regardais-je devant moi pendant qu’il allait, lorsque les cris de ma
famille me jetèrent dans l’alarme. Je retournai la tête et j’aperçus
ma plus jeune fille an milieu d’un cours d’eau rapide, renversée de
son cheval et luttant contre le torrent. Elle avait disparu deux fois,
et je ne pouvais me précipiter à temps pour lui porter secours. Mes
sensations mêmes étaient trop violentes pour me permettre d’essayer de
la sauver. Elle périssait certainement, si mon compagnon, apercevant
son danger, n’avait immédiatement plongé à son secours et ne l’avait,
avec quelque difficulté, portée sur l’autre rive. En prenant le courant
un peu plus haut, le reste de la famille passa en sûreté, et nous eûmes
alors la possibilité de joindre l’expression de notre reconnaissance
à la sienne. Sa gratitude peut plus facilement s’imaginer que se
décrire: elle remerciait son sauveur par ses regards plutôt que par ses
paroles, et elle continuait de s’appuyer sur son bras, comme si elle
eût encore voulu recevoir assistance. Ma femme, de son côté, manifesta
à M. Burchell l’espoir d’avoir un jour le plaisir de lui rendre ses
bontés chez elle. Cependant, après nous être reposés à l’auberge la
plus proche et avoir dîné ensemble, M. Burchell, qui allait dans
une autre partie du pays, prit congé, et nous poursuivîmes notre
voyage. Pendant qu’il s’éloignait, ma femme déclara qu’elle l’aimait
extrêmement, protestant que s’il avait une naissance et une fortune qui
lui donnassent le droit de s’allier à une famille comme la nôtre, elle
ne connaissait personne capable de fixer plus promptement son choix.
Je ne pus que sourire de l’entendre parler sur ce ton superbe; mais ces
illusions innocentes qui tendent à nous rendre plus heureux ne m’ont
jamais beaucoup déplu.
[Illustration]
CHAPITRE IV
_Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel
dépend, non des circonstances, mais du caractère._
LE lieu de notre retraite n’avait pour voisinage qu’un petit nombre
de fermiers, qui tous cultivaient leurs propres terres et étaient
également étrangers à l’opulence et à la pauvreté. Comme ils avaient
presque toutes les commodités de la vie chez eux, ils allaient
rarement dans les villes ou les cités chercher le superflu. Loin de
la société polie, ils gardaient encore la simplicité primitive des
mœurs; et, sobres par habitude, à peine savaient-ils que la tempérance
est une vertu. Ils travaillaient gaiement les jours ouvriers, mais
ils observaient les fêtes comme des intervalles de délassement et
de plaisir. Ils chantaient l’hymne populaire à Noël, envoyaient des
lacs d’amour le matin de la Saint-Valentin, mangeaient des crêpes
au carnaval, montraient leur esprit le 1^{er} avril et cassaient
religieusement des noix la veille de la Saint-Michel. Ayant appris
notre approche, la population tout entière sortit à la rencontre de son
ministre, revêtue de ses plus beaux habits et précédée d’une flûte et
d’un tambourin. On avait aussi préparé pour notre réception un festin
auquel nous nous assîmes gaiement; et, dans la conversation, le rire
suppléa à ce qui manquait en esprit.
Notre petite habitation était située au pied d’une colline en pente
douce, abritée par un beau taillis derrière et par une rivière bavarde
devant; d’un côté une prairie, de l’autre une pelouse. Ma ferme
consistait en vingt ares environ d’excellentes terres, pour lesquels
j’avais donné cent livres de pot-de-vin à mon prédécesseur. Rien ne
pouvait surpasser la propreté de mon petit enclos; les ormes et les
haies vives avaient un aspect de beauté indescriptible. Ma maison ne
se composait que d’un étage et était couverte en chaume, ce qui lui
donnait un air de calme bien-être; les murs à l’intérieur étaient
gentiment blanchis à la chaux, et mes filles entreprirent de les orner
de tableaux de leur composition. La même pièce nous servait de salon
et de cuisine, il est vrai; mais cela ne la rendait que plus chaude.
D’ailleurs, comme elle était tenue avec la plus extrême propreté,—les
plats, les assiettes et les cuivres bien écurés et disposés en rangées
brillantes sur les étagères,—l’œil était agréablement récréé et
n’éprouvait pas le besoin de meubles plus riches. Il y avait trois
autres pièces, une pour ma femme et pour moi, une pour nos deux filles
qui donnait dans la nôtre, et la troisième, avec deux lits, pour le
reste des enfants.
[Illustration]
La petite république à laquelle je donnais des lois était réglée de
la façon suivante: au lever du soleil, nous nous assemblions tous
dans notre salle commune, où le feu avait été allumé d’avance par la
servante. Après nous être salués les uns les autres avec les formes
convenables, car j’ai toujours pensé qu’il était bien de maintenir
certains signes matériels de bonne éducation, sans lesquels la liberté
détruit infailliblement l’amitié,—nous nous inclinions tous avec
reconnaissance devant cet être qui nous donnait encore un jour. Ce
devoir accompli, mon fils et moi nous allions nous livrer à nos travaux
habituels au dehors, tandis que ma femme et mes filles s’occupaient
du déjeuner, qui était toujours prêt à heure fixe. J’accordais une
demi-heure pour ce repas et une heure pour le dîner; ce temps se
passait en gaietés innocentes entre ma femme et mes filles, et en
argumentations philosophiques entre mon fils et moi.
Comme nous nous levions avec le soleil, nous ne poursuivions jamais
notre labeur après qu’il était couché; mais nous revenions à la maison,
où la famille nous attendait avec des visages souriants, et où un foyer
brillant et un bon feu étaient préparés pour nous recevoir. Et nous ne
manquions pas de convives: quelquefois le fermier Flamborough, notre
loquace voisin, et souvent le joueur de flûte aveugle, nous rendaient
visite et goûtaient notre vin de groseille, pour la fabrication
duquel nous n’avions perdu ni notre recette ni notre réputation.
Ces braves gens avaient plusieurs moyens de faire apprécier leur
compagnie; pendant que l’un jouait, l’autre chantait quelque touchante
ballade, «le Dernier Bonsoir de Johnny Armstrong», ou «la Cruauté de
Barbara Allen». La soirée se terminait de la manière dont nous avions
commencé la matinée: mes plus jeunes garçons étaient désignés pour
lire les prières du jour; et celui qui lisait le plus haut, le plus
distinctement et le mieux, devait avoir un sou le dimanche pour mettre
dans le tronc des pauvres.
Quand venait le dimanche, oh! c’était jour de grande toilette, et
tous mes édits somptuaires n’y pouvaient rien. En vain m’imaginais-je
sincèrement que mes harangues contre l’orgueil avaient dompté la
vanité de mes filles: je les trouvais toujours secrètement attachées
à toutes leurs anciennes parures; elles continuaient à aimer les
dentelles, les rubans, les verroteries et la gaze; ma femme elle-même
conservait de l’amour pour son poult-de-soie cramoisi, parce qu’il
m’était jadis arrivé de lui dire qu’il lui seyait bien.
Le premier dimanche, en particulier, leur conduite servit à me
mortifier. J’avais, la veille au soir, exprimé le désir que mes filles
fussent habillées de bonne heure le lendemain, car j’ai toujours aimé
être à l’église longtemps avant le reste de la congrégation. Elles
obéirent ponctuellement à mes instructions; mais quand nous fûmes pour
nous réunir au déjeuner du matin, voilà ma femme et mes filles qui
descendent habillées avec toute leur ancienne splendeur, les cheveux
plaqués de pommade, le visage marqueté de mouches à volonté, les jupes
ramassées en paquet par derrière et bruissant à chaque mouvement. Je ne
pus me retenir de sourire de leur vanité, surtout de celle de ma femme,
de qui j’attendais plus de discrétion. Cependant, dans une circonstance
si pressante, je ne trouvai d’autre ressource que d’ordonner à mon
fils, d’un air important, de demander notre carrosse. Les filles furent
stupéfaites du commandement; mais je le répétai avec plus de solennité
qu’auparavant. «Sûrement, mon ami, vous plaisantez, s’écria ma femme.
Nous pouvons parfaitement aller à pied jusque-là; nous n’avons pas
besoin de carrosse pour nous porter désormais.—Vous vous trompez, mon
enfant, répliquai-je. Si, nous avons besoin de carrosse; car si nous
allons à pied à l’église dans cet attirail, les enfants de la paroisse
eux-mêmes feront des huées derrière nous.
—Vraiment, reprit ma femme, j’avais toujours cru que mon Charles
aimait à voir autour de lui ses enfants propres et de bonne
mine.—Soyez aussi propres qu’il vous plaira, interrompis-je, et
je vous en aimerai d’autant mieux; mais tout ceci n’est pas de la
propreté, c’est de la friperie. Ces plissés, ces déchiquetures,
ces mouchetures ne serviront qu’à nous faire haïr des femmes de nos
voisins. Non, mes enfants, continuai-je d’un ton plus grave; ces robes
peuvent être refaites avec une coupe plus simple, car l’élégance est
fort déplacée chez nous, qui avons à peine les moyens de nous mettre
décemment. Je ne sais si ces volants et ces chiffons conviennent même
chez les riches, lorsque je considère que, d’après un calcul modéré,
les colifichets des vaniteux pourraient vêtir la nudité du monde des
indigents.»
Cette remontrance eut l’effet qu’elle devait avoir; elles allèrent,
avec un grand calme et à l’instant même, changer de costume; le
lendemain, j’eus la satisfaction de voir mes filles, sur leur désir
exprès, occupées à tailler dans leurs traînes des gilets du dimanche
pour les deux petits Dick et Bill; et ce qui fut le plus satisfaisant,
c’est que les robes semblaient avoir gagné à cette amputation.
[Illustration]
CHAPITRE V
_Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses
où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être
les plus funestes._
A UNE petite distance de la maison, mon prédécesseur avait fait un
banc, ombragé par une baie d’aubépine et de chèvrefeuille. Là, lorsque
le temps était beau et notre travail fini de bonne heure, nous avions
l’habitude de nous asseoir ensemble pour jouir d’un vaste paysage dans
le calme du soir. Là aussi nous prenions le thé, qui était devenu
maintenant un régal assez rare; et, comme nous n’en avions que de
temps en temps, il répandait une joie nouvelle, et les préparatifs ne
s’en faisaient pas avec peu d’empressement et de cérémonies. Dans ces
occasions, nos deux petits nous faisaient toujours la lecture, et ils
étaient régulièrement servis après que nous avions fini. Quelquefois,
pour mettre de la variété dans nos plaisirs, les filles chantaient en
s’accompagnant sur la guitare; pendant qu’elles formaient ainsi un
petit concert, ma femme et moi nous descendions, en nous promenant, le
champ en pente, embelli de campanules et de centaurées, causant de nos
enfants avec délices et jouissant de la brise qui transportait à la
fois la santé et l’harmonie.
De cette façon, nous commencions à trouver que toutes les situations
de la vie peuvent apporter leurs plaisirs propres. Chaque matin nous
éveillait pour la reprise du même travail, mais le soir nous en
dédommageait par une insoucieuse hilarité.
C’était au commencement de l’automne, un jour férié,—car je les
observais comme des intervalles de relâche dans le travail;—j’avais
amené ma famille à notre lieu ordinaire de récréation, et nos jeunes
musiciennes commençaient leur concert habituel. Pendant que nous nous
occupions ainsi, nous vîmes un cerf passer en bonds rapides à vingt
pas environ de l’endroit où nous étions assis. Au pantèlement de ses
flancs, il semblait pressé par les chasseurs. Nous n’avions guère
eu le temps de songer à la détresse du pauvre animal, lorsque nous
aperçûmes les chiens et les cavaliers arriver à toute vitesse à quelque
distance derrière et prendre le même sentier qu’il avait pris. Je fus
sur-le-champ d’avis de rentrer avec ma famille; mais la curiosité, ou
la surprise, ou quelque motif plus caché, retinrent ma femme et mes
filles à leurs places. Le chasseur qui courait en avant passa devant
nous avec une grande rapidité, suivi de quatre ou cinq autres personnes
qui semblaient emportées d’une hâte égale.
[Illustration]
En dernier lieu, un jeune gentilhomme, d’apparence plus distinguée
que les autres, s’avança, et, nous ayant regardés un instant, au lieu
de poursuivre la chasse, il s’arrêta court, donna son cheval à un
serviteur qui suivait, et s’approcha de nous avec un air d’insouciante
supériorité. Il semblait n’avoir pas besoin d’être annoncé, et il
allait saluer mes filles comme quelqu’un qui est certain d’être bien
reçu; mais elles avaient appris de bonne heure à déconcerter d’un
regard la présomption. Il nous fit alors savoir que son nom était
Thornhill, et qu’il était possesseur du domaine qui s’étendait à
quelque distance autour de nous. En conséquence, il se mit en devoir de
saluer la partie féminine de la famille, et tel est le pouvoir de la
fortune et des beaux habits qu’il n’éprouva pas un second refus. Comme
son abord, quoique suffisant, était facile, nous devînmes bientôt plus
familiers, et, apercevant des instruments de musique déposés près de
nous, il demanda qu’on lui fît la faveur de chanter. Peu partisan de
liaisons si disproportionnées, je fis signe de l’œil à mes filles pour
les empêcher de consentir; mais un autre signe de leur mère détruisit
l’effet du mien, si bien qu’elles nous donnèrent, d’un air joyeux, un
morceau à la mode de Dryden. M. Thornhill parut ravi du choix et de
l’exécution; puis il prit la guitare lui-même. Il ne jouait que très
médiocrement; néanmoins, ma fille aînée lui rendit ses applaudissements
avec usure et l’assura qu’il tirait des sons plus hauts que ne le
faisait son maître même. A ce compliment il fit un salut, auquel elle
répondit par une révérence. Il loua son goût; elle vanta son jugement.
Un siècle n’aurait pas mieux noué leur connaissance. Cependant la
vaniteuse mère, aussi heureuse, insistait de son côté pour que
son seigneur entrât et goûtât un verre de sa groseille. Toute la
famille semblait avoir à cœur de lui plaire: mes filles essayaient
de l’intéresser sur les sujets qu’elles croyaient avoir le plus
d’actualité, tandis que Moïse, au contraire, lui soumettait une ou deux
questions à propos des anciens, qui lui valurent la satisfaction de
se voir rire au nez; mes tout petits n’étaient pas moins empressés et
s’attachaient avec amour à l’étranger. Tous mes efforts suffisaient à
peine à empêcher leurs doigts sales de manier et de ternir les galons
de ses habits et de lever les pattes de ses poches pour voir ce qu’il
y avait dedans. A l’approche du soir, il prit congé; mais pas avant
d’avoir demandé la permission de renouveler sa visite, ce que nous lui
accordâmes avec la plus grande facilité, car il était notre seigneur.
Dès qu’il fut parti, ma femme tint conseil sur les événements du jour.
Elle était d’avis que c’était un coup des plus heureux; car, à sa
connaissance, des choses plus étranges que celle-là avaient réussi.
Elle espérait encore voir le jour où nous pourrions dresser la tête au
milieu des plus huppés et elle conclut en protestant qu’il lui était
impossible de voir la raison pour laquelle les deux misses Wrinklers
avaient épousé de grandes fortunes quand ses enfants, à elle, n’en
auraient pas. Comme ce dernier argument était à mon adresse, je
protestai également que j’étais, comme elle, incapable d’en voir la
raison, non plus que celle pour laquelle M. Simkins avait gagné le
lot de dix mille livres à la loterie quand nous étions restés avec
un billet nul. «Je le déclare, Charles, s’écria ma femme, c’est de
cette façon que vous nous glacez toujours, mes filles et moi, quand
nous sommes gaies. Dites-moi, Sophie, ma chère, que pensez-vous de
notre nouveau visiteur? Ne trouvez-vous pas qu’il semble avoir un bon
naturel?—Infiniment bon, en vérité, maman, répliqua-t-elle. Je crois
qu’il a beaucoup à dire sur tout et qu’il n’est jamais à court; et
plus le sujet est mince, plus il a à dire.—Oui, s’écria Olivia, il
est assez bien pour un homme; pourtant, quant à moi, je ne l’aime pas
beaucoup; il est par trop impudent et familier; mais sur la guitare il
est révoltant.» J’interprétai ces deux derniers discours par la méthode
des contraires, et je trouvai ainsi que Sophia le méprisait dans son
for intérieur autant que, secrètement, Olivia l’admirait. «Quelles que
soient vos opinions sur son compte, mes enfants, m’écriai-je, pour
confesser la vérité, il ne m’a pas prévenu en sa faveur. Les amitiés
disproportionnées se terminent toujours par des dégoûts, et je crois
qu’il paraissait, malgré toute sa facilité de manières, parfaitement
sentir la distance qui est entre nous. Tenons-nous-en à des compagnons
de notre rang. Il n’y a point de caractère plus méprisable que celui
de l’homme coureur de fortune, et je ne vois pas pourquoi les femmes
qui courent après la fortune ne seraient pas méprisables aussi. Ainsi,
à tout le mieux, nous serons méprisables si ses vues sont honnêtes;
mais si elles ne le sont pas!... Je frémis rien que d’y songer! Il
est vrai que je n’ai point d’appréhensions quant à la conduite de mes
enfants, mais je pense qu’il y en a quelques-unes à avoir quant à son
caractère, à lui.» J’aurais continué si je n’avais été interrompu par
un domestique du squire qui nous envoyait, avec ses compliments, un
quartier de venaison et la promesse de dîner chez nous quelques jours
plus tard. Ce présent opportun plaidait en sa faveur plus puissamment
que tout ce que j’avais à dire n’aurait pu faire contre lui. Je gardai
donc le silence, me contentant d’avoir seulement indiqué le danger
et laissant à leur discrétion le soin de l’éviter. La vertu, qui a
toujours besoin qu’on la garde, vaut à peine la sentinelle.
[Illustration]
CHAPITRE VI
_Bonheur d’un foyer rustique._
LA discussion avait été poussée avec nue certaine chaleur. Afin de
raccommoder les choses, il fut convenu à l’unanimité que nous aurions
un morceau de venaison pour souper, et nos filles s’empressèrent de se
mettre à l’œuvre.
«Je suis fâché, m’écriai-je, que nous n’ayons ni voisin ni étranger,
pour prendre part à cette bonne chère: l’hospitalité donne aux festins
de ce genre une double saveur.—Dieu me bénisse! dit aussitôt ma femme.
Voici venir notre excellent ami M. Burchell, qui a sauvé notre Sophia,
et qui vous bat proprement dans la discussion.—Me réfuter dans la
discussion, moi, enfant! m’écriai-je. Vous vous trompez en cela, ma
chère; je crois qu’ils ne sont pas nombreux, ceux qui en sont capables.
Je n’ai jamais discuté vos talents pour confectionner les pâtés d’oie,
et je vous prie de me laisser la discussion.» Pendant que je parlais,
le pauvre M. Burchell entra dans la maison; toute la famille lui fit
accueil et lui serra cordialement la main, tandis que le petit Dick lui
poussait officieusement une chaise.
L’amitié de ce pauvre homme me plaisait pour deux raisons: je savais
qu’il avait besoin de la mienne, et je savais de même qu’il était
aussi obligeant qu’il pouvait l’être. On le connaissait dans notre
voisinage sous le nom du pauvre monsieur qui n’avait voulu rien faire
de bon quand il était jeune, quoiqu’il n’eût pas encore trente ans.
Par intervalles, il causait avec un grand bon sens; mais en général
il se plaisait surtout dans la compagnie des enfants, qu’il avait
coutume d’appeler de petits hommes inoffensifs. J’appris qu’il était
fameux pour leur chanter des ballades et leur raconter des histoires.
Il sortait rarement sans avoir dans ses poches quelque chose pour
eux, un morceau de pain d’épice ou un sifflet d’un sou. Il avait
coutume de venir passer quelques jours dans notre localité, vivant de
l’hospitalité des habitants. Il prit place au souper au milieu de nous,
et ma femme n’épargna pas son vin de groseille. On raconta chacun son
histoire; il nous chanta d’anciennes chansons et dit aux enfants le
conte du Daim de Beverland, avec l’histoire de la patiente Grisèle, les
aventures de Catskin, et enfin le Bosquet de la belle Rosamonde. Notre
coq, qui chantait toujours à onze heures, nous dit alors qu’il était
temps de reposer; mais une difficulté imprévue s’éleva pour le logement
de l’étranger; tous nos lits étaient déjà occupés, et il était trop
tard pour l’envoyer à l’auberge voisine. Dans cet embarras, le petit
Dick lui offrit sa part de lit si son frère Moïse voulait le laisser
coucher avec lui.
[Illustration]
«Et moi, s’écria Bill, je donnerai ma part à M. Burchell, si mes
sœurs veulent me prendre avec elles.—Bien cela, mes bons enfants,
m’écriai-je. L’hospitalité est un des premiers devoirs du chrétien. La
bête se retire dans son abri, l’oiseau vole à son nid, mais l’homme
dénué ne peut trouver de refuge que chez son semblable. Le plus complet
étranger dans ce monde fut celui qui est venu le sauver. Jamais
il n’eut une maison à lui, comme s’il voulait voir ce qui restait
d’hospitalité parmi nous. Déborah, ma chère, dis-je à ma femme, donnez
un morceau de sucre à chacun de ces garçons, et que celui de Dick soit
le plus gros, car il a parlé le premier.»
Au matin, de bonne heure, j’appelai toute ma famille pour aider à
mettre en sûreté une coupe de regain, et notre hôte offrant son
concours, on le laissa se joindre à nous. Notre besogne allait
vivement; nous retournions au vent l’herbe fauchée. Je marchais en
tête, et le reste suivait en bon ordre. Je ne pus m’empêcher cependant
de remarquer l’empressement de M. Burchell à assister ma fille Sophia
dans sa part de travail. Quand il avait fini sa propre tâche, il allait
s’associer à la sienne et lui causait de près; mais j’avais trop
bonne opinion du jugement de Sophia et j’étais trop bien convaincu
de son ambition, pour qu’un homme ruiné me causât aucune inquiétude.
Lorsque nous eûmes terminé pour la journée, on invita M. Burchell
comme le soir précédent; mais il refusa, parce qu’il devait coucher
cette nuit-là chez un voisin, à l’enfant duquel il portait un sifflet.
Il partit, et notre conversation, à souper, tomba sur l’infortuné
qui était tout à l’heure notre hôte. «Quel frappant exemple offre
ce pauvre homme, disais-je, des misères qui suivent une jeunesse de
légèreté et d’extravagance! Il ne manque nullement de bon sens, et cela
ne sert qu’à aggraver ses anciennes folies. Pauvre être abandonné!
où sont maintenant les festineurs, les flatteurs qui recevaient de
lui jadis des inspirations et des ordres? Ils courtisent peut-être
le baigneur interlope qu’ont enrichi ses dissipations. Jadis ils lui
donnaient des louanges, et maintenant c’est son ancien complaisant
qu’ils applaudissent; leurs transports d’autrefois à propos de son
esprit se sont changés en sarcasmes sur sa folie: il est pauvre, et
peut-être mérite-t-il la pauvreté, car il n’a ni l’ambition d’être
indépendant ni le talent d’être utile.» Poussé peut-être par quelques
raisons secrètes, je fis cette observation avec un excès d’acrimonie
que ma Sophia me reprocha doucement. «Quelle qu’ait été son ancienne
conduite, papa, sa situation devrait aujourd’hui le mettre à l’abri de
la censure. Son indigence actuelle est un châtiment suffisant pour sa
folie passée, et j’ai entendu papa lui-même dire que nous ne devions
jamais frapper sans nécessité une victime que la Providence tient sous
la verge de son courroux.—Vous avez raison, Sophia, s’écria mon fils
Moïse, et un ancien donne un beau symbole de la malice d’une telle
conduite en représentant les efforts d’un rustre pour écorcher Marsyas,
dont la peau, à ce que nous dit la fable, avait été déjà complètement
enlevée par un autre. D’ailleurs, je ne sais pas si la condition de ce
pauvre homme est aussi mauvaise que mon père voudrait la représenter.
Nous ne devons pas juger des sentiments des autres par ce que nous
pourrions sentir à leur place. Quelque obscure que soit l’habitation
de la taupe à nos yeux, l’animal n’en trouve pas moins son logement
suffisamment éclairé. Et pour dire la vérité, l’esprit de cet homme
paraît convenir à sa situation; car je n’ai jamais entendu personne
de plus enjoué qu’il ne l’était aujourd’hui lorsqu’il conversait avec
vous.» Cela fut dit sans la moindre intention et cependant provoqua une
rougeur qu’elle s’efforça de cacher sons un rire affecté, l’assurant
qu’elle avait à peine fait attention à ce que M. Burchell lui disait,
mais qu’elle croyait qu’il avait bien pu être jadis un _gentleman_ très
distingué. La hâte qu’elle mit à s’excuser et sa rougeur étaient des
symptômes qu’en moi-même je n’approuvais point; mais je renfermai mes
soupçons.