Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voy

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et

a^{bc}.

LE VICAIRE

DE WAKEFIELD

OLIVER GOLDSMITH

LE VICAIRE

DE WAKEFIELD

TRADUCTION NOUVELLE ET COMPLÈTE

PAR

B.-H. GAUSSERON

[Illustration]

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

7, RUE SAINT-BENOIT

[Illustration]

PRÉFACE[1]

OLIVER Goldsmith naquit au village de Pallas, ou Pallasmore, dans le

comté de Longford, en Irlande, le 10 novembre 1728. Son père, qui y

était pasteur, avec un revenu de mille francs par an, se transporta

peu après avec sa famille à Lissoy, dans le comté de Westmeath, où

on offrait de rétribuer son ministère un peu plus de quarante livres

sterling.

Le jeune Goldsmith était petit, grêlé et gauche. A l’école, ses

camarades se moquaient de lui et le battaient. Faible de corps et

dépourvu d’argent de poche, il ne pouvait ni se faire craindre ni se

concilier des amitiés intéressées. Le maître d’ailleurs le trouvait

lourd et stupide.

A dix-huit ans, on l’envoya à l’Université de Dublin, comme _sizar_,

c’est-à-dire comme étudiant pauvre, payant par des services domestiques

l’instruction qu’il recevait. Quand le besoin d’argent le talonnait et

qu’il avait épuisé les ressources qu’une mince garde-robe lui procurait

chez le prêteur sur gages, il composait des chansons qu’il allait

vendre, à cinq shillings pièce, et qu’il avait ensuite le chatouillant

plaisir d’entendre lamentablement crier par les mendiants dans les rues

de Dublin.

Au sortir de l’Université, où il ne manqua pas de mésaventures, il

vécut quelque temps à la maison paternelle, ou plutôt maternelle, car

son père, le révérend Charles Goldsmith, était mort. Mais il fallait

se créer une position, et le problème de gagner sa vie ne fut pas

aisément résolu par Goldsmith. Précepteur, étudiant en droit à Dublin,

étudiant en médecine à Édimbourg, puis à Leyde où il profite des leçons

des deux illustres professeurs Albinus et Gaubius, que lui seul, je

suppose, a connus, il tire le plus d’argent qu’il peut—ce qui ne veut

pas dire beaucoup—de son excellent oncle Contarine, et il fait, dans

des conditions dont un chapitre du _Vicaire de Wakefield_ nous donne la

description idéalisée, de longs voyages à travers la France, la Suisse

et l’Italie. Toute cette période de la vie de Goldsmith est racontée

par la plupart de ses biographes avec force détails et anecdotes où la

légende et l’imagination suppléent les documents précis, qui souvent

font défaut. Quelque part en Italie, on ne sait où ni comment, il

se fit recevoir docteur en médecine. Il est vrai que, plus tard, le

docteur Goldsmith ayant voulu passer, à Londres, un examen d’infirmier

des hôpitaux, fut refusé sans hésitation.

C’est probablement au prestige de son titre que Goldsmith, revenu

misérable à Londres, dut de trouver une place chez un pharmacien.

Encouragé, il essaya de se faire une clientèle, sans grand succès

sans doute, car il entra bientôt comme correcteur dans l’imprimerie

de Samuel Richardson, l’auteur de _Clarisse Harlowe_. Il y fit une

tragédie. L’imprimeur-romancier, consulté sur ce produit de la muse

de Goldsmith, le lui fit, sagement il faut croire, mettre au panier.

Nous le trouvons ensuite, en qualité de surveillant et de répétiteur,

chez un docteur Milner, qui tenait une école à Peckham. Il y fut

matériellement moins malheureux que ne le donne à penser le récit de

George Primrose dans le _Vicaire_. C’est là, à la table du maître de

l’école, qu’il rencontra le libraire Griffiths et que sa destinée se

décida. Oliver Goldsmith devait être un auteur à gages, un _hack_,

comme disent les Anglais, qui donnent le même nom aux manœuvres

littéraires qu’aux chevaux de louage.

Griffiths l’employa (1757) à écrire, pour sa _Monthly Review_, des

comptes rendus de livres sur lesquels sa femme, M^{rs} Griffiths, avait

droit de censure et de correction. Cet arrangement dura cinq mois.

Les charmes de son rédacteur en chef n’enchaînèrent pas le volage

Goldsmith, qui laissa là sa pitance et ses comptes rendus, et se

réfugia de nouveau chez le docteur Milner. Il y commença son ouvrage

intitulé _Enquiry into the Present State of polite learning in Europe_,

«Recherches sur l’état présent de la culture intellectuelle en Europe»,

et en même temps il se portait candidat pour un poste de médecin du

gouvernement sur la côte de Coromandel. Il fut nommé; mais, pour toutes

les raisons que l’on peut supposer, il ne partit pas. Au lieu d’aller à

Coromandel, il s’établit dans un grenier de Fleet street et recommença

son métier de faiseur de copie à forfait.

Son premier livre fut publié anonymement et par souscription le 2 avril

1759. Il fit du bruit dans Grub street et dans les tavernes littéraires

de Londres, où tout le monde en connaissait l’auteur. Goldsmith y

divise l’histoire littéraire en trois âges: la jeunesse, ou âge des

poètes; la maturité, ou âge des philosophes, et le déclin, ou âge des

critiques. Et il malmène de la bonne façon les critiques et leurs

œuvres. Pour un homme qui avait vécu et qui vivait encore du métier, la

chose ne manque pas de piquant.

Il n’en continua pas moins de faire la même besogne que les critiques

qu’il critiquait, avec la différence qu’il peut y avoir cependant entre

un écrivain comme Goldsmith et les pourvoyeurs ordinaires des revues

du temps. Le 6 octobre 1759, parut le premier numéro de _The Bee_,

«l’Abeille», entreprise du libraire Wilkie, dont il était l’unique

rédacteur. L’aventure ne fut ni profitable ni longue; mais en même

temps il écrivait, dans un journal quotidien, _The Public Ledger_,

«le Grand Livre public», deux lettres par semaine, que le libraire

Newbery lui payait une guinée la pièce. Ces lettres, comme c’était la

mode alors (_Lettres siamoises_, _Lettres persanes_, etc.), étaient

supposées écrites par le Chinois Lien-Chi-Altangi voyageant en Europe.

Elles furent publiées ensuite à part sous le titre de _The Citizen of

the World_, «le Citoyen du Monde».

Tous ces travaux finirent par le mettre en état de mieux vivre, et il

se hâta de vivre trop bien. Aussi peut-on dire du pauvre Goldsmith

que, plus il gagna d’argent, plus il eut de dettes. Nous sommes à

l’époque de sa grande activité. Son libraire, Newbery, le pousse,

et il produit traités sur traités, brochures sur brochures, à toute

occasion et sur tout sujet. Il est fort répandu; son ami Johnson, le

grand docteur Johnson, l’oracle littéraire du siècle, le patronne

et le produit. Surmené par le travail et par les exigences de ses

relations, qui se font et s’entretiennent surtout dans les tavernes

et les cercles, Goldsmith va vers ce temps (1762) passer une saison à

Tunbridge et à Bath. Il en revient pour publier _The Life of Richard

Nash, Esq._, la Vie du beau Nash, naguère encore le héros de Bath pour

ses excentricités et le grand inspirateur de la mode.

Le libraire Newbery, qui le tenait en chartre privée et payait pour

lui sa pension et son loyer, ayant cru pouvoir le laisser à lui-même,

il s’endetta tellement vis-à-vis de sa propriétaire que celle-ci le

menaça sérieusement de le faire arrêter. Johnson, averti par lettre

de la fâcheuse occurrence, envoya aussitôt une guinée à son ami pour

lui faire prendre patience, et suivit de près son envoi. Goldsmith

prenait patience en effet; il avait déjà, par une recette alchimique

peu secrète, transmué partie de la guinée en or potable, et vidait une

bouteille de vin de Madère lorsque Johnson entra. Celui-ci le ramena à

des idées plus pratiques. Goldsmith se souvint qu’il avait, tout prêt,

un roman en manuscrit. Johnson le porta à Francis Newbery, le neveu

du Newbery déjà nommé, et revint porteur de soixante livres sterling,

avec lesquelles Oliver se libéra non sans accabler sa propriétaire des

épithètes les plus indignées.

Ce manuscrit était celui du _Vicaire de Wakefield_.

Ceci se passait vers la fin de 1764. Le libraire, peu enchanté de

l’affaire, qu’il n’avait faite qu’à la sollicitation de Johnson,

n’osait, courir les risques de l’impression. Il ne se décida à publier

le roman qu’en mars 1766, après que le grand succès du premier poème de

Goldsmith, _The Traveller_, se fût bien affirmé.

_The Traveller_, «le Voyageur», fut publié par Newbery l’aîné. C’est

le premier ouvrage qui porte le nom de l’auteur. Il y avait travaillé

longtemps, et, dès l’époque de ses pédestres voyages sur le continent,

en avait envoyé la première esquisse à son frère Henry, auquel il le

dédia. On n’avait rien vu d’aussi parfait depuis Pope, et la réputation

de Goldsmith fut faite du coup.

Il la soutint par une augmentation de dépenses que justifiaient

insuffisamment les vingt livres sterling que les libraires Griffin

et Newbery lui payèrent peu après pour un volume contenant un choix

de ses _Essays_. Il voulut chercher des ressources ailleurs que dans

ses labeurs littéraires accoutumés, et il revint à l’exercice de la

profession de médecin, muni, cette fois, d’un magnifique manteau

écarlate et d’une riche canne à pomme d’or. Avec une assurance bien

naturelle en un tel équipage, il rédigeait des ordonnances qu’aucun

apothicaire n’osait préparer; si bien que, se voyant incompris de ce

côté, il se résigna définitivement à n’être que docteur _in partibus_.

C’est vers ce temps qu’il aborda le théâtre. Le 29 janvier 1768, il

fit représenter sur la scène de Covent Garden _The Good natured Man_,

«l’Homme au bon naturel», avec un prologue du D^r Johnson. La comédie,

gaie et spirituelle, frisant même la farce, eut du succès et rapporta

cinq cents livres à l’auteur. C’était une fortune pour Goldsmith. Il

n’hésita pas: il employa quatre cents livres à acheter dans Middle

Temple un appartement superbe, et le reste à inaugurer comme il

convenait sa nouvelle installation.

Ce n’était pas ainsi qu’il pouvait se délivrer de l’obligation de ramer

sur sa galère. Il se mit à une histoire de Rome (_A Roman History_),

que lui avait commandée le libraire Davies. L’histoire parut, et

Johnson déclara qu’elle valait mieux que les abrégés de Lucius Florus

et d’Eutrope, et qu’elle était supérieure à Vertot.

Il s’était engagé en 1769 à écrire pour le libraire Griffin une

Histoire de la nature animée (_History of animated nature_) en huit

volumes, pour huit cents guinées, sur lesquelles il avait reçu cinq

cents livres d’avance. Goldsmith ne savait distinguer une oie d’un

canard que sur la table, et ses connaissances en histoire naturelle

n’allaient pas au delà. Aussi le D^r Johnson ne s’avançait-il pas trop

en prédisant que l’Histoire de la nature animée serait aussi amusante

qu’un conte persan. Cependant il interrompit cette grande œuvre pour

gagner cinq cents autres livres avec Davies qui, désireux d’exploiter

la veine ouverte par l’Histoire romaine, le pressait de lui faire une

«Histoire d’Angleterre, depuis la naissance de l’empire britannique

jusqu’à la mort de George II, en quatre volumes in-octavo». En même

temps, il écrivait une vie de Thomas Parnell, poète irlandais, mort

en 1717, et dont un poème, _l’Ermite_, a été traduit en français par

Hennequin.

Au milieu de ces soucis d’argent et de ces travaux de librairie,

Goldsmith polissait d’une main amoureuse un nouveau poème, le pendant

du _Traveller_, qui parut le 26 mai 1770, sous le titre de _The

Deserted village_, «le Village abandonné». Les souvenirs de son

enfance, poétisés par la distance et l’imagination, donnent un charme

pénétrant à ces vers harmonieux et émus, qui racontent les malheurs

de toute une population chassée de son riant village par le caprice

du seigneur propriétaire du sol. Il y aurait à rapprocher du _Village

abandonné_ de Goldsmith certains passages de l’_Hermann et Dorothée_ de

Gœthe, et il ne me surprendrait pas que celui-ci dût quelque chose à

celui-là.

Le succès fut énorme et plaça Goldsmith au premier rang des

littérateurs de son temps. Lancé dans la société des écrivains, des

artistes et des grands seigneurs beaux esprits, entraîné à dépenser,

avec l’argent qu’il n’avait pas, son temps si précieux et ses forces

qui commençaient à s’épuiser, il trouvait encore le moyen d’écrire de

gracieux et malins badinages en vers, comme le «Cuissot de venaison»

(_The Haunch of venison_) adressé à lord Clare, et _Retaliation_,

amicalement dirigé contre Garrick et qui ne fut pas imprimé de son

vivant. Le théâtre lui avait assez bien réussi une fois pour qu’il

y songeât de nouveau. Le 15 mars 1773, il donnait à Covent Garden

une comédie intitulée _She stoops to conquer_, «Elle plie pour mieux

vaincre», supérieure à la première, et digne de rester classique.

Ce succès servit à ameuter les critiques et à aigrir le pauvre

Goldsmith, enfoncé plus que jamais dans les dettes et les engagements

impossibles à tenir. Une histoire de la Grèce (_History of Greece_),

que Griffin lui avait payée deux cent cinquante livres, fut, je crois,

le dernier labeur qu’il exécuta. Excédé de toutes manières, l’esprit

inquiet, désespérant de sortir jamais de cette tourbière de la dette où

il s’était jeté avec la confiance et l’étourderie de la jeunesse, et

où, malgré tous les efforts de son âge mûr, il ne savait que s’enlizer

davantage, Oliver Goldsmith mourut le 4 avril 1774. Il fut enterré

dans le cimetière de l’église du Temple, on ne sait au juste à quel

endroit. Quelques années après, on lui éleva un monument à Westminster,

et le D^r Johnson composa, pour y être gravée, l’épitaphe de son ami.

Plutôt que le pompeux latin lapidaire du docteur, ces paroles, par

lesquelles il résumait son jugement sur Oliver Goldsmith, méritent

d’être rapportées, et l’on peut y souscrire, je pense: «Il gagna de

l’argent par tous les moyens ingénieux qui en procurent et le gaspilla

dans toutes les folies qui le dépensent. Mais ne nous souvenons pas de

ses faiblesses. Ce fut vraiment un très grand homme.»

J’ajouterai un mot. Goldsmith fut bon. S’il ne parvenait pas à payer

ses créanciers, son argent était à tous ceux qui le lui demandaient.

Dans le désordre de sa vie, dans la dépendance où le mit la nécessité

et où le maintint l’imprévoyance, il garda intactes son honnêteté

littéraire et une dignité si simple et si éloignée de l’ostentation

que beaucoup, qui en eussent été incapables, la prenaient pour de la

niaiserie et s’en moquaient. Le gouvernement veut acheter sa plume;

il répond à l’intermédiaire envoyé pour le sonder: «Je puis gagner

assez pour satisfaire à mes besoins sans écrire pour aucun parti.

L’assistance que vous venez m’offrir ne m’est donc pas nécessaire.» Le

comte de Northumberland est nommé vice-roi d’Irlande. Il fait venir

Goldsmith et lui demande en quoi il peut le servir. «J’ai là-bas un

frère, pasteur et peu fortuné, répond le poète. Je le recommande à

votre bienveillance.» Ce sont là des traits qui font aimer l’homme,

quelles que soient ses imperfections.

Je ne dirai rien de la réputation d’esprit lourd et de causeur ridicule

qu’on lui avait faite de son temps et qui s’est perpétuée jusqu’à

nous. Il n’est guère probable que l’ami de Johnson et de tant d’autres

brillants esprits fût un sot en conversation, ou même, comme l’a dit

Horace Walpole, un «idiot inspiré». Un de ses derniers biographes,

M. William Black, a montré clairement qu’il avait l’esprit très

fin, et que, le plus souvent, on prenait pour des balourdises des

saillies délicates ou des épigrammes subtiles qu’au milieu de leurs

grands éclats de rire et de leurs plaisanteries à l’emporte-pièce ses

compagnons ne comprenaient généralement pas. Cette raillerie discrète

de Goldsmith, qui a l’air de se tourner contre soi-même pour mieux

atteindre les autres, cette mesure dans la satire, qui indique les

vices et les ridicules sans avoir l’air de les voir, ne sont pas les

moindres charmes de son œuvre et nulle part n’apparaissent mieux que

dans le _Vicaire de Wakefield_.

Je n’ai pas à porter de jugement ici sur ce chef-d’œuvre qui, comme

tous les chefs-d’œuvre d’un ordre élevé, appartient à l’humanité autant

qu’au pays où il s’est produit.

M. Émile Chasles prépare sur le roman de Goldsmith une étude que sa

sagacité, vivifiée par son enthousiasme du beau, remplira de vues

nouvelles et profondes. Pour moi, j’ai cherché dans ma traduction

à obtenir, le plus qu’il m’a été possible, par l’exactitude de la

reproduction, l’identité de l’effet.

Tel qu’il est, je présente mon travail au public avec le désir très

vif qu’il contribue à entretenir la popularité de Goldsmith et de son

œuvre parmi nous. Le moment est bon pour pousser à la fréquentation des

esprits nobles et des écrits sains.

B.-H. G.

LE VICAIRE

DE WAKEFIELD

[Illustration]

AVERTISSEMENT

IL y a cent défauts dans ceci, et l’on pourrait dire cent choses pour

prouver que ce sont des beautés. Mais il n’est pas besoin. Un livre

peut être amusant avec de nombreuses erreurs, et très ennuyeux sans une

seule absurdité. Le héros de ce morceau réunit les trois plus grands

caractères qui soient sur terre: il est prêtre, agriculteur, père de

famille. Il est représenté comme prêt à enseigner et prêt à obéir,

comme simple dans l’abondance et majestueux dans l’adversité. Dans

cet âge d’opulence et de raffinement, à qui ce caractère pourra-t-il

plaire? Ceux qui aiment la grande vie se détourneront avec dédain de la

simplicité de son foyer rustique. Ceux qui prennent la grossièreté pour

une humeur plaisante ne trouveront point d’esprit dans son inoffensif

entretien, et ceux qui ont appris à se moquer de la religion riront

d’un homme dont les principaux motifs de consolation se puisent dans la

vie future.

OLIVER GOLDSMITH.

[Illustration]

CHAPITRE PREMIER

_Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de

parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures._

J’AI toujours été d’avis que l’honnête homme qui se marie et élève une

grande famille rend plus de services que celui qui reste célibataire et

se contente de parler de la population. Cédant à ce motif, il y avait

à peine un an que j’avais pris les Ordres, lorsque je me mis à songer

sérieusement au mariage, et je choisis ma femme, comme elle-même sa

robe de noce, non pour la finesse et le lustre de la surface, mais pour

ces qualités qui supportent bien l’usage. Il faut lui rendre justice:

c’était une bonne, une remarquable femme; et quant à l’éducation, il y

avait peu de dames de province qui pussent en montrer davantage. Elle

était capable de lire n’importe quel livre anglais sans trop épeler;

mais pour les conserves, les confitures et la cuisine, personne ne la

surpassait. Elle se piquait aussi de trouver des idées excellentes pour

le ménage, bien que je n’aie jamais réussi à m’apercevoir que toutes

ses idées nous rendissent plus riches.

Cependant nous nous aimions tendrement, et notre affection grandissait

à mesure que nous vieillissions. De fait, il n’y avait rien qui pût

nous irriter contre le monde, ou l’un contre l’autre. Nous avions

une maison élégante, située dans un beau pays et un bon voisinage.

L’année se passait en amusements moraux ou champêtres, en visites à

nos voisins riches, en soulagements donnés à ceux qui étaient pauvres.

Nous n’avions point de révolutions à craindre, point de fatigues à

supporter; toutes nos aventures étaient au coin du feu, et toutes nos

migrations du lit bleu au lit brun.

Comme nous demeurions près de la route, nous avions souvent la visite

du voyageur ou de l’étranger, qui goûtaient notre vin de groseille,

pour lequel nous jouissions d’une grande réputation; et je déclare

avec la véracité de l’historien que je n’ai jamais su qu’aucun d’eux

y ait trouvé à redire. Nos cousins également, jusqu’au quarantième

degré, se rappelaient tous leur consanguinité sans nullement recourir

au bureau des généalogies, et venaient très fréquemment nous voir.

Quelques-uns ne nous faisaient pas grand honneur par ces revendications

de parenté, car nous avions dans le nombre l’aveugle, le manchot et

le boiteux. Cependant ma femme insistait toujours sur ce qu’étant la

même chair et le même sang, ils devaient s’asseoir avec nous à la même

table. De sorte que, si nous n’avions pas autour de nous des amis très

riches, nous en avions généralement de très heureux; car cette remarque

se trouvera juste dans tout le cours de la vie, que plus le convive

est pauvre, plus il est content d’être bien traité; et de même que

certaines gens s’extasient sur les couleurs d’une tulipe ou sur l’aile

d’un papillon, moi j’étais, par nature, admirateur des visages heureux.

[Illustration]

Cependant lorsqu’un de nos parents se trouvait être une personne d’un

trop méchant caractère, ou un convive gênant, ou quelqu’un dont nous

désirions nous débarrasser, j’avais toujours soin de lui prêter, à

son départ de ma maison, un habit de cheval, ou une paire de bottes,

ou quelquefois un cheval de peu de valeur, et j’eus invariablement la

satisfaction de voir qu’il ne revenait jamais les rendre. Par ce moyen,

la maison était purgée de ceux que nous n’aimions pas; mais jamais

la famille de Wakefield n’a eu la réputation de mettre à la porte le

voyageur ou le parent pauvre.

Nous vécûmes ainsi plusieurs années dans un état de grand bonheur;

non que nous n’eussions parfois de ces petits froissements que la

Providence envoie pour rehausser le prix de ses faveurs. Mon verger

était souvent ravagé par des écoliers, et les crèmes de ma femme

mises au pillage par les chats et les enfants. Le seigneur du village

s’endormait quelquefois aux endroits les plus pathétiques de mon

sermon, ou sa noble dame ne répondait aux civilités de ma femme à

l’église que par une révérence écourtée. Mais nous surmontions bientôt

la contrariété causée par de tels accidents, et, d’ordinaire, au bout

de trois ou quatre jours, nous nous demandions comment ils avaient pu

nous émouvoir.

Mes enfants, nés de parents vertueux et élevés sans mollesse, étaient

à la fois bien faits et sains; mes fils robustes et actifs, mes filles

belles et d’une fraîcheur épanouie. Quand je me tenais au milieu de ce

petit cercle, qui promettait des appuis au déclin de mon âge, je ne

pouvais m’empêcher de répéter la fameuse histoire du comte Abensberg

qui, lors du voyage de Henri II à travers l’Allemagne, et tandis

que les autres courtisans accouraient avec leurs trésors, amena ses

trente-deux enfants et les présenta à son souverain comme la plus

précieuse offrande qu’il pût faire. De la même façon, bien que je n’en

eusse que six, je les considérais comme un présent très précieux fait

à mon pays, et conséquemment je regardais celui-ci comme mon débiteur,

Notre fils aîné fut nommé George, du nom de son oncle, qui nous avait

laissé dix mille livres sterling. Notre second enfant était une fille;

j’avais l’intention de lui donner le nom de sa tante Grisèle; mais

ma femme qui, durant sa grossesse, avait lu des romans, insista pour

qu’on l’appelât Olivia. Moins d’une année après, nous eûmes une autre

fille, et j’avais résolu cette fois que Grisèle serait son nom; mais

une riche parente ayant eu la fantaisie d’être marraine, la fille fut,

par ses instructions, appelée Sophia, de sorte que nous eûmes deux noms

romanesques dans la famille; mais je proteste solennellement que je n’y

fus pour rien. Moïse vint ensuite, et, après un intervalle de douze

ans, nous eûmes encore deux fils.

Il ne servirait de rien de nier mon ravissement quand je voyais toute

ma petite famille autour de moi; mais la vanité et la satisfaction

de ma femme étaient encore plus grandes que les miennes. Lorsque nos

visiteurs disaient: «Eh! sur ma parole, Mrs Primrose, vous avez les

plus beaux enfants de tout le pays.—Ah! voisin, répondait-elle, ils

sont comme le ciel les a faits, assez beaux s’ils sont assez bons;

car beau est qui bien fait.» Et alors elle ordonnait de tenir la tête

droite à ses filles qui, à ne rien cacher, étaient certainement fort

belles. L’extérieur seul est une chose tellement frivole pour moi, que

je n’aurais guère songé à en faire mention, si ce n’avait été un sujet

général de conversation dans le pays. Olivia, alors âgée de dix-huit

ans environ, avait cette luxuriance de beauté avec laquelle les

peintres ont coutume de représenter Hébé: ouverte, animée, dominatrice.

Les traits de Sophia n’étaient pas si frappants au premier abord, mais

souvent ils produisaient un effet plus sûr; car ils étaient doux,

modestes et séduisants. L’une triomphait d’un seul coup, l’autre par

des efforts heureusement répétés.

Le caractère d’une femme est généralement conforme à l’expression de

ses traits, du moins il en était ainsi de mes filles. Olivia souhaitait

de nombreux amoureux, Sophia aurait voulu s’en attacher un seul. Olivia

était souvent affectée, par suite de son trop grand désir de plaire.

Sophia allait jusqu’à dissimuler la supériorité de sa nature, tant elle

craignait d’offenser. L’une me récréait par sa vivacité quand j’étais

gai, l’autre par son bon sens quand j’étais sérieux. Mais ces qualités

n’étaient jamais poussées à l’excès ni chez l’une ni chez l’autre, et

je les ai souvent vues changer de caractère pendant toute une journée.

Un vêtement de deuil transformait ma coquette en prude, et une nouvelle

parure de rubans donnait à sa jeune sœur plus de vivacité qu’elle n’en

avait naturellement.

Mon fils aîné, George, était élevé à Oxford, car j’avais en vue pour

lui une des professions savantes. Mon second garçon, Moïse, que je

destinais aux affaires, recevait une sorte d’éducation mixte à la

maison. Mais il est inutile d’essayer de décrire les caractères

particuliers de jeunes gens qui n’avaient vu que très peu du monde.

En somme, un air de famille régnait entre eux tous, et, à proprement

parler, ils n’avaient qu’un caractère, celui d’être tous également

généreux, crédules, simples et inoffensifs.

[Illustration]

CHAPITRE II

_Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la

fierté des justes._

LES intérêts temporels de notre famille étaient principalement commis

à l’administration de ma femme; quant aux spirituels, je les prenais

entièrement sous ma direction. Les revenus de mon bénéfice ne montaient

qu’à trente-cinq livres sterling par an; je les abandonnais aux

orphelins et aux veuves du clergé de notre diocèse; car, ayant une

fortune personnelle, je ne m’inquiétais pas du casuel, et je sentais un

secret plaisir à faire mon devoir sans récompense. J’avais aussi pris

la résolution de ne point avoir de desservant et de connaître tous les

habitants de ma paroisse, exhortant les hommes mariés à la tempérance

et les célibataires au mariage; si bien qu’au bout de quelques années,

c’était un commun dicton qu’il y avait à Wakefield trois étranges

manques: manque de morgue dans le pasteur, manque de femmes pour les

jeunes gens, et manque de pratiques pour les cabarets.

Le mariage fut toujours un de mes thèmes favoris, et j’ai écrit

plusieurs sermons pour en prouver la félicité; mais il y avait un dogme

particulier que je me faisais un point d’honneur de défendre; en effet,

je soutenais avec Whiston qu’il est illégal à un prêtre de l’Église

d’Angleterre, après la mort de sa première femme, d’en prendre une

seconde; ou, pour le dire d’un mot, je me glorifiais d’être strictement

monogame.

Je m’étais initié de bonne heure à cette importante controverse sur

laquelle tant de volumes ont été laborieusement écrits. J’ai moi-même

publié quelques traités sur le sujet; et, comme ils ne se sont jamais

vendus, j’ai la consolation de penser qu’ils n’ont en pour lecteurs que

l’heureux petit nombre des élus. Quelques-uns de mes amis appelaient

cela mon côté faible; mais, hélas! ils n’en avaient pas fait, comme

moi, le sujet de longues méditations. Plus j’y réfléchissais, plus il

me paraissait important. J’allai même un pas plus loin que Whiston

dans la manifestation de mes principes: comme il avait fait graver

sur la tombe de sa femme qu’elle était la _seule_ femme de William

Whiston, j’avais écrit pour ma femme, à moi, bien qu’elle fût encore

vivante, une épitaphe analogue, dans laquelle je vantais sa prudence,

son économie et son obéissance jusqu’à la mort; et, en ayant fait

faire une belle copie, dans un cadre élégant, je la plaçai au-dessus

de la cheminée, où elle remplissait plusieurs buts fort utiles: elle

rappelait à ma femme ses devoirs envers moi et ma fidélité pour elle;

elle lui inspirait de la passion pour un bon renom et lui remettait

constamment en l’esprit sa fin.

Ce fut ainsi peut-être, en entendant prôner si souvent le mariage, que

mon fils aîné, au sortir de l’Université, fixa ses affections sur la

fille d’un ecclésiastique de nos voisins, dignitaire de l’Église, et

en position de lui donner une grande fortune; mais la fortune était sa

moindre qualité. Tout le monde (excepté mes deux filles) s’accordait

à déclarer que miss Arabella Wilmot était parfaitement jolie. Sa

jeunesse, sa santé et son innocence étaient encore rehaussées par

un teint si transparent, par une sensibilité de regard si heureuse,

que la vieillesse même ne pouvait la voir avec indifférence. Comme

M. Wilmot savait que je pouvais constituer à mon fils un très bel

établissement, il n’était pas contraire au mariage. Les deux familles

vivaient donc ensemble dans toute l’harmonie qui précède généralement

une alliance attendue. Convaincu par expérience que le temps où l’on

fait sa cour est le plus heureux de la vie, j’étais assez disposé

à en reculer le terme, et les plaisirs variés que les jeunes gens

partageaient chaque jour dans la compagnie l’un de l’antre semblaient

augmenter leur passion. Nous étions ordinairement réveillés le matin

par la musique, et, dans les beaux jours, nous chassions à cheval.

Les dames consacraient les heures qui séparent le déjeuner du dîner

à la toilette et à l’étude: habituellement elles lisaient une page

et puis se regardaient dans la glace, qui souvent présentait—des

philosophes même pourraient eu convenir—la page la plus belle de

toutes. A dîner, ma femme prenait la direction: elle tenait à toujours

découper tout elle-même, parce que c’était l’habitude de sa mère,

et elle en profitait pour nous donner l’historique de chaque plat.

Quand nous avions dîné, afin d’empêcher les dames de nous quitter, je

faisais d’ordinaire enlever la table, et quelquefois, avec l’aide du

maître de musique, nos filles nous donnaient un concert très agréable.

La promenade, le thé, les danses champêtres, les gages touchés

abrégeaient le reste de la journée, sans le secours des cartes; car je

haïssais toute espèce de jeu, excepté le tric-trac, auquel nous jouions

parfois, mon vieil ami et moi, une partie de quatre sous. Et je ne

puis omettre ici une circonstance de mauvais augure qui se présenta la

dernière fois que nous jouâmes ensemble: il ne me fallait qu’amener un

quatre, et je jetai double as cinq fois de suite.

Quelques mois s’étaient écoulés de cette manière, lorsque enfin on

jugea convenable de fixer un jour pour les noces du jeune couple,

qui semblait le désirer ardemment. Je n’ai pas besoin de décrire

l’importance affairée de ma femme pendant les préparatifs du mariage,

ni les coups d’œil furtifs de mes filles; le fait est que mon attention

se fixait sur un autre objet,—l’achèvement d’un traité que je comptais

publier bientôt pour défendre mon principe favori. Comme ce traité me

semblait un chef-d’œuvre et d’argumentation et de style, je ne pus,

dans la vanité de mon cœur, m’empêcher de le montrer à mon vieil ami,

M. Wilmot, ne doutant aucunement de recevoir son approbation; mais

ce ne fut que trop tard que je découvris qu’il était attaché avec la

plus grande énergie à l’opinion contraire, et qu’il avait de bonnes

raisons pour cela. En effet, il faisait, en ce moment même, la cour

à une quatrième femme. Ceci, comme on peut s’y attendre, amena une

discussion accompagnée de quelque aigreur, qui menaça de couper court à

nos projets d’alliance; mais nous convînmes de débattre le sujet à fond

la veille du jour arrêté pour la cérémonie.

Tout se passa avec l’ardeur voulue des deux côtés: il affirma que

j’étais hétérodoxe, je rétorquai l’accusation; il répliqua, je

ripostai. Cependant, au plus chaud de la controverse, je fus appelé

dehors par un de mes parents qui, d’un visage affligé, me conseilla

d’abandonner la dispute, du moins jusqu’à ce que le mariage de mon fils

fût chose faite.

«Comment! m’écriai-je, déserter la cause de la vérité, et le laisser

se remarier lorsqu’il est déjà poussé aux confins de l’absurde! Autant

vaudrait me conseiller d’abandonner ma fortune que mon argument.

[Illustration]

—Votre fortune, reprit mon ami, je regrette de vous en informer à

présent, n’est plus rien, ou à peu près. Le négociant de Londres,

aux mains de qui votre argent était placé, s’est enfui pour éviter

une déclaration de banqueroute, et l’on croit qu’il ne laisse pas

un shilling par livre sterling. Je répugnais à vous chagriner de

cette nouvelle, vous et votre famille, avant l’accomplissement du

mariage; mais elle peut maintenant servir à modérer votre chaleur

d’argumentation; car, je le suppose, votre prudence vous imposera la

nécessité de dissimuler, du moins jusqu’à ce que votre fils se soit

assuré la fortune de la jeune fille.

—Eh bien, répondis-je, si ce que vous me dites est vrai, si je dois

être réduit à la mendicité, cela ne fera jamais de moi un coquin, ni

ne m’induira à désavouer mes principes. Je vais de ce pas instruire

la compagnie de ma position; et pour ce qui est de la discussion, je

rétracte ici les premières concessions que j’avais faites au vieux

gentleman, et je ne lui accorderai pas qu’il puisse être un mari dans

aucun sens du mot.»

On n’en finirait pas de décrire les différentes impressions des deux

familles lorsque je divulguai la nouvelle de notre infortune; mais

ce que les autres ressentirent était chose légère auprès de ce que

les amants parurent endurer. M. Wilmot, qui semblait auparavant déjà

suffisamment disposé à rompre le mariage, fut bientôt décidé par ce

coup: il y avait une vertu qu’il possédait en perfection, c’était la

prudence, trop souvent la seule qui nous reste à soixante-douze ans.

[Illustration]

CHAPITRE III

_Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent

généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage._

IL ne restait plus à notre famille qu’un espoir: c’était que la

nouvelle de notre malheur fût un rapport malicieux ou prématuré; mais

une lettre de mon agent à Londres vint bientôt m’en confirmer tous les

détails. La perte de la fortune eût été pour moi bagatelle; la seule

inquiétude que je ressentisse était pour ma famille, destinée à une

vie humble sans cette éducation qui endurcit aux dédains.

Près d’une semaine se passa avant que je tentasse de modérer leur

affliction, car des consolations hâtives ne font que rappeler la

douleur. Durant cet intervalle, j’appliquai mes pensées à trouver

quelque moyen de les soutenir désormais; à la fin, on m’offrit

une petite cure de quinze livres sterling par an dans une partie

éloignée du pays, où je pourrais continuer de jouir de mes principes

sans molestation. J’adhérai avec joie à cette proposition, décidé à

augmenter mon traitement en faisant valoir une petite ferme.

Cette résolution prise, mon premier soin fut de rassembler les

débris de ma fortune; et, toutes dettes recouvrées et payées, de

quatorze mille livres sterling il ne nous en resta que quatre cents.

Ma principale préoccupation était donc maintenant de ramener les

sentiments de ma famille au niveau de notre position, car je savais

bien qu’une indigence prétentieuse est la pire des misères. «Vous

ne pouvez ignorer, mes enfants, m’écriai-je, qu’aucune prudence de

notre part n’était capable de prévenir notre récente infortune; mais

la prudence peut beaucoup pour en détourner les effets. Nous sommes

pauvres maintenant, mes bien-aimés, et la sagesse nous commande de nous

conformer à notre humble situation. Abandonnons donc, sans murmurer, ce

luxe qui rend tant de gens misérables, et cherchons, dans une condition

plus humble, cette paix avec laquelle tous peuvent être heureux. Les

pauvres vivent contents sans notre aide; pourquoi n’apprendrions-nous

pas à vivre sans la leur? Oui, mes enfants; abandonnons dès ce moment

toute prétention au grand monde. Il nous reste encore assez pour nous

assurer le bonheur si nous sommes sages. Sachons trouver dans le

contentement intime de quoi suppléer à ce qui nous manque en fortune.»

Comme mon fils aîné avait reçu une éducation savante, je pris le parti

de l’envoyer à la ville, où ses capacités pourraient contribuer à

notre bien-être et au sien. La séparation des amis et des familles

est peut-être une des plus poignantes circonstances qui accompagnent

la pauvreté. Le jour arriva bientôt où nous dûmes nous disperser

pour la première fois. Mon fils, après avoir pris congé de sa mère

et des autres qui mêlaient leurs larmes à leurs baisers, vint me

demander ma bénédiction. Je la lui donnai du fond du cœur; c’était,

avec cinq guinées, tout le patrimoine que j’eusse maintenant à lui

octroyer.—«Vous allez à Londres à pied, mon garçon, m’écriai-je;

c’est la manière dont Hooker, votre grand ancêtre, a fait le voyage

avant vous. Recevez de moi le même cheval qui lui fut donné par le bon

évêque Jewel, ce bâton; et prenez aussi ce livre, il vous fortifiera

dans la route: ces deux lignes, qu’il contient, valent des millions:

_J’ai été jeune et aujourd’hui je suis vieux, mais je n’ai jamais vu le

juste abandonné, ni sa progéniture mendiant son pain._ Que ceci soit

votre consolation pendant votre voyage. Va, mon garçon; quelle que soit

ta fortune, fais que je te voie une fois chaque année; aie toujours

du cœur, et adieu!»—Comme il avait de l’intégrité et de l’honneur,

j’étais sans appréhensions en le jetant nu dans l’arène de la vie, car

je savais qu’il y jouerait un rôle honnête, vainqueur ou vaincu.

Son départ ne fit que préparer la voie au nôtre, qui eut lieu peu

de jours après. L’éloignement d’un pays où nous avions joui de tant

d’heures de tranquillité ne se fit pas sans des larmes, que la force

d’âme elle-même avait peine à réprimer. Eu outre, un voyage de

soixante-dix milles pour une famille qui, jusque-là, n’en avait jamais

fait plus de dix hors de sa maison, nous remplissait d’appréhension;

et les cris des pauvres, qui nous suivirent jusqu’à quelque distance,

contribuaient à l’augmenter. La première journée de voyage nous mena

sans accident à trente milles de notre future retraite, et nous nous

arrêtâmes pour la nuit à une obscure auberge, dans un village près de

la route. Lorsqu’on nous eut montré une chambre, je manifestai le

désir, suivant mon habitude, que l’hôte nous accordât sa compagnie; ce

à quoi il consentit, car ce qu’il boirait devait grossir la note le

lendemain matin. Quoi qu’il en soit, il connaissait tout le monde dans

le pays où je me rendais, particulièrement le _squire_[2] Thornhill,

qui devait être mon seigneur, et qui demeurait à quelques milles de

ma résidence. Il représenta ce gentilhomme comme une personne qui ne

se souciait guère de connaître du monde que ses plaisirs et qui se

faisait particulièrement remarquer par son penchant vers le beau sexe.

Il disait qu’aucune vertu n’était capable de résister à ses artifices

et à ses assiduités, et qu’il n’y avait guère de fille de fermier à dix

milles à la ronde qui ne l’eût vu heureux et infidèle. Bien que ces

détails me causassent quelque peine, ils eurent un effet très différent

sur mes filles, dont les traits semblaient briller de l’attente d’un

prochain triomphe. Ma femme n’était pas moins satisfaite, ni moins

confiante dans leurs charmes et leur vertu. Pendant que nous nous

laissions aller à ces pensées, l’hôtesse entra dans la chambre pour

informer son mari que le monsieur étranger qui était depuis deux

jours dans la maison manquait d’argent et ne pouvait leur payer son

compte.—«Manque d’argent! reprit l’hôte. Ce doit être impossible, car,

pas plus tard qu’hier, il a donné trois guinées à notre bedeau pour

lui faire ménager un vieux soldat estropié qui devait être fouetté par

la ville comme voleur de chiens.»—Mais l’hôtesse persistant dans son

dire, l’hôte se préparait à quitter la salle en jurant qu’il se ferait

donner satisfaction d’une manière ou d’une autre, lorsque je le priai

de me présenter à un étranger qu’il me dépeignait comme si charitable.

[Illustration]

Il se rendit à mon désir et fit entrer un gentleman paraissant âgé

d’environ trente ans et vêtu d’habits jadis galonnés. Il était bien

fait de sa personne, et son visage était marqué des plis de la

méditation. Il avait quelque chose de bref et de sec dans l’abord,

et il semblait ne point comprendre les cérémonies, ou les mépriser.

Dès que l’hôte eut quitté la salle, je ne pus m’empêcher d’exprimer à

cet étranger mon chagrin de voir un gentleman dans un tel embarras,

et je lui offris ma bourse pour parer à la nécessité présente. «Je

la prends de tout mon cœur, monsieur, répliqua-t-il, et je suis bien

aise qu’une récente étourderie, en me faisant donner ce que j’avais

d’argent sur moi, me montre qu’il y a encore des hommes tels que vous.

J’ai cependant à demander auparavant d’être informé du nom et de la

résidence de mon bienfaiteur, afin de le rembourser aussitôt que

possible.» Je le satisfis pleinement sur ce point, lui apprenant, non

seulement mon nom et mes récentes infortunes, mais le lieu où j’allais

m’établir à nouveau. «Cela tombe encore plus heureusement que je ne

l’espérais, s’écria-t-il; car je fais moi-même la même route, et il

y a deux jours que je suis retenu ici par la crue des eaux, qui se

trouveront guéables demain, je l’espère.» Je protestai du plaisir que

j’aurais dans sa compagnie, et ma femme et mes filles unissant leurs

instances, il se laissa persuader de rester à souper. La conversation

de l’étranger, à la fois agréable et instructive, m’inspirait le désir

de la prolonger; mais il était grand temps de se retirer et de prendre

des forces pour la fatigue du jour suivant.

Le lendemain matin, nous partîmes tous ensemble; ma famille était

à cheval, et M. Burchell, notre nouveau compagnon, marchait sur la

banquette, le long de la route, déclarant, avec un sourire, que,

comme nous étions mal montés, il était trop généreux pour essayer de

nous laisser derrière. Les eaux n’étant pas encore basses, nous fûmes

obligés de louer un guide, qui trottait devant; M. Burchell et moi,

nous fermions la marche. Nous allégions la fatigue de la route par des

discussions philosophiques, qu’il semblait entendre parfaitement. Mais

ce qui me surprenait le plus, c’était que, bien qu’il m’eût emprunté

de l’argent, il défendait ses opinions avec autant d’acharnement que

s’il eût été mon protecteur. De temps en temps aussi il m’apprenait

à qui appartenaient les différentes résidences qui se présentaient

à notre vue à mesure que nous avancions.—«Celle-là, s’écria-t-il

en désignant une maison fort magnifique qui se dressait à quelque

distance, appartient à M. Thornhill; ce jeune gentilhomme jouit d’une

fortune considérable, mais qui dépend entièrement du bon plaisir de

son oncle, sir William Thornhill, gentleman qui, se contentant de peu

pour lui-même, permet à son neveu de jouir du reste et demeure presque

toujours à Londres.—Quoi! m’écriai-je, est-ce que mon jeune seigneur

serait le neveu d’un homme dont les vertus, la générosité et les

bizarreries sont si universellement connues? J’ai entendu représenter

sir William Thornhill comme une des personnes les plus généreuses,

mais aussi les plus fantasques du royaume; ce serait un homme d’une

bienfaisance accomplie.—Un peu exagérée même, peut-être, répliqua

M. Burchell; du moins il a porté la bienfaisance au delà des bornes

lorsqu’il était jeune; car ses passions étaient fortes alors, et comme

elles étaient toutes du côté de la vertu, elles l’ont conduit à de

romanesques excès. De bonne heure il aspira aux talents du militaire

et du savant: il ne tarda pas à être distingué dans l’armée, et il

acquit quelque réputation parmi les hommes instruits. L’adulation

suit toujours les ambitieux, car seuls ils goûtent tout le plaisir de

la flatterie. Une foule de gens l’entourèrent, qui ne lui montrèrent

qu’un côté de leur nature, de sorte qu’il se mit à oublier dans une

sympathie universelle le soin de ses intérêts particuliers. Il aimait

tout le genre humain, car sa fortune l’empêchait de savoir qu’il y a

des coquins. Les médecins nous parlent d’une maladie dans laquelle

tout le corps est d’une sensibilité si aiguë que le plus léger contact

cause de la douleur: ce que certaines personnes out ainsi souffert

physiquement, ce gentilhomme le ressentait dans son esprit. La plus

légère infortune, réelle ou feinte, le touchait au vif, et son âme

était travaillée par une sensibilité maladive pour les misères des

autres. Ainsi disposé à soulager, on peut facilement deviner qu’il

trouva quantité de gens disposés à solliciter. Sa profusion finit par

altérer sa fortune, mais non son bon naturel; on voyait, au contraire,

celui-ci augmenter à mesure que l’autre paraissait décroître; il

devenait imprévoyant en devenant pauvre; et, bien qu’il parlât comme

un homme de sens, ses actions étaient celles d’un fou. Cependant,

toujours assiégé d’importunités et incapable désormais de satisfaire

à toutes les demandes qui lui étaient faites, au lieu d’_argent_ il

donna des _promesses_. C’était tout ce qu’il avait à accorder, et il

n’avait pas assez d’énergie pour causer à personne le chagrin d’un

refus. Par là, il attira autour de lui une foule de clients, auxquels

il était sûr de manquer de parole et que pourtant il désirait soulager.

Ils s’attachèrent à lui pendant un temps, puis le laissèrent avec

des reproches et un mépris mérités. Mais à proportion qu’il devenait

méprisable vis-à-vis des autres, il devenait avili vis-à-vis de

lui-même. Son esprit s’était reposé sur leurs adulations et, cet appui

enlevé, il ne savait point trouver de plaisir dans les applaudissements

de son propre cœur, qu’il n’avait jamais appris à respecter.

«Le monde commença alors à prendre un autre aspect: la flatterie de

ses amis dégénéra en simple approbation. L’approbation prit bientôt la

forme plus familière de conseils, et les conseils, une fois rejetés,

amenèrent les reproches. Aussi vit-il alors que ces amis, que les

bienfaits avaient rassemblés autour de lui, étaient peu estimables; il

vit alors qu’il faut toujours qu’un homme donne son propre cœur pour

gagner celui d’un autre. Je vis alors que... que... Je ne sais plus ce

que j’allais dire. Bref, monsieur, il résolut de se respecter lui-même

et forma un plan pour rétablir sa fortune écroulée. Dans ce but, et

toujours avec ses façons bizarres, il parcourut l’Europe à pied, et

maintenant, quoiqu’il ait à peine atteint l’âge de trente ans, ses

biens sont plus abondants que jamais. Ses libéralités, il est vrai,

sont plus raisonnables et plus modérées à présent que jadis; mais il

conserve encore le caractère d’un original, et c’est dans les vertus

excentriques qu’il trouve le plus de plaisir.»

Le Vicaire de Wakefield · 第 1 / 17 段