bois, faisant semblant de chercher encore son oison, et Daphnis alors,
songeant à ce qu'elle lui avoit dit, ne savoit plus s'il oseroit rien
exiger de Chloé outre le baiser et l'embrasser. Il ne vouloir point la
faire crier, car ce lui sembloit acte d'ennemi; ni la faire pleurer,
car c'eût été signe qu'elle eût senti mal; ou la foire saigner,
car, étant novice, il craignoit ce sang, et pensoit être impossible
qu'il sortît du sang sinon d'une blessure. Si s'en revint du bois en
résolution de prendre avec elle les plaisirs accoutumés
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seulement, et, venu à l'endroit où elle étoit assise faisant un
chapelet de violette, lui controuva qu'il avoit arraché des serres
mêmes de l'aigle l'oison de Lycenion; puis, l'embrassant, la baisa
comme Lycenion l'avoit baisé durant le déduit, car cela seul lui
pouvoit-il, à son avis, faire sans danger; et Chloé lui mit sur la
tête le chapelet qu'elle avoit fait, et en même temps lui baisoit les
cheveux, comme sentant à son gré meilleur que les violettes; puis lui
donna de sa panetière à repaître du raisin sec et quelques pains, et
souventefois lui prenoit de la bouche un morceau et le mangeoit, elle,
comme petits oiseaux prennent la becquée du bec de leur mère.
Ainsi qu'ils mangeoient ensemble, ayant moins de souci de manger que
de s'entrebaiser, une barque de pêcheurs parut, qui voguait au long de
la côte. Il ne faisoit vent quelconque, et étoit la mer fort calme,
au moyen de quoi ils alloient à rames et ramoient à la plus grande
diligence qu'ils pouvoient, pour porter en quelque riche maison de la
ville leur poisson tout frais pêché; et ce que tous, mariniers ont
accoutumé de faire pour alléger leur travail, ceux-ci le faisoient
alors; c'est que l'un d'eux chantoit une chanson marine, dont
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la cadence régloit le mouvement des rames, et les autres, de même qu'en
un chœur de musique, unissoient par intervalles leur voix à celle du
chanteur. Or, tant qu'ils voguèrent en pleine mer, le son, dans cette
étendue, se perdoit, et la voix s'évanouissoit en l'air; mais quand ils
vinrent à passer la pointe d'un écueil et entrer en une baye profonde
en forme de croissant, on ouït bien plus fort le bruit des rames, et
bien plus distinctement le refrain de leur chanson, pource que le fond
de la baye se terminoit en un vallon creux, lequel, recevant le son
comme le vent qui s'entonne dedans une flûte, rendoit un retentissement
qui représentoit à part le bruit des rames, et la voix des chanteurs
à part, chose plaisante à ouïr. Car comme une voix venoit d'abord de
la mer, celle qui répondoit de terre résonnoit d'autant plus tard, que
plus tard avoit commencé l'autre.
Daphnis, qui savoit que c'étoit de ce retentissement, ne regardoit rien
qu'en la mer, et prenoit singulier plaisir à voir la barque voguer vite
comme voleroit un oiseau, tâchant à retenir quelque chose de la chanson
qu'il pût jouer après sur sa flûte. Mais Chloé, n'ayant jamais ouï ce
résonnement de la voix qu'on appelle écho, tournoit
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la tête, tantôt du côté de la mer, lorsque les pêcheurs chantoient,
tantôt vers le bois, cherchant qui leur répondoit. Eux passés, tout
se tut en la mer et dans le vallon, et Chloé demandoit à Daphnis si
derrière l'écueil y avoit point une autre mer, une autre barque et
d'autres rameurs qui chantassent. Il se prit doucement à sourire,
et plus doucement encore la baisa; puis, lui mettant sur la tête le
chapelet de violettes, commença à lui conter la fable d'Écho, lui
demandant pour loyer de lui faire ce beau conte dix autres baisers.
Si lui dit: «Il y a, ma mie, plusieurs sortes de Nymphes; les unes
sont Nymphes des bois, les autres des prés ou des eaux, toutes belles,
toutes savantes en l'art de chanter; et fille d'une d'elles fut jadis
Écho, mortelle, pource qu'elle étoit née d'un père mortel; belle, comme
fille de belle mère. Elle fut nourrie par les Nymphes et apprise par
les Muses, qui lui montrèrent à jouer de la flûte, à former des sons
sur la lyre et sur la cithare, et lui enseignèrent toute sorte de
chant; si qu'étant jà venue en la fleur de son âge, elle dansoit avec
les Nymphes et chantoit avec les Muses: mais elle fuyoit les mâles,
autant les Dieux que les hommes,
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aimant la virginité. Pan se courrouça contre elle, jaloux de ce qu'elle
chantoit si bien, et dépité de ne pouvoir jouir de sa beauté. Il rendit
furieux les pâtres et chevriers du pays, qui, comme loups ou chiens
enragés, se jetèrent sur la pauvre fille, la déchirèrent, chantant
encore, et çà et là dispersèrent ses membres pleins d'harmonie. Terre
les reçut en faveur des Nymphes, conserva son chant, retient sa
musique, et depuis, par le vouloir des Muses, imite les voix et les
sons, représente, ainsi que faisoit la pucelle de son vivant, hommes,
Dieux, bêtes, instruments, et Pan quand il joue de la flûte, lequel,
entendant contrefaire son jeu, saute et court par les montagnes, non
pour autre envie, mais cherchant où est l'écolier qui se cache et
répète son jeu, sans qu'il le voie ni connoisse.»
Daphnis ayant fait ce conte, Chloé le baisa, non seulement dix fois,
comme il avoit demandé, mais beaucoup plus. Car Écho redit, peu s'en
faut, tout ce qu'il avoit dit, comme pour témoigner qu'il n'avoit point
menti.
La chaleur alloit tous les jours de plus en plus augmentant, parce que
le printemps finissoit et l'été commençoit; et aussi
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avoient-ils de nouveaux passe-temps convenables à la saison d'été.
Daphnis nageoit dans les rivières, Chloé se baignoit dans les
fontaines; il jouoit de la flûte à l'envi des pins que les vents
faisoient résonner; elle chantoit à l'encontre des rossignols à qui
mieux mieux. Ensemble ils chassoient aux cigales, prenoient des
sauterelles, cueilloient les fleurs, crouloient les arbres, mangeoient
les fruits; et à la fin se couchèrent tous deux sous une même peau
de chèvre, nue à nu; et lors eût Chloé facilement été faite femme,
si Daphnis n'eût craint de lui faire sang; de quoi il avoit si belle
peur, qu'appréhendant de n'être pas toujours maître de soi, souvent il
empêchoit Chloé de se dépouiller toute nue, tellement qu'elle-même s'en
étonnoit; mais elle avoit honte de lui en demander la cause.
Il y eut durant cet été grande presse et pourchas amoureux autour de
Chloé pour l'avoir en mariage, et venoit-on de tous côtés la demander
à Dryas. Aucuns lui portoient des présents, et tous lui faisoient de
grandes promesses; tellement que Napé, mue d'avarice, lui conseilloit
de la marier, et ne tenir point plus long-temps une fille si grande en
sa maison; que si on ne se hâtait de lui donner mari, elle pourroit à
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l'aventure bientôt, en gardant ses bêtes par les champs, perdre son
pucelage, et se marier pour des pommes ou des roses avec quelque
berger; et, ce disoit Napé, valoit mieux, pour le bien d'elle et d'eux
aussi, la faire maîtresse de la maison de quelque bon laboureur, et
prendre ce qu'on leur offroit, qu'ils garderoient à leur propre fils.
Car nonguères auparavant leur étoit né un petit garçon. Et Dryas
lui-même quelquefois se laissoit aller à ces raisons; aussi que chacun
lui faisoit des offres bien au-delà de ce que méritoit une simple
bergère; mais, considérant puis après que la fille n'étoit pas née pour
s'allier en paysannerie, et que s'il arrivoit qu'un jour elle retrouvât
sa famille, elle les feroit tous heureux, il différoit toujours d'en
rendre certaine réponse, et les remettoit d'une saison à l'autre, dont
lui venoit à lui cependant tout plein de présents qu'on lui faisoit.
Ce que Chloé entendant en étoit fort déplaisante, et toutefois fut
long-temps sans vouloir dire à Daphnis la cause de son ennui. Mais
voyant qu'il l'en pressoit et importunoit souvent, et s'ennuyoit plus
de n'en rien savoir qu'il n'auroit pu faire après l'avoir su, elle lui
conta tout: combien ils étoient de poursuivants qui la demandoient;
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combien riches! les paroles que disoit Napé à celle fin de la faire
accorder, et comment Dryas n'y avoit point contredit, mais remettoit
le tout aux prochaines vendanges. Daphnis, oyant telles nouvelles, à
peine qu'il ne perdit sens et entendement; et, se séant à terre, se
prit à pleurer, disant qu'il mourroit si Chloé cessoit de venir aux
champs garder les bêtes avec lui, et que non lui seulement, mais que
les brebis et moutons en mourroient de déplaisir, s'ils perdoient une
telle bergère. Puis y ayant un peu pensé, il reprit courage et se mit
en tête qu'il la pourroit avoir lui-même, s'il la demandoit à son
père, espérant facilement l'emporter sur tous les autres, et leur être
préféré. Une chose pourtant le troubloit: Lamon n'étoit pas riche;
ce seul point lui affoiblissoit fort son espérance. Toutefois il se
résolut, quoi qu'il en pût arriver, de la demander à femme, et Chloé
même en fut d'avis. Si n'en osa de prime abord rien dire à Lamon, mais
découvrit plus hardiment son amour à Myrtale, et lui tint propos comme
il désiroit épouser Chloé.
Myrtale la nuit en parla à son mari. Mais Lamon le trouva fort mauvais,
et appela sa femme bête, de vouloir marier à une fille
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de simples bergers tel gars, à qui elle savait bien que les marques
et enseignes trouvées quant et lui promettoient autre fortune, et qui
un jour ou l'autre, étant reconnu des siens, les pourroit, eux, non
seulement affranchir de servitude, mais les faire maîtres de meilleure
et plus grande terre que celle qu'ils tenoient comme serfs. Myrtale,
toutefois, craignant que le garçon, épris d'amour, s'il perdoit ainsi
tout espoir de ce que tant il désiroit, ne fût capable de quelque
funeste résolution, lui allégua d'autres motifs et prétextes de refus:
«Nous sommes, ce lui dit-elle, pauvres, mon enfant, et avons besoin
d'une fille qui nous apporte, plutôt qu'à qui il faille donner: au
contraire ils sont riches, eux, et si veulent avoir un mari qui leur
donne. Mais va, fais tant envers Chloé, et elle envers son père, qu'il
ne nous demande pas grand'chose et qu'il te la donne en mariage. Sans
doute elle t'aime aussi, et elle aimera bien mieux coucher avec toi
pauvre et beau, qu'avec pas un de ceux-là, qui sont riches et laids
comme marmots.»
Myrtale crut par ce moyen avoir doucement éconduit Daphnis. Car elle
tenoit pour tout assuré que jamais Dryas n'y consentiroit,
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ayant en main de plus riches partis qui lui offroient beaucoup de
biens. Daphnis, quant à lui, ne se pouvoit plaindre de la réponse,
mais, se voyant si loin d'espérance, fit ce que les amants qui sont
pauvres ont accoutumé de faire: il se prit à pleurer, et invoqua
les Nymphes, lesquelles, la nuit ensuivante, ainsi qu'il dormoit,
s'apparurent à lui, en même forme et manière que la première fois;
et lui dit la plus âgée d'elles: «A un autre Dieu touche le soin du
mariage de Chloé: nous te donnerons, nous, de quoi gagner Dryas. Le
bateau des Méthymniens, dont tes chèvres broutèrent le lien l'année
passée, fut ce jour-là par les vents emporté bien loin de terre: mais
d'autres souffles la nuit le jetèrent contre la côte, où il périt et
tout ce qui étoit dedans, sinon qu'avec le débris l'onde poussa sur la
grève une bourse de trois cents écus, et est là couverte d'algue, près
d'un dauphin mort, qui a été cause que nul passant ne s'en est encore
approché, fuyant un chacun la puanteur de cette pourriture. Vas-y,
prends la bourse, et la donne. Ce sera assez à cette heure pour montrer
que tu n'es point pauvre: mais un temps viendra que tu seras riche.»
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Aussitôt dites ces paroles, elles disparurent avec la nuit, et, le jour
commençant à poindre, Daphnis se leva tout joyeux, chassa ses bêtes
aux champs avec les sons accoutumés, et, ayant baisé Chloé, salué les
Nymphes, s'en courut au bord de la mer, comme s'il eût voulu s'asperger
d'eau marine. Là, se promenant sur le sable, il alloit par-tout
regardant s'il trouveroit point ces trois cents écus, à quoi il n'eut
pas grand peine; car la mauvaise odeur du dauphin corrompu lui donna
incontinent au nez, et lui servit de guide jusqu'au lieu où, ayant
écarté les algues, il trouva dessous la bourse pleine, qu'il enleva,
et la mit dans sa panetière. Mais il ne partit point de là qu'il n'eût
adoré et remercié les Nymphes, et même la mer; car, tout berger qu'il
étoit, il aimoit la mer alors, et elle lui sembloit douce et bonne
plus que la terre, pource quelle l'aidoit à parvenir au mariage de son
amie. Étant saisi de cet argent, il n'attendit pas davantage; ains,
s'estimant le plus riche, non pas seulement de tous les paysans de
là entour, mais aussi de tous les vivants, s'en alla droit à Chloé,
lui conta le songe qu'il avoit eu, lui montra la bourse qu'il avoit
trouvée, et lui dit de garder leurs bêtes jusqu'à ce qu'il fût de
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retour; puis prit sa course vers Dryas, lequel il trouva battant le
bled dans l'aire avec sa femme Napé. Si lui commença un brave propos,
en lui disant ces paroles:
«Donne-moi Chloé en mariage. Je sais bien jouer de la flûte; je sais
bien besogner aux vignes et aux arbres, labourer la terre, vanner le
bled au vent; et comment je sais gouverner les bêtes, elle-même Chloé
te le peut témoigner. On me bailla au commencement cinquante chèvres;
je les ai fait multiplier deux fois autant, et si ai élevé de beaux
et grands boucs jusqu'à dix, là où premièrement, n'en ayant que deux,
nous falloit la plupart du temps mener nos chèvres ailleurs; et si suis
jeune et votre voisin, de qui nul ne se sauroit plaindre. Une chèvre
m'a nourri, comme Chloé une brebis; et bien que pour tant de choses je
dusse être préféré aux autres qui la demandent, encore te donnerai-je
plus qu'eux. Ils te donneront, eux, quelques chèvres, quelques moutons,
quelque couple de bœufs galeux, du bled de quoi nourrir trois poules;
mais moi, voici trois cents écus. Seulement, je te prie que personne
n'en sache rien, non pas même mon père Lamon.»
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En disant ces mots, il lui délivra l'argent, et le baisa quant et quant.
Dryas et Napé, voyant si grosse somme de deniers qu'ils n'en avoient
jamais tant vu ensemble, lui promirent aussitôt qu'il auroit Chloé
pour sa femme, et dirent qu'ils feroient bien trouver bon ce mariage à
Lamon. Si demeurèrent Daphnis et Napé à chasser les bœufs sur l'aire,
et faire sortir avec la herse le bled des épis, pendant que Dryas,
ayant premièrement serré la bourse et l'argent, s'en alla devers Lamon
et Myrtale, pour leur demander, à vrai dire au rebours de la coutume,
leur jeune garçon en mariage.
Il les trouva qu'ils mesuroient l'orge après l'avoir vannée, et se
plaignoient qu'à grand peine en recueilloient-ils autant comme ils en
avoient semé. Il les réconforta, disant qu'ainsi étoit-il par-tout;
puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé, et leur dit que, combien
que d'autres lui offrissent et donnassent beaucoup pour l'accorder, il
ne vouloit d'eux rien avoir, ains plutôt étoit prêt à leur donner du
sien. Car ils ont, disoit-il, été nourris ensemble, et, gardant leurs
bêtes aux champs, se sont pris l'un l'autre en telle amitié, qu'il
seroit maintenant malaisé de les séparer; et si
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étoient bien d'âge tous deux pour coucher ensemble. Il leur alléguoit
ces raisons et assez d'autres, comme celui qui, pour loyer de les
persuader, avoit reçu trois cents écus.
Lamon, ne pouvant plus s'excuser sur sa pauvreté, puisque les parents
même de la fille l'en prioient, ni sur l'âge de Daphnis, car il étoit
déjà en son adolescence bien avant, n'osa néanmoins dire encore à quoi
tenoit qu'il n'y consentît, qui étoit que tel parentage ne convenoit
point à Daphnis; mais, après y avoir un peu de temps pensé, il lui
répondit en cette sorte: «Vous êtes gens de bien de préférer vos
voisins à des étrangers, et de n'aimer point plus la richesse que
l'honnête pauvreté. Veuillent Pan et les Nymphes vous en récompenser!
Et quant à moi, je vous promets que j'ai autant d'envie comme vous que
ce mariage se fasse; autrement serois-je bien insensé, me voyant déjà
sur l'âge et ayant plus besoin d'aide que jamais, si je n'estimois un
grand heur d'être allié de votre maison; et si est Chloé telle que l'on
la doit souhaiter, belle et bonne fille, et où il n'y a que redire.
Mais, étant serf comme je suis, je n'ai rien dont je puisse disposer,
ains faut que mon maître
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le sache et qu'il y consente. Or donc, différons, je vous prie, les
noces jusques aux vendanges, car il doit, au dire de ceux qui nous
viennent de la ville, se trouver alors ici; et lors ils seront mari et
femme, et en attendant s'aimeront comme frère et sœur. Mais veux-tu
que je te dise? tu prétends pour gendre, Dryas, un qui vaut trop mieux
que nous.» Cela dit, il le baisa et lui présenta à boire, car il étoit
jà près de midi, et le convoya au retour quelque espace de chemin, lui
faisant caresses infinies.
Mais Dryas, qui n'avoit pas mis en oreille sourde les dernières paroles
de Lamon, s'en alloit songeant en lui-même qui pouvoit être Daphnis:
«Une chèvre fut sa nourrice; les Dieux ont eu soin de lui. Il est beau
et ne tient en rien de ce vieillard camus ni de sa femme pelée. Il a
trouvé à son besoin ces trois cents écus; à peine pourroit un chevrier
finer autant de noisettes. N'auroit-il point été exposé comme Chloé?
Lamon l'auroit-il point trouvé, comme moi cette petite, avec telles
marques et enseignes comme j'en trouvai quant et elle? O Pan, et vous,
Nymphes, veuillez qu'il soit ainsi! A l'aventure un jour Daphnis,
reconnu de ses parents,
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pourra bien faire connoître ceux de Chloé aussi.»
Dryas s'en alloit discourant et rêvant ainsi en lui-même jusques à son
aire, où il trouva le gars en grande dévotion d'ouïr quelles nouvelles
il apportoit. Si le réconforta en l'appelant de tout loin son gendre,
lui promit les noces sans faute aux prochaines vendanges, lui donna la
main, foi de laboureur, que Chloé jamais ne seroit à autre que lui.
Daphnis aussitôt, sans vouloir ni boire ni manger, s'en recourut vers
elle, et l'ayant trouvée qui tiroit ses brebis et faisoit des fromages,
il lui annonça la bonne nouvelle de leur futur mariage, et de là en
avant ne feignoit de la baiser devant tout le monde, comme sa fiancée,
et l'aider en toutes ses besognes, tiroit les brebis dans les seilles,
faisoit prendre le lait pour en faire des fromages, mettoit les agneaux
sous leur mère, comme aussi ses chevreaux à lui; puis quand tout cela
étoit fait, ils se baignoient, mangeoient, buvoient, puis alloient
en quête des fruits mûrs, dont y avoit grande abondance, pource que
c'étoit après l'oût, dans la richesse de l'automne; force poires de
bois, force nèfles et azeroles, force pommes de coing, les unes à terre
tombées, les autres
[Pg 123]
aux branches des arbres. A terre elles avoient meilleure senteur,
aux branches elles étoient plus fraîches; les unes sentoient comme
malvoisie, les autres reluisoient comme or.
Parmi ces pommiers, un, ayant été déjà tout cueilli, n'avoit plus ni
feuille ni fruit. Les branches étoient nues, et n'étoit demeuré qu'une
seule pomme à la cime de la plus haute branche. La pomme, belle et
grosse à merveille, sentoit aussi bon ou mieux que pas une; mais qui
avoit cueilli les autres n'avoit osé monter si haut, ou ne s'étoit
soucié de l'abattre; ou possible une si belle pomme étoit réservée
pour un pasteur amoureux. Daphnis ne l'eut pas sitôt vue qu'il se mit
en devoir de l'aller cueillir. Chloé l'en voulut garder; mais il n'en
tint compte; pourquoi elle, peureuse et dépite de n'être pas écoutée,
s'en fut où étoient leurs troupeaux, et Daphnis, montant au fin faîte
de l'arbre, atteignit la pomme, qu'il cueillit, et la lui porta, et,
la voyant mal contente, lui dit telles paroles: «Cette pomme, Chloé ma
mie, les beaux jours d'été l'ont fait naître, un bel arbre la nourrie;
puis, mûrie par le soleil, fortune l'a conservée. J'eusse été aveugle
vraiment de ne la pas voir là, et sot,
[Pg 124]
l'ayant vue, de l'y laisser, pour qu'elle tombât à terre, et fût foulée
aux pieds des bêtes, ou envenimée de quelque serpent qui eût frayé au
long; ou bien, demeurant là-haut, regardée, admirée, enviée, eût été
gâtée par le temps. Une pomme fût donnée à Vénus comme à la plus belle;
tu mérites aussi bien le prix. Ayant même beauté l'une et l'autre, vous
avez juges pareils. Il étoit berger, lui; moi je suis chevrier.»
Disant ces mots, il mit la pomme au giron de Chloé, et elle, comme il
s'approcha, le baisa si soevement, qu'il n'eut point de regret d'être
monté si haut, pour un baiser qui valoit mieux à son gré que les pommes
d'or.
[Pg 125]
LIVRE QUATRIÈME
Cependant un des gens du maître de Lamon, envoyé de la ville, lui
apporta nouvelles que leur commun seigneur viendrait, un peu devant
les vendanges, voir si la guerre auroit point fait de dommages en ses
terres; à l'occasion de quoi Lamon, étant la saison avancée et passé le
temps des chaleurs, accoutra diligemment logis et jardins, pour que le
maître n'y vît rien qui ne fût plaisant à voir. Il cura les fontaines,
afin que l'eau en fût plus nette et plus claire; il ôta le fumier de la
cour, crainte que la mauvaise odeur ne lui en fâchât; il mit en ordre
le verger, afin qu'il le trouvât plus beau.
Vrai est que le verger, de soi, étoit une bien belle et plaisante
chose, et qui tenoit
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fort de la magnificence des rois. Il s'étendoit environ demi-quart de
lieue en longueur, et étoit en beau site élevé, ayant de largeur cinq
cents pas, si qu'il paroissoit à l'œil comme un carré allongé. Toutes
sortes d'arbres s'y trouvoient, pommiers, myrtes, mûriers, poiriers;
comme aussi des grenadiers, des figuiers, des oliviers, en plus d'un
lieu de la vigne haute sur les pommiers et les poiriers, où raisins et
fruits mûrissant ensemble, l'arbre et la vigne entre eux sembloient
disputer de fécondité. C'étoient là les plants cultivés; mais il y
avoit aussi des arbres non portant fruit et croissant d'eux-mêmes, tels
que platanes, lauriers, cyprès, pins; et sur ceux-là, au lieu de vigne,
s'étendoient des lierres, dont les grappes grosses et jà noircissantes
contrefaisoient le raisin. Les arbres fruitiers étoient au dedans vers
le centre du jardin, comme pour être mieux gardés, les stériles aux
orées tout alentour comme un rempart, et tout cela clos et environné
d'un petit mur sans ciment. Au demeurant, tout y étoit bien ordonné et
distribué, les arbres par le pied distants les uns des autres, mais
leurs branches par en haut tellement entrelacées, que ce qui étoit de
nature sembloit exprès artifice.
[Pg 127]
Puis y avoit des carreaux de fleurs, desquelles nature en avoit produit
aucunes et l'art de l'homme les autres; les roses, les œillets, les
lis y étoient venus moyennant l'œuvre de l'homme; les violettes, le
narcisse, les marguerites, de la seule nature. Bref, il y avoit de
l'ombre en été, des fleurs au printemps, des fruits en automne, et en
tout temps toutes délices.
On découvroit de là grande étendue de plaine, et pouvoit-on voir les
bergers gardant leurs troupeaux et les bêtes emmi les champs; de là se
voyoit en plein la mer et les barques allant et venant au long de la
côte, plaisir continuel joint aux autres agréments de ce séjour. Et
droit au milieu du verger, à la croisée de deux allées qui le coupoient
en long et en large, y avoit un temple dédié à Bacchus avec un autel,
l'autel tout revêtu de lierre et le temple couvert de vigne. Au dedans
étoient peintes les histoires de Bacchus: Sémèle qui accouchoit, Ariane
qui dormoit, Lycurgue lié, Penthée déchiré, les Indiens vaincus, les
Tyrrhéniens changés en dauphins, par-tout des Satyres gaîment occupés
aux pressoirs et à la vendange, par-tout des Bacchantes menant des
danses. Pan n'y étoit point oublié, ains étoit assis sur une roche,
jouant
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de sa flûte, en manière qu'il sembloit qu'il jouât une note commune, et
aux Bacchantes qui dansoient, et aux Satyres qui fouloient la vendange.
Le verger étant tel d'assiette et de nature, Lamon encore l'approprioit
de plus en plus, ébranchant ce qui étoit sec et mort aux arbres, et
relevant les vignes qui tomboient. Tous les jours il mettoit sur la
tête de Bacchus un chapeau de fleurs nouvelles; il conduisoit l'eau
de la fontaine dedans les carreaux où étoient les fleurs; car il y
avoit dans ce verger une source vive que Daphnis avoit trouvée, et
pour ce l'appeloit-on la fontaine de Daphnis, de laquelle on arrosoit
les fleurs. Et à lui, Lamon lui recommandoit qu'il engraissât bien ses
chèvres le plus qu'il pourroit, parce que le maître ne faudrait à les
vouloir voir comme le reste, n'ayant de long-temps visité ses terres et
son bétail.