir qui déchirera ton cœur constant
Brisera aussi celui de ton Edwin.»
Pendant la lecture de cette ballade, Sophia semblait mêler un air
de tendresse à son approbation. Mais notre tranquillité fut bientôt
troublée par le bruit d’un coup de fusil tout près de nous, et,
immédiatement après, un homme apparut, traversant violemment la haie
pour ramasser le gibier qu’il venait de tuer. Ce chasseur était
le chapelain du squire, et il avait abattu un des merles qui nous
récréaient si agréablement. Un bruit tellement fort et rapproché avait
fait tressaillir mes filles, et je pus remarquer que Sophia, dans son
effroi, s’était jetée dans les bras de M. Burchell pour y chercher
protection. Le gentleman s’avança et demanda pardon de nous avoir
dérangés, affirmant qu’il ignorait que nous fussions si près. Il prit
place auprès de ma fille cadette, et, en vrai sportsman, il lui offrit
ce qu’il avait tué dans la matinée. Elle allait refuser, mais un coup
d’œil discret de sa mère lui fit promptement corriger sa bévue et
accepter le présent, non sans quelque répugnance toutefois. Ma femme
laissa percer, comme à l’ordinaire, son orgueil, en faisant tout bas la
remarque que Sophia avait fait la conquête du chapelain, de même que sa
sœur avait fait celle du squire. Je soupçonnais toutefois, et avec plus
de probabilité, qu’elle avait placé ses affections sur un autre objet.
Le chapelain avait pour commission de nous informer que M. Thornhill
avait fait venir de la musique et des rafraîchissements et comptait
donner, le soir même, à ces demoiselles un bal au clair de lune, sur la
pelouse devant notre porte. «Et je ne puis nier, continua-t-il, que je
n’aie intérêt à être le premier à transmettre ce message, car j’espère,
pour ma récompense, que miss Sophia me fera l’honneur de m’accepter
pour cavalier.» A ceci la jeune fille répliqua qu’elle le ferait
volontiers si elle le pouvait honnêtement.
«Mais, poursuivit-elle en regardant M. Burchell, voici un gentleman
qui a été mon compagnon dans le travail de la journée, et il convient
qu’il en partage les amusements.» M. Burchell la remercia poliment de
son intention, mais il céda ses droits au chapelain et ajouta qu’il
avait cinq milles à faire dans la soirée, étant invité à un souper
de moisson. Son refus me parut un peu extraordinaire; et, d’un autre
côté, je ne parvenais pas à concevoir comment une jeune personne aussi
sensée que ma fille cadette pouvait ainsi préférer un homme ruiné à
quelqu’un dont les espérances étaient beaucoup plus hautes. Mais, de
même que les hommes sont les plus capables de distinguer le mérite chez
les femmes, de même les dames forment souvent de nous les jugements les
plus exacts. Les deux sexes semblent être placés comme en observation
vis-à-vis l’un de l’autre et sont doués de capacités différentes
appropriées à cet examen mutuel.
[Illustration]
CHAPITRE IX
_Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que
la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation_.
A PEINE M. Burchell avait-il pris congé et Sophia consenti à danser
avec le chapelain, que les petits arrivèrent en courant nous dire que
le squire était là, avec une grande compagnie. Nous retournâmes à la
maison et trouvâmes notre seigneur accompagné de deux gentilshommes
de moindre qualité et de deux jeunes personnes richement habillées,
qu’il nous présenta comme des femmes d’une très grande distinction et
très à la mode, venues de Londres. Il se trouva que nous n’avions pas
assez de chaises pour tout le monde, et aussitôt M. Thornhill proposa
que chaque gentleman s’assît sur les genoux d’une dame. Je m’y opposai
catégoriquement, malgré un regard improbateur de ma femme. On envoya
donc Moïse emprunter une couple de chaises, et comme nous manquions de
dames pour compléter une contredanse, les deux messieurs partirent avec
lui, en quête d’une couple de danseuses. Chaises et danseuses furent
vite trouvées. Les messieurs revinrent avec les roses filles de mon
voisin Flamborough, superbes sous leurs coiffures de nœuds de ruban
rouge. Mais on n’avait pas prévu une circonstance malencontreuse: les
demoiselles Flamborough avaient, à vrai dire, la réputation d’être
les meilleures danseuses de la paroisse et entendaient la gigue et la
ronde à la perfection; mais elles n’en étaient pas moins totalement
étrangères à la contredanse. Ceci nous déconcerta tout d’abord;
cependant, après s’être fait un peu pousser et tirer, elles finirent
par aller gaiement. Notre musique se composait de deux violons, d’une
flûte et d’un tambourin. La lune brillait, claire. M. Thornhill et
ma fille aînée menaient le bal, au grand plaisir des spectateurs:
les voisins, en effet, ayant appris ce qui se passait, arrivèrent en
troupes autour de nous. Ma fille avait les mouvements si gracieux et
si vifs que ma femme ne put s’empêcher de découvrir la vanité de son
cœur en m’assurant que, si la fillette s’en acquittait si habilement,
c’est qu’elle lui avait emprunté tous ses pas. Les dames de la ville
s’évertuaient péniblement à montrer la même aisance, mais sans succès.
Elles tournoyaient, s’agitaient, languissaient, se démenaient; rien
n’y faisait. Les spectateurs, il est vrai, déclaraient que c’était
fort bien; mais le voisin Flamborough fit remarquer que les pieds de
miss Livy semblaient tomber avec la musique aussi juste qu’un écho. La
danse durait depuis une heure lorsque les deux dames, qui craignaient
d’attraper un rhume, proposèrent de cesser le bal. L’une d’elles, à ce
qu’il me sembla, exprima ses sentiments à cette occasion d’une façon
fort grossière, lorsqu’elle déclara que _par le bon Dieu vivant, la
sueur lui dégouttait partout_.
[Illustration]