Or échauffés et rendus plus hardis par toutes ces choses, ils

contestoient entre eux d'amour, et en vinrent jusqu'à se vouloir

assurer par serment l'un de l'autre. Daphnis, allant dessous le pin,

jura par le dieu Pan qu'il ne vivroit jamais un seul jour sans Chloé;

et Chloé, dans l'antre des

[Pg 87]

Nymphes, jura devant leurs images de vivre et mourir avec Daphnis. Mais

elle, comme une jeune et innocente fillette, fut si simple de vouloir

que Daphnis au sortir de l'antre lui jurât un autre serment. Si lui

dit: «Ce dieu Pan, Daphnis, est un dieu volage auquel il n'y a point de

fiance; il a aimé Pitys, il a aimé Syringe; il ne cesse de pourchasser

les Nymphes Épimélides, et on le voit toujours après les Dryades. Si tu

me fausses la foi que tu m'as jurée, il ne s'en fera que rire, voire

quand tu aurois plus de maîtresses qu'il n'a de chalumeaux en sa flûte.

Et comment te puniroit-il, lui qui chaque jour fait amour nouvelle?

Jure-moi par ton troupeau, et par la chèvre qui te nourrit et allaita,

que jamais tu ne laisseras Chloé tant qu'elle te sera fidèle; et là où

elle te fera faute, et aux Nymphes qu'elle a jurées, fuis-la ou la hais

ou la tue, comme tu ferois un loup.»

Daphnis prit plaisir à ce doute, et, debout au milieu de son troupeau,

tenant d'une main un bouc et de l'autre une chèvre, jura qu'il aimeroit

Chloé tant qu'il en seroit aimé, et que si elle en aimoit un autre, il

se tueroit au lieu d'elle; dont elle

[Pg 88]

fut bien aise, et s'en assura plus que du premier serment, croyant les

brebis et les chèvres être Dieux propres aux bergers et aux chevriers.

[Pg 89]

LIVRE TROISIÈME

Mais les Mityléniens, apprenant comme ceux de Méthymne avoient envoyé

dix galères à leur dommage, et mêmement étant informés, par gens qui

venoient de la campagne, comme on avoit couru leurs terres et pillé

leurs biens, estimèrent que ce seroit lâcheté d'endurer un tel outrage

des Méthymniens, et délibérèrent promptement prendre les armes contre

eux. Si levèrent incontinent trois mille hommes de pied et cinq cents

chevaux, et envoyèrent par terre leur capitaine général Hippase,

craignant de les mettre sur mer en temps approchant de l'hyver.

Le capitaine, parti aussitôt avec ses gens, ne fourragea point les

terres des Méthymniens,

[Pg 90]

ni n'emmena le bétail des laboureurs et paysans, parce qu'il estimoit

cela être le fait d'un larron et non pas d'un capitaine, ains tira

droit vers la ville, espérant la surprendre les portes ouvertes et sans

garde. Mais quand il en fut près environ six lieues, un héraut lui vint

au-devant, qui lui demanda trêve au nom des Méthymniens. Car, ayant

entendu depuis par leurs prisonniers que ceux de Mitylène ne savoient

du tout rien de ce qui s'étoit passé, mais que c'étoit une querelle

entre paysans et jeunes gens, où ceux-ci avoient eu des coups pour

quelque insolence par eux faite, ils regrettoient fort d'avoir si à la

légère offensé leurs voisins, et n'avoient autre désir que de rendre

et restituer ce qui auroit été pris, pour pouvoir trafiquer et hanter

comme devant les uns avec les autres sans crainte ni danger. Hippase

envoya le héraut porter ses paroles au Sénat des Mityléniens, combien

qu'il eût tout pouvoir et autorité absolue, et cependant alla camper à

demi-lieue de Méthymne, attendant les ordres de sa ville. De là à deux

jours ordre lui vint de recevoir les restitutions, et s'en retourner

sans faire nul dommage. Car ayant le choix de la paix ou de la guerre,

ils avoient pensé que la paix valoit mieux. Ainsi se

[Pg 91]

termina la guerre entre Méthymne et Mitylène, finie comme elle fut

commencée, par soudaine résolution.

Et là-dessus survint l'hyver, plus fâcheux que la guerre à Daphnis et

à sa Chloé. Car incontinent la neige, tombant en grande abondance,

couvrit les chemins et enferma les laboureurs en leurs maisons; les

torrents impétueux tomboient aval du haut des montagnes, l'eau se

geloit, les arbres sembloient morts, on ne voyoit plus la terre, sinon

alentour des fontaines et de quelques ruisseaux; ainsi ne se pouvoient

plus mener les bêtes aux champs, ni n'osoient les gens mettre seulement

le nez hors la porte; mais, demeurant tous au logis, faisoient un

grand feu, alentour duquel, dès que les coqs avoient chanté le matin,

chacun venoit faire sa besogne. Les uns retordoient du fil, les autres

tissoient du poil de chèvre, ou faisoient des collets à prendre les

oiseaux. Le soin qu'il falloit lors avoir des bœufs étoit de leur

donner de la paille à manger en la bouverie, aux chèvres et brebis de

la feuillée en la bergerie, aux pourceaux de la faîne et du gland en la

porcherie.

Étant ainsi chacun contraint de garder la maison, pour la rudesse du

temps, les

[Pg 92]

autres, tant laboureurs que pasteurs, en étoient aises, parce qu'ils

avoient un peu de relâche en leurs travaux, faisoient bons repas et

long somme, tellement que l'hyver leur sembloit plus doux que non pas

l'été, ni l'automne, ni le printemps avec. Mais Daphnis et Chloé, se

souvenant des plaisirs passés, comme ils s'entrebaisoient, comme ils

s'entr'embrassoient, et de leurs joyeux passetemps emmi ces champs

et ces prairies, toute nuit soupiroient en grande peine sans pouvoir

dormir, attendant la saison nouvelle ne plus ne moins qu'une seconde

vie après la mort. Chaque fois qu'ils trouvoient sous leur main la

panetière dont ils souloient tirer leur manger, cela leur mettoit deuil

au cœur; apercevant la sébile où ils étoient coutumiers de boire l'un

après l'autre, ou bien la flûte, qui étoit un don d'amourette, jetée

à terre quelque part sans que l'on en tînt compte, cela renouveloit

leur regret. Si prioient aux Nymphes et à Pan qu'ils les délivrassent

de ces maux, et leur remontrassent enfin, à eux et à leurs bêtes, le

soleil beau et clair; et quant et quant, faisant ces prières aux Dieux,

cherchoient quelque invention par laquelle ils se pussent entrevoir.

Chloé de soi n'y eût su que faire, et aussi, n'avoit guère moyen;

[Pg 93]

car celle qu'on estimoit sa mère étoit tout le jour après elle, lui

montrant à carder la laine et à tourner le fuseau, et lui parlant de la

marier; mais Daphnis, comme celui qui avoit plus de loisir et plus de

sens aussi que la fillette, trouva pour la voir une telle finesse:

Devant le logis de Dryas, tout contre le mur de la cour, étoient deux

grands myrtes et un lierre, les myrtes bien près l'un de l'autre et

quasi joints par le pied, tellement que le lierre les embrassant tous

deux, et s'étendant en guise de vigne sur l'un et sur l'autre, y

faisoit une manière de loge fort couverte, tant les feuilles étoient

épaisses et tissues, s'il faut ainsi dire, les unes avec les autres;

par dedans pendoient force grappes noires, comme raisins à la treille;

à l'occasion de quoi y avoit toujours, mêmement l'hyver, grande

multitude d'oiseaux qui lors ne trouvoient rien ailleurs, force merles,

force grives, force ramiers, force bisets, et de tous autres oiseaux

aimant à manger grains de lierre. Daphnis sortit de la maison sous

couleur d'aller tendre à ces oiseaux, ayant plein son bissac de fouaces

et de gâteaux au miel, et portant aussi, afin qu'on le crût mieux, de

la glu et des collets. La distance de l'une des maisons

[Pg 94]

à l'autre étoit d'environ demi-lieue, et la neige, non encore durcie

par le froid, lui eût fait avoir bien de la peine, n'eût été qu'Amour

passe par-tout et franchit le feu, l'eau, la neige, voire même celle de

la Scythie. Daphnis fit le chemin tout d'une course, et, arrivé devant

la demeure de Dryas, secoua la neige qu'il avoit aux pieds, tendit ses

collets, englua de longues verges, puis se mit en aguet là auprès,

épiant quand viendroient les oiseaux, et à l'aventure Chloé.

Or, quant aux oiseaux, il en vint grande compagnie, et en prit tant

qu'il avoit assez affaire à les amasser, à les tuer et à les plumer;

mais de la maison ne sortoit personne, homme ni femme, ni coq, ni

poule; ains se tenoient tous au-dedans clos et cois au long du feu,

dont le pauvre Daphnis étoit en grand émoi d'être venu si mal à point

et à heure si malheureuse. Si osa bien penser de trouver un prétexte

pour tout droit entrer léans, discourant en lui-même quelle couleur

seroit la plus croyable. «Je viens quérir du feu.--Comment? n'avez-vous

point de plus proches voisins?--Je demande du pain.--Ton bissac est

plein de vivres.--Du vin.--Il n'y a que trois jours que vous avez fait

vendanges.--Le

[Pg 95]

loup m'a poursuivi.--Et où en est la trace?--Je suis venu chasser aux

oiseaux.--Que ne t'en vas-tu donc après que tu en as assez pris?--Je

veux voir Chloé.» Telle chose ne se pouvoit bonnement confesser à

un père et à une mère. Ainsi n'y avoit-il pas une de toutes ces

occasions-là qui ne portât quelque soupçon. «Mieux vaut, disoit-il,

que je m'en aille. Je la reverrai au printemps: non cet hyver, puisque

les Dieux, comme je crois, ne veulent pas.» Ayant fait en lui-même ces

devis, et serrant jà ce qu'il avoit pris de grives et autres oiseaux,

il s'en alloit partir; mais, comme si expressément Amour eût eu pitié

de lui, voici qu'il avint:

Dryas et sa famille à table, le pain et la viande toute prête, chacun

entendoit à boire et à manger, et cependant un des chiens de la

bergerie, voyant qu'on ne se donnoit point de garde de lui, happe un

lopin de chair et s'enfuit hors de la maison; de quoi Dryas courroucé,

pour autant mêmement que c'étoit sa part, prend un bâton et court

après. En le poursuivant il vint à passer au long de ce lierre où

Daphnis avoit tendu ses gluaux, et le vit comme il chargeoit déjà sa

prise sur ses épaules, prêt à s'en retourner; et sitôt qu'il l'aperçut,

[Pg 96]

oubliant et chair et chien: «Dieu te gard, mon fils!» s'écria-t-il;

puis le vient accoler et baiser, le prend par la main et le mène en sa

maison.

Quand ils se virent l'un l'autre, à peine qu'ils ne tombèrent tous

deux, de grande aise qu'ils eurent. Ils se forcèrent toutefois de se

tenir sur leurs pieds, s'entr'appelèrent, se donnèrent le bon jour, et

se baisèrent, ce qui leur fut comme un étai et appui qui leur vint à

point pour les engarder de tomber.

Ayant ainsi Daphnis contre son espérance vu, et davantage ayant baisé

sa Chloé, s'assit auprès du feu et déchargea sur la table ses grives et

ses ramiers, contant à la compagnie comment, ennuyé de tant demeurer

à la maison, il s'en étoit venu chasser aux oiseaux, et comment il en

avoit pris aucuns avec des collets, d'autres avec des gluaux, ainsi

qu'ils venoient aux grains de lierre et de myrte. Ceux de la maison le

louèrent grandement de son bon esprit, et le prièrent de manger à bonne

chère de ce que le mâtin leur avoit laissé, commandant à Chloé qu'elle

leur versât à boire, ce qu'elle fit bien volontiers, à tous les autres

premièrement, et puis à Daphnis le dernier; car elle faisoit semblant

d'être

[Pg 97]

fâchée contre lui de ce qu'étant venu si près, il s'en étoit voulu

aller sans la voir ni parler à elle; et néanmoins, avant que lui

présenter à boire, elle but un trait en la tasse, puis lui bailla le

demeurant, et lui, encore qu'il eût grand'soif, but lentement et à

longue haleine, pour en avoir tant plus de plaisir.

Si fut tantôt la table vide de pain et chair, et lors, assis, ils lui

demandèrent nouvelles de Myrtale et Lamon, disant qu'ils étaient bien

heureux d'avoir un tel bâton de leur vieillesse; desquelles louanges

Daphnis n'étoit pas marri, mêmement qu'on les lui donnoit en présence

de sa Chloé. Mais quand ils lui dirent qu'ils le retenoient ce jour et

celui d'après, à cause qu'ils devoient le lendemain faire un sacrifice

à Bacchus, peu s'en fallut qu'il ne les adorât au lieu de Bacchus. Si

tira de son bissac force gâteaux, et des oiseaux qu'ils habillèrent

pour le souper. Ainsi fut derechef le feu allumé, le vin tiré, la table

dressée, et sitôt qu'il fut nuit close se mirent à manger, après quoi

ils passèrent le temps, partie à faire des plaisants contes, et partie

à chanter, jusqu'à ce que sommeil leur vint; et lors ils s'en allèrent

coucher, Chloé avec sa mère, Daphnis avec Dryas.

[Pg 98]

Chloé n'eut autre bien la nuit que de penser à son Daphnis, qu'elle

verroit le lendemain tout le jour, et lui se repaissoit d'une vaine

volupté, tenant à grand heur de coucher seulement avec le père de sa

Chloé; de sorte que plus d'une fois il l'embrassa et baisa, croyant en

rêve embrasser et baiser Chloé.

Le matin il fit un froid extrême, et tira un vent de bise si âpre qu'il

brûloit et perçoit tout. Quand ils furent levés, Dryas sacrifia à

Bacchus un chevreau d'un an, alluma un grand feu et apprêta le dîner.

Adonc, cependant que Napé entendoit à cuire le pain, et Dryas à faire

bouillir le chevreau, Chloé et Daphnis, étant de loisir, sortirent

tous deux de la maison et s'en allèrent sous le lierre, où ils

dressèrent des collets, tendirent des gluaux et prirent encore grand

nombre d'oiseaux, en s'entre-baisant parmi continuellement, et tenant

tels propos amoureux: «Je suis venu pour toi, Chloé.--Je sais bien,

Daphnis.--A cause de toi, belle, je tue ces pauvres oiseaux. Qu'est-il

de nos amours? m'as-tu point oublié?--Non, par les Nymphes que je t'ai

jurées dans cette grotte où nous nous reverrons dès que la neige sera

fondue. --Ah! Chloé, qu'elle est haute cette neige!

[Pg 99]

ne fondrai-je point moi-même avant elle? --Ne te soucie, Daphnis; le

soleil sera chaud, mais que vienne prime-vère.--Ah! le fût-il déjà

comme le feu qui brûle mon cœur!--Badin, tu te moques de moi, et tu me

tromperas quelque jour.--Non ferai, par mes chèvres que tu m'as fait

jurer.»

Ainsi que Chloé répondoit en cette sorte à son Daphnis, ne plus ne

moins que l'écho, Napé les appela: ils s'y en coururent, portant avec

eux leur prise, bien plus grande que celle de la veille, et, après

avoir fait des libations à Bacchus, se mirent à manger, ayant sur leurs

têtes des couronnes de lierre; et à la fin, ayant bien repu et chanté

l'hymne à Bacchus, renvoyèrent Daphnis en lui garnissant très bien son

bissac de pain et de chair, et si lui rendirent ses grives et ramiers,

disant que quant à eux ils en prendroient bien toujours quand ils

voudroient, tant que dureroit l'hiver, et que les grappes ne faudroient

au lierre. Ainsi se partit Daphnis, en les baisant tous premier que

Chloé, afin que son baiser lui restât pur et net. Depuis il y revint

plusieurs fois par autres subtilités, de sorte que l'hiver ne se passa

point tout pour eux sans quelque plaisir amoureux.

[Pg 100]

Et sur le commencement du printemps, que la neige se fondoit, la terre

se découvrait et l'herbe dessous poignoit, les bergers alors sortirent

et menèrent leurs bêtes aux champs, mais devant tous Daphnis et Chloé,

comme ceux qui servoient eux-mêmes à un bien plus grand pasteur; et

d'abord s'en coururent droit aux Nymphes dans la caverne, ensuite à

Pan sous le pin, puis sous le chêne, où ils s'assirent en regardant

paître leurs troupeaux et s'entre-baisant quant et quant; puis allèrent

chercher des fleurs pour en faire des couronnes aux Dieux. Mais les

fleurs à peine commençoient d'éclore, par la douceur du petit béat de

zéphyre qui les ranimoit, et la chaleur du soleil qui les entr'ouvroit.

Toutefois encore trouvèrent-ils de la violette, des narcisses, du

muguet, et autres telles premières fleurs que produit la saison

nouvelle, dont ils firent des chapelets et en couronnèrent les têtes

aux images, en leur offrant du lait nouveau de leurs brebis et de leurs

chèvres; puis essayèrent à jouer un peu de leurs chalumeaux, comme

s'ils eussent voulu provoquer les rossignols à chanter, lesquels leur

répondoient de dedans les buissons, commençant petit à petit à lamenter

encore Itys et recorder leur ramage,

[Pg 101]

qu'un long silence leur avoit fait oublier.

Et alors aussi les brebis bêloient, les agneaux sautoient et se

courboient sous le ventre de leur mère, les béliers poursuivoient les

brebis qui n'avoient point encore agnelé, et, les ayant arrêtées,

sailloient puis l'une, puis l'autre; autant en faisoient les boucs

après les chèvres, sautant à l'environ, combattant et se cossant

fièrement pour l'amour d'elles. Chacun avoit les siennes à soi, et

gardoit qu'autre ne fît tort à ses amours; toutes choses dont la vue

auroit en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus, et trop mieux

échauffoit ces deux jeunes personnes, qui, de long-temps inquiets,

pourchassant le dernier but du contentement d'amour, brûloient et

se consumoient de tout ce qu'ils entendoient et voyoient, cherchant

quelque chose qu'ils ne pouvoient trouver, outre le baiser et

l'embrasser. Mêmement Daphnis, qui, devenu grand et en bon point, pour

n'avoir bougé tout l'hiver de la maison à ne rien faire, frissoit après

le baiser, et étoit gros, comme l'on dit, d'embrasser, faisant toutes

choses plus curieusement et plus hardiment que paravant, pressant Chloé

de lui accorder tout ce qu'il vouloit, et de se coucher

[Pg 102]

nue à nu avec lui plus longuement qu'ils n'avoient accoutumé. «Car il

n'y a, disoit-il, que ce seul point qui nous manque des enseignements

de Philétas, pour la dernière et seule médecine qui apaise l'amour.»

Et Chloé lui demandant ce qu'il y pouvoit avoir outre se baiser,

s'embrasser et se coucher tout vêtus, et ce qu'il pensoit faire plus

quand ils seroient couchés nus? «Cela, lui dit-il, que les beliers

font aux brebis et les boucs aux chèvres. Vois-tu comment après cela

les brebis ne s'enfuient plus, ni les beliers ne se travaillent plus à

courir après, mais paissent tous les deux amiablement ensemble, comme

étant l'un et l'autre assouvis et contents; et doit bien être quelque

chose plus douce que ce que nous faisons, et dont la douceur surpasse

l'amertume d'amour.--Et mais, fit-elle, vois-tu pas que les beliers

et les brebis, les boucs et les chèvres, faisant ce que tu dis, se

tiennent debout; les mâles montent dessus, les femelles soutiennent les

mâles sur le dos. Et toi tu veux que je me couche avec toi à terre, et

toute nue. Sont-elles donc pas plus vêtues de leur laine ou bien de

leur poil que moi de ce qui me couvre?»

[Pg 103]

Il la crut, et comme elle voulut, se coucha près d'elle, où il fut

longtemps, ne sachant comment faire pour venir à bout de ce qu'il

desiroit. Il la fit relever, l'embrassa par derrière en imitant les

boucs; mais il s'en trouvoit encore moins satisfait que devant. Si se

rassit à terre, et se prit à pleurer de ce qu'il savoit moins que les

belins accomplir les œuvres d'amour.

Or y avoit-il non guère loin de là un qui cultivoit son propre héritage

et s'appeloit Chromis, homme ayant jà passé le meilleur de son âge et

étant tout-à-l'heure cassé. Il tenoit avec soi certaine petite femme,

jeune et belle et délicate, pour autant mêmement qu'elle étoit de la

ville, et avoit nom Lycenion; laquelle, voyant passer tous les matins

Daphnis, qui menoit ses bêtes en pâture et le soir les ramenoit au

tect, eut envie de s'accointer de lui pour en faire son amoureux, et

tant le guetta, qu'une fois le trouvant seulet, elle lui donna une

flûte, une gaufre à miel, et une panetière de peau de cerf; mais elle

n'osa lui rien dire, se doutant qu'il aimoit Chloé, parce qu'il étoit

toujours avec elle; et néanmoins n'en savoit autre chose, sinon qu'elle

les avoit vus sourire l'un à l'autre et se faire des signes. Si fit

entendre à Chromis, un

[Pg 104]

matin, qu'elle s'en alloit voir une sienne voisine en travail d'enfant,

suivit les jeunes gens pas à pas, et, se cachant entre des buissons

pour n'être point aperçue, vit de là tout ce qu'ils faisoient, entendit

tout ce qu'ils disoient, et très bien sut remarquer comment et pour

quelle cause pleuroit le pauvre Daphnis. Par quoi, ayant pitié de leur

peine, et quant et quant considérant que double occasion de bien faire

se présentoit à elle, l'une de les instruire de leur bien, l'autre

d'accomplir son désir, elle usa d'une telle finesse:

Le lendemain, feignant d'aller voir sa voisine qui travailloit

d'enfant, elle vient droit au chêne sous lequel étoit Daphnis avec

Chloé, et, contrefaisant la marrie troublée: «Hélas! mon ami, dit-elle,

Daphnis, je te prie, aide-moi. De mes vingt oisons, voilà un aigle qui

m'en emporte le plus beau. Mais, parce qu'il est trop pesant, l'aigle

ne l'a pu enlever jusque sur cette roche là haut, où est son aire, ains

est allé cheoir avec au fond du vallon, dedans ce bois içi: et pour ce,

je te prie, mon Daphnis, viens-y avec moi, car toute seule j'ai peur,

et m'aide à le recourir. Ne veuille souffrir que mon compte demeure

imparfait. A l'aventure pourras-tu

[Pg 105]

bien tuer l'aigle même, qui ainsi ne ravira plus vos agneaux ni vos

chevreaux; et Chloé ce temps pendant gardera vos deux troupeaux. Tes

chèvres la connoissent aussi bien comme toi, car vous êtes toujours

ensemble.»

Daphnis, ne se doutant de rien, se leva incontinent, prit sa houlette

en sa main, et s'en fut avec Lycenion. Elle le mena loin de Chloé, dans

le plus épais du bois, près d'une fontaine, où l'ayant fait seoir: «Tu

aimes, lui dit-elle, Daphnis, tu aimes la Chloé. Les Nymphes me l'ont

dit cette nuit. Elles me sont venues, ces Nymphes, conter en dormant

les pleurs que tu faisois hier, et si m'ont commandé que je t'ôtasse de

cette peine, en t'apprenant l'œuvre d'amour, qui n'est pas seulement

baiser et embrasser, ni faire comme les beliers et bouquins; c'est bien

autre chose, et bien plus plaisante que tout cela. Par quoi, si tu

veux être quitte du déplaisir que tu en as, et trouver l'aise que tu

y cherches, ne fais seulement que te donner à moi, apprenti joyeux et

gaillard, et moi, pour l'amour des Nymphes, je te montrerai ce qui en

est.»

Daphnis perdit toute contenance, tant il fut aise, comme un pauvre

garçon de village

[Pg 106]

jeune et amoureux. Si se met à genoux devant Lycenion, la priant

à mains jointes de tôt lui montrer ce doux métier, afin qu'il pût

faire à Chloé ce qu'il désiroit; et comme si c'eût été quelque grand

et merveilleux secret, lui promit un chevreau de lait, des fromages

frais, de la crème, et plutôt la chèvre avec. Adonc le voyant Lycenion

plus naïf et plus simple encore qu'elle n'avoit imaginé, se prit à

l'instruire en cette façon. Elle lui commanda de s'asseoir auprès

d'elle, puis de la baiser tout ainsi qu'ils avoient de coutume entre

eux, et en la baisant de l'embrasser, et finalement de se coucher à

terre au long d'elle. Comme il se fut assis, qu'il l'eut baisée, se fut

couché, elle, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous

lui, puis elle le mit dans le chemin qu'il avoit jusque-là cherché, où

chose ne fit qui ne soit en tel cas accoutumée, nature elle-même du

reste l'instruisant assez.

Finie l'amoureuse leçon, Daphnis, aussi simple que devant, s'en

voulut courir vers Chloé pour lui faire tout aussitôt ce qu'il venoit

d'apprendre, comme s'il eût eu peur de l'oublier. Mais Lycenion le

retint et lui dit: «Il faut que tu saches encore ceci, Daphnis: c'est

que, comme j'étois déjà

[Pg 107]

femme, tu ne m'as point fait mal à ce coup; car un autre homme, il y

a déjà quelque temps, m'enseigna cela que je te viens d'apprendre et

en eut mon pucelage pour son loyer. Mais Chloé, lorsqu'elle luttera

cette lutte avec toi, la première fois elle criera, elle pleurera,

et si saignera comme qui l'auroit tuée; mais n'aye point de peur, et

quand elle voudra se prêter à toi, amène-la ici, afin que si elle crie,

personne ne l'entende, et si elle pleure, personne ne la voie, et si

elle saigne, qu'elle se puisse laver en cette fontaine. Et te souvienne

cependant que je t'ai fait homme premier que Chloé.»

Les pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé · 第 4 / 8 段