Mais Daphnis n'avoit pas peur qu'il ne fût loué de quiconque verroit

son troupeau, car il l'avoit accru du double, et montroit deux fois

autant de chèvres comme on lui en avoit baillé, n'en ayant le loup

ravi pas une; et si étoient en meilleur point et plus grasses que les

ouailles. Afin néanmoins que son maître en eût de

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tant plus affection de le marier où il vouloit, il employoit toute

la peine, soin et diligence qu'il pouvoit à les rendre belles, les

menant aux champs dès le plus matin et ne les ramenant qu'il ne fût

bien tard. Deux fois le jour il les faisoit boire, et leur cherchoit

tous les endroits où il y avoit meilleure pâture: il se souvint aussi

d'avoir des battes neuves, force seilles à traire et des éclisses plus

grandes; enfin, tant il y mettoit d'amour et de souci, il leur oignoit

les cornes, il leur peignoit le poil; à les voir on eût dit proprement

que c'étoit le troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avoit la moitié de

la peine, et, oubliant ses brebis, étoit la plupart du temps embesognée

après les chèvres; et Daphnis croyoit qu'elles sembloient belles à

cause que Chloé y mettoit la main.

Eux étant ainsi occupés, vint un second messager dire qu'on vendangeât

au plus tôt, et qu'il avoit charge de demeurer là jusqu'à ce que le

vin fût fait, pour puis après s'en retourner en la ville quérir leur

maître, qui ne viendroit sinon au temps de cueillir les derniers

fruits, sur la fin de l'automne. Ce messager s'appeloit Eudrome, qui

vaut autant dire comme coureur, et étoit son métier de courir par-tout

où on

[Pg 130]

l'envoyoit. Chacun s'efforça de lui faire la meilleure chère qu'on

pouvoit. Et cependant ils se mirent tous à vendanger, si qu'en peu de

jours on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin, mis le vin dans les

jarres, laissant une quantité des plus belles grappes aux branches pour

ceux qui viendraient de la ville, afin qu'ils eussent une image du

plaisir de la vendange, et pensassent y avoir été.

Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnis lui fit don de plusieurs

choses, mêmement de ce que peut donner un chevrier, comme de beaux

fromages, d'un petit chevreau, d'une peau de chèvre blanche ayant le

poil fort long, pour se couvrir l'hyver quand il alloit en course,

dont il fut aise, baisa Daphnis en lui promettant de dire de lui tous

les biens du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la

ville, bien affectionné en leur endroit, et Daphnis demeura aux champs

en grand souci avec Chloé. Elle avoit bien autant de peur pour lui que

lui-même, songeant que c'étoit un jeune garçon qui n'avoit jamais rien

vu, sinon ses chèvres, la montagne, les paysans et Chloé, et bientôt

alloit voir son maître, dont à peine il avoit ouï le nom avant cette

heure-là. Elle s'inquiétoit

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aussi comment il parlerait à ce maître, et étoit en grand émoi touchant

leur mariage, ayant peur qu'il ne s'en allât comme un songe en fumée;

tellement que, pour ces pensers, leurs ordinaires baisers étoient

mêlés de crainte et leurs embrassements soucieux, où ils demeuraient

long-temps serrés dans les bras l'un de l'autre; et sembloit que déjà

ce maître fût venu et que de quelque part il les eût pu voir. Comme ils

étoient en cette peine, encore leur survint-il un trouble nouveau.

Il y avoit là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et

hardi, qui pourchassoit aussi avoir Chloé en mariage, et à Lamon

avoit fait pour cela plusieurs présents, lequel ayant senti le vent

que Daphnis la devoit épouser, pourvu que le maître en fût content,

chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux, et,

sachant qu'il prenoit sur-tout grand plaisir à son jardin, délibéra

de le gâter et diffamer tant qu'il pourrait. Or s'il se fût mis à

couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de

plutôt faire le gât dans les fleurs. Si attendit la nuit, et, passant

par-dessus la petite muraille, s'en va les arracher, rompre, froisser,

fouler toutes comme un sanglier,

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puis sans bruit se retire; âme ne l'aperçut.

Lamon, le jour venu, entrant au jardin, comme de coutume, pour donner

aux fleurs l'eau de la fontaine, quand il vit toute la place si

outrageusement vilenée qu'un ennemi, en guerre ouverte, venu pour

tout saccager, n'y eût sçu pis faire, lors il déchira sa jaquette,

s'écriant: «O Dieux!» si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avoit

en main, s'en courut vers lui, et Daphnis, qui déjà chassoit ses bêtes

aux champs, s'en recourut aussi au logis, et, voyant ce grand désarroi,

se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer; mais vaines étoient

toutes leurs plaintes.

Si n'étoit pas merveille que eux qui redoutaient l'ire de leur seigneur

en pleurassent, car un étranger même à qui le fait n'eût point

touché en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la

terre toute en désordre jonchée du débris des fleurs, dont à peine

quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux, gardoit ses vives

couleurs, et ainsi gisante étoit encore belle. Les abeilles voloient

alentour en murmurant continuellement, comme si elles eussent lamenté

ce dégât, et Lamon, tout éploré, disoit telles paroles: «Ah! mes

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beaux rosiers, comme ils sont rompus! Ah! mes violiers, comme ils

sont foulés! Mes hyacinthes et mes narcisses sont arrachés! Ç'a bien

été quelque méchant et mauvais homme qui me les a ainsi perdus. Le

printemps reviendra, et ceci ne fleurira point; l'été retournera, et ce

lieu demeurera sans parure; l'automne, il n'y aura point ici de quoi

faire un bouquet seulement. Et toi, sire Bacchus, n'as-tu point eu de

pitié de ces pauvres fleurs, que l'on a ainsi, toi présent et devant

tes yeux, diffamées, desquelles je t'ai fait tant de couronnes! Comment

maintenant montrerai-je à mon maître son jardin? Que me dira-t-il

quand il le verra si piteusement accoutré? Ne fera-t-il pas pendre ce

malheureux vieillard, comme Marsyas, à l'un de ces pins? Si fera, et

à l'aventure Daphnis aussi quant et quant, pensant que ç'aura été sa

faute pour avoir mal gardé ses chèvres.»

Ces regrets et pleurs de Lamon leur redoublèrent le deuil à tous,

pource qu'ils déploroient non plus le gât des fleurs, mais le danger de

leurs personnes. Chloé lamentait son pauvre Daphnis, s'il falloit qu'il

fût pendu, et prioit aux Dieux que ce maître tant attendu ne vînt plus;

et lui

[Pg 134]

étoient les jours bien longs et pénibles à passer, pensant voir déjà

comme l'on fouettoit le pauvre Daphnis.

Sur le soir Eudrome leur vint annoncer que dans trois jours seulement

arriverait leur vieux maître, mais que le jeune, qui étoit son fils,

viendroit dès le lendemain. Si se mirent à consulter entre eux ce

qu'ils avaient à faire touchant cet inconvénient, et appelèrent à ce

conseil Eudrome, qui, voulant du bien à Daphnis, fut d'avis qu'ils

déclarassent la chose à leur jeune maître comme elle étoit avenue; et

si leur promit qu'il les aideroit, ce qu'il pouvoit très bien faire,

étant en la grâce de son maître à cause qu'il étoit son frère de lait;

et le lendemain firent ce qu'il leur ayoit dit. Car Astyle vint le

lendemain, à cheval, et quant et lui un sien plaisant qu'il menoit

pour passer le temps, à cheval aussi, lui jeune homme à qui la barbe

commençoit à poindre, l'autre rasé jà de longtemps. Arrivé ce jeune

maître, Lamon se jeta devant ses pieds, avec Myrtale et Daphnis, le

suppliant avoir pitié d'un pauvre vieillard et le sauver du courroux de

son père, attendu qu'il ne pouvoit mais de l'inconvénient, et lui conte

ce que c'étoit. Astyle en eut pitié, entra dans le jardin, et,

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ayant vu le gât, leur promit de les excuser, et en prendre sur lui la

faute, disant que, ç'auroient été ses chevaux qui, s'étant détachés,

auroient ainsi rompu, foulé, froissé, arraché tout ce qui étoit de plus

beau.

Pour cette bénigne réponse Lamon et Myrtale firent prières aux Dieux

de lui accorder l'accomplissement de ses désirs. Mais Daphnis lui

apporta davantage de beaux présents, comme des chevreaux, des fromages,

des oiseaux avec leurs petits, des grappes tenant au sarment et des

pommes, encore aux branches; et aussi lui donna Daphnis de ce fameux

vin odorant que, produit Lesbos, vin le meilleur de tous à boire.

Astyle loua ses présents et lui en sut fort bon gré, et, en attendant

son père, se divertissoit à chasser au lièvre, comme un jeune homme de

bonne maison, qui ne cherçhoit que nouveaux passetemps et étoit là venu

pour prendre l'air des champs.

Mais Gnathon étoit un gourmand, qui ne savoit autre chose faire

que manger et boire jusqu'à s'enivrer, et après boire assouvir ses

déshonnêtes envies; en un mot, tout gueule et tout ventre, et tout

... ce qui est au-dessous du ventre; lequel ayant vu Daphnis quand il

apporta ses présents, ne

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faillit à le remarquer; car outre ce qu'il aimoit naturellement les

garçons, il rencontroit en celui-ci une beauté telle que la ville n'en

eût su montrer de pareille. Si se proposa de l'accointer, pensant

aisément venir à bout d'un jeune berger comme lui. Ayant tel dessein

dans l'esprit, il ne voulut point aller à la chasse avec Astyle, ains

descendit vers la marine, là où Daphnis gardoit ses bêtes, feignant

que ce fût pour voir les chèvres, mais au vrai c'étoit pour voir le

chevrier. Et afin de le gagner d'abord, il se mit à louer ses chèvres,

le pria de lui jouer sur sa flûte quelque chanson de chevrier, et lui

promit qu'avant peu il le feroit affranchir, ayant, disoit-il, tout

pouvoir et crédit sur l'esprit de son maître.

Et comme il crut s'être rendu ce jeune garçon obéissant, il épia le

soir sur la nuit qu'il ramenoit son troupeau au tect, et, accourant

à lui, le baisa premièrement, puis lui dit qu'il se prêtât à lui en

même façon que les chèvres aux boucs. Daphnis fut long-temps qu'il

n'entendoit point ce qu'il vouloit dire, et à la fin lui répondit que

c'étoit bien chose naturelle que le bouc montât sur la chèvre, mais

qu'il n'avoit oncques vu qu'un bouc saillit un autre bouc, ni que les

béliers montassent l'un

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sur l'autre, ni les coqs aussi, au lieu de couvrir les brebis et les

poules.

Non pour cela Gnathon lui met la main au corps comme le voulant forcer.

Mais Daphnis le repoussa rudement, avec ce qu'il étoit si ivre qu'à

peine se tenoit-il en pieds, le jeta à la renverse, et, partant comme

un jeune levron, le laisse étendu, ayant affaire de quelqu'un pour le

relever. Daphnis de là en avant ne s'approcha plus de lui, mais menoit

ses chèvres paître tantôt en un lieu, tantôt en un autre, le fuyant

autant qu'il cherchoit Chloé. Gnathon même ne le poursuivoit plus

depuis qu'il l'eût reconnu non seulement beau, mais fort et roide jeune

garçon; si cherchoit occasion propre pour en parler à Astyle, et se

promettoit que le jeune homme lui en feroit don, ayant accoutumé de ne

lui refuser rien. Toutefois pour l'heure il ne put, car Dionysophane et

sa femme Cléariste arrivèrent, et y avoit dans la maison grand tumulte

de chevaux, de valets, d'hommes et de femmes; mais, en attendant qu'il

le trouvât seul, il lui préparait une belle harangue de son amour.

Or avoit Dionysophane les cheveux déjà demi-blancs, grand et bel homme

d'ailleurs, et qui de la disposition de sa personne

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eût encore tenu bon aux jeunes gens; riche autant que qui que ce fût

des citoyens de sa ville, et de meilleur cœur que pas un. Il sacrifia

le premier jour de son arrivée aux divinités champêtres, à Cérès, à

Bacchus, à Pan, aux Nymphes, et fit un festin à toute sa famille.

Les jours suivants il visita les champs que tenoit Lamon; et voyant

partout terres bien labourées, vignes bien façonnées, le verger beau

au demeurant, car Astyle avoit pris sur lui le gât des fleurs et du

jardin, il fut fort joyeux de trouver tout en si bon ordre, et, louant

Lamon de sa diligence, il lui promit la liberté.

Cela vu, il alla voir aussi les chèvres et le chevrier qui les gardoit.

Chloé, ayant peur et honte tout ensemble de si grande compagnie,

s'enfuit cacher dedans le bois. Daphnis demeura, et se présenta les

épaules couvertes d'une peau de chèvre à long poil, une panetière toute

neuve en écharpe à son côté, tenant en l'une de ses mains de beaux

fromages tout frais faits, et en l'autre deux chevreaux de lait. Si

jamais, comme l'on dit, Apollon garda les bœufs de Laomédon, il étoit

tel que parut alors Daphnis, lequel quant à lui ne dit mot, mais, le

visage plein de rougeur et les yeux baissés, s'inclinant devant le

maître, lui offrit ses dons,

[Pg 139]

et adonc Lamon, prenant la parole, dit: «C'est celui, mon maître, qui

garde tes chèvres. Tu m'en baillas cinquante avec deux boucs, et il

t'en a fait cent, et dix boucs. Vois-tu comme elles sont grasses et

bien vêtues, et qu'elles ont les cornes entières et belles! Il les a

instruites, et sont toutes apprises à entendre la musique, et font tout

ce qu'on veut en oyant seulement le son de la flûte.»

Cléariste, qui étoit là présente, eut envie d'en voir l'expérience.

Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avoit

accoutumé quand il vouloit faire faire quelque chose à ses chèvres,

et lui promit, s'il flûtoit bien, de lui donner un sayon neuf, une

chemisette et des souliers. Adonc Daphnis, debout sous le chêne, toute

la compagnie en rond autour de lui, tira sa flûte de sa panetière,

et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres,

s'arrêtant, levèrent toutes la tête; puis sonna pour les faire paître,

et toutes, aussitôt, mettant le nez en terre, se prennent à brouter;

puis il leur sonna un chant mol et doux, et incontinent se couchèrent à

terre; un autre clair et agu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à

l'approche du loup; tôt après un son de rappel, et adonc, sortant

[Pg 140]

toutes du bois, se viennent rendre à ses pieds. Varlets ne sçauroient

être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étoient au

son de sa flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés,

spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donneroit ce qu'elle

avoit promis au gentil chevrier, qui étoit si beau et sçavoit si bien

jouer de la flûte. Après cela ils s'en allèrent, et, rentrés au logis,

soupèrent et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il

mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de

la ville, au reste ayant bonne espérance de parvenir, du gré de ses

maîtres, au mariage de son amie.

Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, tel qu'il l'avoit vu avec son

troupeau, enflammoit de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir

aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenoit seul au

jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser

les mains et les pieds; et Astyle lui demandant pourquoi il faisoit

tout cela, et que c'étoit qu'il vouloit dire: «C'en est fait, mon

maître, dit-il, du pauvre Gnathon. Lui qui n'a été jusqu'ici amoureux

que de bonne chère, qui ne voyoit rien si aimable qu'une

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pleine jarre de vin vieux, à qui sembloient tes cuisiniers la fleur

des beautés de Mitylène, il ne trouve plus rien de beau ni d'aimable

que Daphnis seul au monde. Oui, je voudrois être une de ses chèvres,

et laisserois là tout ce qu'on sert de meilleur à ta table, viande,

poisson, fruit, confitures, pour paître l'herbe au son de sa flûte et

sous sa houlette brouter la feuillée. Mais toi, mon maître, tu le peux,

sauve la vie à ton Gnathon, et, te souvenant qu'Amour n'a point de

loi, prends pitié de son amour: autrement, je te jure mes grands Dieux

qu'après m'être bien empli le ventre, je prends mon couteau, je m'en

vas devant la porte de Daphnis, et là je me tuerai tout de bon, et tu

n'auras plus à qui tu puisses dire: «Mon petit Gnathon, Gnathon mon

ami.»

Le jeune homme, de bonne nature, ne put souffrir de voir ainsi Gnathon

pleurer et derechef lui baiser les mains et les pieds, mêmement qu'il

avoit éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il

demanderoit Daphnis à son père, et l'emmèneroit comme pour être son

serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourroit faire tout ce qu'il

voudroit; puis, pour un peu le

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conforter, lui demanda en riant s'il n'auroit point de honte de baiser

un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir que ce lui

seroit d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres; et en disant

cela il faisoit un fi, comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc.

Mais Gnathon, qui avoit appris aux tables des voluptueux tant qu'il

se peut dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi

justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens: «Celui qui aime, ô

mon cher maître, ne se soucie point de tout cela; ains n'y a chose au

monde, pourvu que beauté s'y trouve, dont on ne puisse être épris. Tel

a aimé une plante, tel un fleuve, tel autre jusqu'à une bête féroce,

et si pourtant, quelle plus triste condition d'amour que d'avoir peur

de ce qu'on aime? Quant à moi, ce que j'aime est serf par le sort,

mais noble par la beauté. Vois-tu comment sa chevelure semble la fleur

d'hyacinthe, comment au-dessous des sourcils ses yeux étincellent ne

plus ne moins qu'une pierre brillante mise en œuvre, comment ses joues

sont colorées d'un vif incarnat! et cette bouche vermeille ornée de

dents blanches comme ivoire, quel est celui si insensible et si

[Pg 143]

ennemi d'Amour qui n'en désirât un baiser? J'ai mis mon amour en un

pâtre; mais en cela j'imite les Dieux. Anchise gardoit les bœufs:

Vénus le vint trouver aux champs; Branchus paissoit les chèvres, et

Apollon l'aima; Ganimède étoit berger, et Jupiter le ravit pour en

avoir son plaisir. Ne méprisons point un enfant auquel nous voyons les

bêtes mêmes si obéissantes; mais bien plutôt remercions les aigles de

Jupiter, qui souffrent telle beauté demeurer encore sur la terre.»

Astyle, à ces mots, se prit à rire, disant qu'Amour, à ce qu'il

voyoit, faisoit de grands orateurs, et depuis cherchoit occasion d'en

pouvoir parler à son père. Mais Eudrome avoit écouté en cachette tout

leur devis, et, étant marri qu'une telle beauté fût abandonnée à cet

ivrogne, outre ce que d'inclination il vouloit grand bien à Daphnis,

alla aussitôt tout conter et à lui-même et à Lamon. Daphnis en fut tout

éperdu de prime-abord, délibérant s'enfuir plutôt avec Chloé, ou bien

ensemble mourir. Mais Lamon, appelant Myrtale hors de la cour: «Nous

sommes perdus, ma femme, lui dit-il; voici tantôt découvert ce que nous

tenions caché. Deviennent ce qu'elles

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pourront et les chèvres et le reste; mais, par les Nymphes et Pan,

dussé-je, comme on dit, rester bœuf à l'étable et ne faire plus rien,

je ne me tairai point de la fortune de Daphnis, ains déclarerai comment

je l'ai trouvé abandonné, dirai comment je l'ai vu nourri, et montrerai

ce que j'ai trouvé quant et lui, afin que ce coquin voye où s'adresse

son amour. Prépare-moi seulement les enseignes de reconnoissance.» Cela

dit, ils rentrèrent tous deux.

Cependant Astyle, trouvant son père à propos, lui demanda permission

d'emmener Daphnis à Mitylène, disant que c'étoit un trop gentil garçon

pour le laisser aux champs, et que Gnathon l'auroit bientôt instruit

au service de la ville. Le père y consentit volontiers, et, faisant

appeler Lamon et Myrtale, leur dit pour bonne nouvelle que Daphnis, au

lieu de garder les bêtes, serviroit de là en avant son fils Astyle en

la ville, et promit qu'il leur donnerait deux autres bergers au lieu de

lui. Adonc, étant jà les autres esclaves accourus bien joyeux d'avoir

un tel compagnon, Lamon demanda congé de parler; ce qui lui étant

accordé, il parla en cette sorte: «Je te prie, mon maître, écoute un

propos

[Pg 145]

véritable de ce pauvre vieillard; je jure les Nymphes et le dieu Pan

que je ne te mentirai d'un mot. Je ne suis pas le père de Daphnis,

ni n'a été ma femme Myrtale si heureuse que de porter un tel enfant.

Il fut exposé tout petit par des parents qui en avoient possible

assez d'autres plus grands. Je le trouvai abandonné de père et de

mère, allaité par une de mes chèvres, laquelle j'ai enterrée dans le

jardin, après qu'elle fut morte de sa mort naturelle, l'ayant aimée

pource qu'elle avoit fait œuvre de mère envers cet enfant. Je trouvai

quant et quant des joyaux qu'on avoit laissés avec lui, pour une fois

le reconnoître. Je le confesse, et les garde; car ce sont marques

auxquelles on peut voir qu'il est issu de bien plus haut état que le

nôtre. Or ne suis-je point marri qu'il serve ton fils Astyle, et soit

à beau et bon maître un beau et bon serviteur: mais je ne puis du tout

souffrir qu'on le livre à Gnathon pour en faire comme d'une femme.»

Lamon, ayant dit ces paroles, se tut et répandit force larmes. Gnathon

fit du courroucé en le menaçant de le battre; mais Dionysophane, frappé

de ce qu'avoit dit Lamon, regarda Gnathon de travers et lui

[Pg 146]

commanda qu'il se tût, puis interrogea de rechef le vieillard, lui

enjoignant de dire vérité, sans controuver des menteries pour cuider

retenir son fils. Lamon, persistant dans son dire, attesta les Dieux,

et s'offrit à tout souffrir s'il mentoit. Dionysophane adonc, examinant

ses paroles, avec Cléariste assise auprès de lui: «A quelle fin auroit

Lamon controuvé ce récit, vu que pour un chevrier on lui en veut donner

deux? Comment seroit-ce qu'un rude paysan eût inventé tout cela? Puis,

n'étoit-il pas visible qu'un si bel enfant n'avoit pu naître de telles

gens?» Si pensèrent d'un commun accord que, sans y songer davantage ni

tant deviner, il falloit voir les enseignes de reconnoissance, pour

s'assurer si elles appartenoient, ainsi qu'il disoit, à plus haut état

que le sien. Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac

où ils les gardoient. Le premier qui les vit fut Dionysophane; et dès

qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate avec une boucle d'or et le

couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix: «O Jupiter!» et

appela sa femme pour les voir aussi; laquelle, sitôt qu'elle les vit,

s'écria semblablement: «O fatales Déesses! ne sont-ce point là les

joyaux que nous mîmes avec notre enfant, quand

[Pg 147]

nous l'envoyâmes exposer par notre servante Sophroné? Il n'y a point de

doute, ce sont ceux-là mêmes. Mon mari, l'enfant est nôtre. Daphnis est

ton fils et garde les chèvres de son propre père.»

Comme elle parloit encore, et que Dionysophane, jetant abondance

de larmes, de grande joie qu'il avoit, baisoit ces enseignes de

reconnoissance, Astyle, ayant entendu que Daphnis étoit son frère,

posa vitement sa robe et s'en courut par je jardin, pour être le

premier à le baiser. Daphnis, le voyant accourir vers lui avec tant

de gens, et qu'il crioit: «Daphnis, Daphnis!» pensant que ce fût pour

le prendre, jette sa flûte et sa panetière, et se met à fuir vers la

mer pour se précipiter du haut du rocher; et possible Daphnis, par

étrange accident, alloit être aussitôt perdu que retrouvé, si Astyle,

se doutant pourquoi il fuyoit, ne lui eût crié de tout loin: «Arrête,

Daphnis; n'aie point de peur; je suis ton frère; tes maîtres sont

tes parents; Lamon nous a tout conté, nous a tout montré; regarde

seulement, vois comme nous rions. Mais baise-moi le premier. Par les

Nymphes, je ne te ments point.»

A peine s'arrêta Daphnis quand il eut oui ce serment, et attendit

Astyle, qui, les

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bras ouverts, accouroit, et l'ayant joint l'embrassa. Puis toute

la maison, serviteurs, servantes, père, mère, venus, à leur tour

l'embrassoient, le baisoient. Lui de sa part leur faisoit fête, mais

sur tous autres à son père et à sa mère, et sembloit qu'il les connût

jà long-temps auparavant, tant les serroit contre son sein, et à peine

se pouvoit arracher de leurs bras. Nature se reconnoît d'abord. Il en

oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis, et lui donnèrent

une belle et riche robe neuve; puis étant vêtu, fut assis auprès de son

père, qui leur commença tel propos:

«Mes enfants, je fus marié bien jeune, et après quelque temps devins

père bien heureux, comme il me sembloit pour lors; car le premier

enfant que ma femme fit fut un fils, le second une fille, et le

troisième fut Astyle. Je pensai que trois me seroient suffisante

lignée, et venant celui-ci après tous, le fis exposer au maillot, avec

ces bagues et bijoux, que je croyois pour lui ornements funéraires,

plutôt que marques destinées à le faire connoître un jour. Mais fortune

en avoit autrement disposé. Car mon fils aîné et ma fille moururent de

même mal en même jour; et toi, Daphnis, par la providence

[Pg 149]

des Dieux, tu nous as été conservé, afin que nous ayons plus de support

en notre vieillesse. Pourtant ne me hais point, mon fils, de t'avoir

fait exposer; ainsi le vouloient les Dieux. Et toi, qu'il ne te fâche,

Astyle, de partager ton héritage; car il n'est richesse qui vaille un

bon frère. Aimez-vous, mes enfants, l'un l'autre, et quant aux biens,

vous en aurez de quoi n'envier rien aux rois. Je vous laisserai grandes

terres, nombre de gens habiles à tout, or, argent, et de toutes choses

qu'ont les hommes riches et heureux. Mais je veux que mon fils Daphnis

en son partage ait ce lieu-ci, et lui donne Lamon et Myrtale, et les

chèvres qu'il a gardées.»

Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé · 第 6 / 8 段