Mon attention était si absorbée par le récit de M. Burchell qu’à peine

regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma

famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus

ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de

son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois,

et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes

sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de

la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant

son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait,

avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant

un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes

alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance

à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se

décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses

paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle

eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta

à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses

bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la

plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans

une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre

voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait

extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui

lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle

ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix.

Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces

illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont

jamais beaucoup déplu.

[Illustration]

CHAPITRE IV

_Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel

dépend, non des circonstances, mais du caractère._

LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre

de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient

également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient

presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient

rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de

la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des

mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance

est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais

ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et

de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des

lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes

au carnaval, montraient leur esprit le 1^{er} avril et cassaient

religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris

notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son

ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et

d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin

auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire

suppléa à ce qui manquait en esprit.

Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente

douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde

devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme

consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels

j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne

pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les

haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne

se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui

donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient

gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner

de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon

et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude.

D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les

plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées

brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et

n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois

autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles

qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le

reste des enfants.

[Illustration]

La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de

la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous

dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la

servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes

convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir

certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté

détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec

reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce

devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux

habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient

du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une

demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se

passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en

argumentations philosophiques entre mon fils et moi.

Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais

notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison,

où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer

brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne

manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre

loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient

visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication

duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation.

Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur

compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante

ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de

Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions

commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour

lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus

distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre

dans le tronc des pauvres.

Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et

tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je

sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la

vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées

à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les

dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même

conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il

m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien.

Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me

mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles

fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé

être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles

obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour

nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui

descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux

plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes

ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne

pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme,

de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance

si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon

fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent

stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité

qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme.

Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas

besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon

enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous

allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse

eux-mêmes feront des huées derrière nous.

—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles

aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne

mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et

je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la

propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures,

ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos

voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes

peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est

fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre

décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même

chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré,

les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des

indigents.»

Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent,

avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le

lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir

exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche

pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant,

c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation.

[Illustration]

CHAPITRE V

_Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses

où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être

les plus funestes._

A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un

banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque

le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions

l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans

le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu

maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de

temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne

s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces

occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils

étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois,

pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en

s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un

petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le

champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos

enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la

fois la santé et l’harmonie.

De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations

de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous

éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en

dédommageait par une insoucieuse hilarité.

C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les

observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais

amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes

musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous

occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt

pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses

flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère

eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous

aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque

distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus

sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou

la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes

filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant

nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes

qui semblaient emportées d’une hâte égale.

[Illustration]

En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée

que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu

de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un

serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante

supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il

allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien

reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un

regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était

Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à

quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de

saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la

fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme

son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus

familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de

nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de

liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour

les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit

l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un

morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de

l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très

médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements

avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le

faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle

répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement.

Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la

vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que

son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la

famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient

de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus

d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux

questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de

se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et

s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à

peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons

de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il

y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant

d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui

accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur.

Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour.

Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa

connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi.

Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au

milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était

impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers

avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en

auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je

protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la

raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le

lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec

un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de

cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand

nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de

notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon

naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois

qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et

plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il

est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas

beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il

est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode

des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son

for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que

soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour

confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés

disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois

qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement

sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons

de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui

de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes

qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi,

à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes;

mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il

est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes

enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son

caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par

un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un

quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours

plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment

que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai

donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger

et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a

toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.

[Illustration]

CHAPITRE VI

_Bonheur d’un foyer rustique._

LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de

raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions

un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se

mettre à l’œuvre.

«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger,

pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins

de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme.

Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia,

et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la

discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma

chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables.

Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie,

et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais,

le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit

accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui

poussait officieusement une chaise.

L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais

qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était

aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre

voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire

de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans.

Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général

il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait

coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était

fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires.

Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour

eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait

coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de

l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous,

et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son

histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le

conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les

aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre

coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était

temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement

de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop

tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit

Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser

coucher avec lui.

[Illustration]

«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes

sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants,

m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La

bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme

dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet

étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais

il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait

d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez

un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit

le plus gros, car il a parlé le premier.»

Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à

mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son

concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait

vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en

tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant

de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia

dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait

s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop

bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu

de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude.

Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell

comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher

cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet.

Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné

qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre

ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de

légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela

ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné!

où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de

lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être

le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui

donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant

qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son

esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et

peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être

indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques

raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie

que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne

conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de

la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa

folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions

jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous

la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils

Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle

conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas,

dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement

enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce

pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter.

Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous

pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation

de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement

suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme

paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne

de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec

vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une

rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant

qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait,

mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un _gentleman_ très

distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des

symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes

soupçons.

Le Vicaire de Wakefield · 第 2 / 17 段