coups qu'il avoit reçus; mais, voyant Chloé présente, il ne s'étonna
de rien, et leur répondit franchement: «Je garde bien mes chèvres, et
n'y a personne en tout le village qui se soit jamais plaint que pas une
d'elles ait rien brouté en son jardin, ni rompu ou gâté un bourgeon
dans sa vigne. Mais ceux-ci eux-mêmes sont mauvais chasseurs, et ont
des chiens mal appris, qui ne font que courir çà et là, et aboyer tant
et si fort, qu'ils ont effarouché mes chèvres et les ont chassées de la
plaine et de la montagne vers la mer, comme eussent pu faire des loups.
Or à présent elles ont mangé quelque osier: pouvoient-elles emmi ces
sables brouter le thym ou le serpolet? Leur bateau est péri en mer:
qu'ils s'en prennent à la tourmente, mes chèvres n'en sont pas cause.
Voire mais, il y avoit dedans tant de biens, des habits, de l'argent:
Et qui seroit si sot de croire qu'un bateau portant tout cela n'eût
pour l'attacher qu'une hart d'osier?»
[Pg 67]
En disant ces paroles il se prit à pleurer, et fit grande pitié à
tous les assistants; tellement que Philétas, qui devoit donner sa
sentence, jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n'avoit point
de tort, ni ses chèvres non plus, et que la faute, si faute y avoit,
étoit aux vents et à la mer, desquels il n'étoit pas juge pour la leur
faire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si bien dire que
les Méthymniens s'en contentassent; mais derechef en grande fureur
prirent Daphnis, et le vouloient lier pour l'emmener, n'eût été que les
paysans, de ce mutinés, se ruèrent en criant sur eux, comme une volée
d'étourneaux, et leur ôtèrent des mains Daphnis, qui se défendoit bien
aussi et à son tour les chargeoit. Si qu'à grands coups de pierres
et de bâtons, ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les
poursuivre qu'ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire.
Daphnis et Chloé restés seuls, elle eut tout loisir de le conduire en
la caverne des Nymphes, où elle lui lava le visage tout souillé du
sang qui lui étoit coulé du nez; puis, tirant de sa panetière un peu
de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et, qui plus le
conforta, lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.
[Pg 68]
Ainsi échappa Daphnis de ce danger; mais la chose n'en demeura pas
là. Car ces jeunes gens de Méthymne, retournés chez eux à pied, au
lieu qu'ils étoient venus en un beau bateau; blessés et mal menés, au
lieu qu'ils étoient partis gais et bien délibérés, firent assembler le
conseil de la ville, auquel ils requirent, en habits et contenance de
suppliants, être vengés de l'outrage qu'ils avoient souffert, ne disant
de vrai pas un mot, de peur que, s'ils eussent conté le fait comme il
étoit allé, on ne se fût moqué d'eux de s'être ainsi laissé battre
par des paysans, mais accusant hautement les Mityléniens de les avoir
pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès, comme en guerre
ouverte.
Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, pour autant
mêmement qu'ils les voyoient blessés; et quant et quant, estimant chose
juste et raisonnable de venger un tel outrage fait aux enfants des
plus nobles maisons de leur ville, décernèrent sur-le-champ la guerre
contre les Mityléniens, sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et
commandèrent à leur capitaine qu'il mît promptement en mer dix galères
pour aller faire du pis qu'il pourroit en toute leur côte. Ils pensèrent
[Pg 69]
que ce ne seroit pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse
flotte à l'approche de l'hiver.
Le capitaine dès le lendemain eut dressé son équipage, et, usant
pour moins d'embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs, alla
fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étoient voisines de la
mer, là où il prit force bétail, force grain, vin en quantité, pour ce
qu'il n'y avoit guère que vendanges étoient faites, et grand nombre
de prisonniers, gens qui travaillent à ces champs; et aussi s'en vint
débarquer où gardoient leurs bêtes Daphnis et Chloé, courut le pays,
ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis pour lors n'étoit pas
avec son troupeau; il étoit dans le bois à cueillir de la ramée verte
pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les
ennemis dans la plaine, se cacha au creux d'un vieux chêne. Chloé, qui
étoit demeurée avec les troupeaux, se cuida sauver de vitesse, et se
jeta comme en un asile dans l'antre des Nymphes, poursuivie jusqu'au
lieu même, et là, prioit au nom des Nymphes ces soldats de ne vouloir
faire déplaisir ni à elle ni à ses bêtes; mais en vain. Car les gens de
Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies
[Pg 70]
et moqueries aux images des Nymphes, l'emmenèrent elle et ses bêtes,
en la chassant devant eux à coups de houssine comme une chèvre ou une
brebis, et, voyant qu'ils avoient déjà plein leurs vaisseaux de toute
sorte de butin, ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent la route
de leurs maisons, craignant l'hiver et les ennemis.
Ainsi s'en alloient les Méthymniens à force de rames, faisant peu de
chemin, car le temps fut si calme, qu'il ne tiroit ni vent ni haleine
quelconque; et Daphnis, sorti de son creux après que tout ce bruit
fut passé, s'en vint dans la plaine où leurs bêtes avoient coutume de
pâturer, et n'y voyant plus ni ses chèvres, ni les brebis, ni Chloé,
mais seulement les champs tout seuls, et la flûte de laquelle Chloé se
souloit ébattre jetée là, se prit à crier et pleurer, et en soupirant
amèrement s'en couroit tantôt sous le fouteau à l'ombre duquel ils
avoient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir
s'il la trouveroit point, et tantôt dans l'antre des Nymphes où il
l'avoit vue fuir, et là, se jetant par terre devant leurs images, se
complaignit à elles, disant qu'elles lui avoient bien failli au besoin
«Chloé, disoit-il, vient d'être arrachée de vos autels, et vous avez
bien
[Pg 71]
eu le cœur de le voir et l'endurer! elle qui vous a fait tant de
beaux chapelets de fleurs! elle qui vous offroit toujours du premier
lait! elle qui vous a donné ce flageolet même que je vois ici pendu!
Jamais loup ne me ravit une seule de mes chèvres, et les ennemis m'ont
maintenant ravi le troupeau entier et ma compagne bergère aussi. Mes
chèvres, ils les tueront et écorcheront incontinent; les brebis, ils en
feront des sacrifices aux Dieux; et Chloé demeurera en quelque ville
loin de moi. Comment oserai-je à cette heure m'en aller devers mon père
et ma mère, sans mes chèvres, sans Chloé, pour être désormais misérable
manœuvre; car il n'y a plus chez nous de bêtes que je pusse garder.
Mais non, je ne bougerai d'ici, attendant la mort ou d'autres ennemis
qui m'emmènent aussi. Hélas! Chloé, es-tu en même peine que moi? te
souvient-il de ces champs? as-tu point de regret aux Nymphes et à moi?
ou si te reconfortent nos brebis et nos chèvres prisonnières avec toi?»
Comme il achevoit ces paroles, le cœur gros de chagrin, de pleurs, le
voilà pris d'un profond somme, et lui apparoissent les trois Nymphes,
en guise de belles et
[Pg 72]
grandes femmes, demi-nues, les pieds sans chaussure, les cheveux épars,
en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord, qu'elles
avoient pitié de lui; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le
réconfortant: «Ne te plains point de nous, Daphnis, nous avons plus
de souci de Chloé que tu n'as toi-même. Nous en prîmes pitié dès-lors
qu'elle venoit de naître, et, abandonnée en cet antre, l'avons fait
élever et nourrir. Car, afin que tu le saches, rien n'a de commun Chloé
avec Dryas et ses brebis, ni toi non plus avec Lamon. Et quant à ce
qui est d'elle, nous y avons déjà pourvu. Elle n'ira point prisonnière
avec ces soldats à Méthymne, ni ne sera partie de leur butin. Pan, qui
est là sous ce pin, et que vous n'honorez jamais seulement de quelques
fleurettes, c'est lui que nous avons prié de vouloir secourir Chloé,
parce qu'il fréquente volontiers entre gens de guerre, et lui-même a
conduit des guerres, quittant le repos des champs. Il marche dès cette
heure, dangereux ennemi, contre ceux de Méthymne. Pourtant ne t'afflige
point, mais te lève et t'en va consoler Lamon et Myrtale, qui sont
jetés à terre comme toi, croyant que tu aies été pris
[Pg 73]
et emmené sur les vaisseaux. Demain reviendra ta Chloé, avec vos brebis
et vos chèvres, et si les garderez encore et jouerez de la flûte
ensemble. Au demeurant Amour aura soin de vous.»
Daphnis, ayant ouï et vu telles choses, s'éveilla soudain en sursaut,
et, pleurant autant de joie que de tristesse, adora les Nymphes,
prosterné devant leurs images, et leur promit, si Chloé retournoit à
sauveté, de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres; et courant
au pin sous lequel étoit le dieu Pan représenté avec les pieds d'un
bouc, deux cornes en la tête, qui d'une main tenoit sa flûte, et de
l'autre arrêtoit un bouquin, l'adora aussi, et le pria qu'il lui plût
faire promptement revenir Chloé, lui promettant semblablement de lui
sacrifier un bouc; et jusques au soir environ le soleil couchant, à
peine cessa-t-il ses larmes et ses vœux pour le retour de Chloé. Enfin,
ramassant sa feuillée, s'en retourna au logis, où il ôta de grand émoi
Lamon et Myrtale, et les remplit de liesse; puis mangea un petit et
s'en alla dormir; mais ce ne fut pas sans pleurer, ni faire prière aux
Nymphes qu'elles lui apparussent encore, et que le jour revînt bientôt,
et avec le jour, selon leur promesse, Chloé. Jamais
[Pg 74]
nuit ne lui fut si longue. Or voici comme il en alla.
Le capitaine de Méthymne, ayant navigué à la rame environ cinq quarts
de lieue, voulut un petit rafraîchir ses gens las d'avoir couru le
pays, et, trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité
présentoit deux pointes en manière de croissant, abri aussi sûr
qu'aucun port, il y jeta l'ancre sous une roche haute et droite, sans
autrement aborder, afin que de la côte à toute aventure on ne lui
pût faire nul déplaisir, et ainsi permit à ses gens de se traiter et
réjouir en pleine assurance. Eux, ayant à bord foison de tous vivres
qu'ils avoient pillés, se mirent à manger, boire et faire fête comme
on fait pour une victoire. Mais dès que le jour fut failli, et que la
nuit eut mis fin à leur bonne chère, il leur fut avis soudainement
que la terre étoit toute en feu, et vers la haute mer entendirent un
bruissement dans le lointain, comme des rames d'une grosse flotte qui
fût venue contre eux. L'un crioit aux armes, l'autre appeloit ses
compagnons; l'un pensoit être jà blessé, l'autre croyoit voir un homme
mort gisant devant lui. Bref, y avoit tout tel tumulte comme en un
combat de nuit; et si n'y avoit point d'ennemis.
[Pg 75]
Après une nuit si terrible, le jour vint, qui les effraya encore
davantage. Car ils virent les boucs de Daphnis et ses chèvres, les
cornes toutes entortillées de rameaux de lierre avec leurs grappes; ils
entendirent les brebis et béliers de Chloé qui hurloient, comme loups;
elle-même on la vit couronnée de branchages de pin. Et en la mer se
faisoient aussi choses étranges à conter. Car quand ils pensoient lever
les ancres, elles tenoient au fond; quand ils cuidoient abattre leurs
rames pour voguer, elles se rompoient. Les dauphins, sautant autour des
vaisseaux et les battant de leur queue, en décousoient les jointures.
Et entendoit-on du haut de la roche le son d'une flûte à sept cannes
telle qu'en ont les bergers; mais ce son n'étoit point plaisant à ouïr,
comme seroit le son d'une flûte ordinaire, ains épouvantoit ceux qui
l'entendoient comme l'éclat imprévu d'une trompette de guerre: de quoi
ils étoient tous en merveilleux effroi, et couroient aux armes, disant
que c'étoient les ennemis qui les venoient attaquer, et ne savoit-on
par où; et lors désiraient que la nuit revînt, comme s'ils eussent dû
avoir trêve quand elle seroit venue.
Or n'étoit celui parmi eux conservant
[Pg 76]
tant soit peu de sens, qui ne connût clairement que tous ces prodiges
venoient du dieu Pan, irrité contre eux pour quelque méfait; mais ils
n'en pouvoient deviner la cause, n'ayant touché chose qu'ils sussent
appartenir à Pan; jusqu'à ce qu'environ midi le capitaine, non sans
expresse ordonnance divine, s'endormit, et lui apparut Pan lui-même
disant telles paroles: «O méchants sacrilèges! comme avez-vous été si
forcenés que d'oser emplir d'alarme les champs que j'aime uniquement,
ravir les troupeaux qui sont en ma protection, et arracher par force
d'un lieu saint une jeune fille de laquelle Amour veut faire une
histoire singulière, et n'avez point eu de crainte ni de révérence aux
Nymphes qui le vous ont vu faire, ni à moi aussi, qui suis le dieu
Pan? Jamais vous ne verrez Méthymne, si vous y prétendez porter un tel
butin, ni jamais n'échapperez le son de cette mienne flûte, qui vous a
naguère effrayés. Je vous ferai tous abymer au fond de la mer et manger
aux poissons, si tu ne rends, et bientôt, Chloé aux Nymphes à qui vous
l'avez enlevée, et quant et elle ses brebis et tout le troupeau des
chèvres. Pourtant lève-toi sans délai, et la remets à terre avec ce
[Pg 77]
que je t'ai dit, et je vous conduirai tous deux en vos maisons, elle
par terre et toi par mer.»
A ces paroles, tout troublé, le capitaine Bryaxis (car ainsi avoit-il
nom) s'éveilla en sursaut, et de chaque galère aussitôt faisant appeler
les chefs, commanda qu'on cherchât entre les prisonniers Chloé, jeune
bergère, et fut fait; et n'eurent pas de peine à la trouver, car elle
étoit assise la tête couronnée de pin. Si la mènent au capitaine; et
lui, connoissant bien à cela que c'étoit pour elle qu'il avoit eu cette
apparition en dormant, la conduisit lui-même à terre dans la galère
capitainesse, dont elle ne fut pas plutôt hors, que du haut de la roche
aussitôt on entend un nouveau son de flûte, non plus épouvantable en
manière de l'alarme, mais tel que bergers ont coutume de sonner quand
c'est pour mener leurs bêtes aux champs; et brebis aussitôt de sortir
du navire, courant par l'escale sans broncher, et les chèvres encore
mieux, comme celles qui savoient jà gravir et descendre tous lieux
escarpés. Puis chèvres et brebis à terre entourèrent Chloé, bondissant,
sautelant et bêlant, et sembloient s'éjouir avec elle de leur commune
délivrance.
Mais les troupeaux des autres bergers et
[Pg 78]
chevriers demeurèrent où on les avoit mis, et ne bougèrent de dessous
le tillac des galères, comme n'étant point pour eux le son de la flûte;
de quoi tout le monde s'émerveilla grandement, et en loua la puissance
et bonté de Pan. Et encore vit-on de plus étranges merveilles en l'un
et en l'autre élément: car les galères des Méthymniens démarrèrent
d'elles-mêmes, avant qu'on eût levé les ancres, et y avoit un dauphin
qui les conduisoit, sautant hors de l'eau devant la capitainesse; et
sur terre un fort doux et plaisant son de flûte conduisoit les deux
troupeaux, sans que l'on pût voir qui en jouoit; si que les brebis et
les chèvres marchoient et paissoient en même temps, avec très-grand
plaisir d'ouïr telle mélodie.
C'étoit environ l'heure qu'on ramène les bêtes aux champs après midi.
Daphnis, apercevant de tout loin, d'une vedette élevée, Chloé avec les
deux troupeaux: «O Nymphes! ô Pan!» s'écria-t-il; et, descendu dans la
plaine, court à elle, se jette dans ses bras, épris de si grande joie
qu'il en tomba tout pâmé. A peine purent le ranimer les baisers même de
Chloé qui le pressoit contre son sein. Ayant enfin repris ses esprits,
il s'en fut avec elle sous le hêtre, là où s'étant tous deux assis, il
ne faillit, à lui demander
[Pg 79]
comme elle avoit pu échapper des mains de tant d'ennemis, et Chloé
lui conta tout, son enlèvement dans la grotte, son départ sur le
vaisseau, et le lierre venu aux cornes de ses chèvres, et la couronne
de feuillage de pin sur sa tête; ses brebis qui avoient hurlé, le feu
sur la terre, le bruit en la mer, les deux sortes de son de flûte, l'un
de paix, l'autre de guerre, la nuit pleine d'horreur, et comme une
certaine mélodie musicale l'avoit conduite tout le chemin sans qu'elle
en vît rien.
Adonc reconnoissant Daphnis le Secours manifeste de Pan et l'effet de
ce que les Nymphes lui avoient promis, conta de sa part à Chloé tout ce
qu'il avoit ouï, tout ce qu'il avoit vu, et comme, se mourant d'amour
et de regret, il avoit été par les Nymphes rendu à la vie. Puis il
l'envoya quérir Dryas et Lamon, et quant et quant tout ce qui fait
besoin pour un sacrifice, et lui-même cependant prit la plus grasse
chèvre qui fût en son troupeau, de laquelle il entortilla les cornes
avec du lierre, en la même sorte et manière que les ennemis les avoient
vues, et après lui avoir versé du lait entre les cornes, la sacrifia
aux Nymphes, la pendit et l'écorcha, et leur en consacra la peau
attachée au roc. Puis quand Chloé fut revenue,
[Pg 80]
amenant Dryas et Lamon et leurs femmes, il fit rôtir une partie de la
chair et bouillir le reste; mais avant tout il mit à part les prémices
pour les Nymphes, leur épandit de la cruche pleine une libation de
vin doux, et, ayant accommodé de petits lits de feuillage et verde
ramée pour tous les convives, se mit avec eux à faire bonne chère,
et néanmoins avoit toujours l'œil sur les troupeaux, crainte que le
loup survenant d'emblée ne fît son coup pendant ce temps-là. Puis
tous, ayant bien repu, se mirent à chanter des hymnes aux Nymphes, que
d'anciens pasteurs avoient composées. La nuit venue, ils se couchèrent
en la place même emmi les champs, et le lendemain eurent aussi
souvenance de Pan. Si prirent le bouc chef du troupeau, et, couronné
de branchages de pin, le menèrent au pin sous lequel étoit l'image du
Dieu, et, louant et remerciant la bonté de Pan, le lui sacrifièrent, le
pendirent, l'écorchèrent, puis firent bouillir une partie de la chair
et rôtir l'autre, et le tout étendirent emmi le beau pré sur verde
feuillade. La peau avec les cornes fut au tronc de l'arbre attachée
tout contre l'image de Pan, offrande pastorale à un Dieu pastoral; et
ne s'oublièrent non plus de lui mettre à part les prémices, et si
[Pg 81]
firent en son honneur les libations accoutumées. Chloé chanta, Daphnis
joua de la flûte, et chacun prit place à table.
Ainsi qu'ils faisoient chère lie, survint de cas d'aventure le bon
homme Philétas, apportant à Pan quelques chapelets de fleurs, et des
moissines avec les grappes et la pampre encore au sarment; et quant
et lui amenoit son plus jeune fils Tityre, jeune petit gars ayant
cheveux blonds et couleur vermeille, air vif et malin, et qui en
courant sautoit ne plus ne moins qu'un chevreau. Dès qu'ils aperçurent
Philétas, ils se levèrent tous, allèrent avec lui couronner l'image
de Pan, et suspendirent les moissines du bon Philétas aux branches du
pin; puis, lui faisant place parmi eux, le convièrent à leur repas. Or,
quand ces vieillards eurent un peu bu, adonc commencèrent-ils à conter
de leurs jeunes ans, comme ils gardoient leurs bêtes aux champs, comme
ils étoient échappés de plusieurs dangers et surprises d'écumeurs de
mer et de larrons. L'un se vantoit qu'il avoit une fois tué un loup,
l'autre qu'après Pan il n'y avoit homme qui sût si bien jouer de la
flûte que lui. C'étoit Philétas qui se donnoit cette louange. Daphnis
et Chloé le prièrent qu'il leur voulût de grâce montrer un petit de sa
science, et
[Pg 82]
qu'en ce sacrifice fait à Pan, il honorât avec sa flûte le Dieu amateur
de tels sons. Philétas y consentit, encore que pour sa vieillesse il se
plaignit de n'avoir plus guère d'haleine, et prit la flûte de Daphnis.
Mais elle se trouva trop petite pour y pouvoir montrer beaucoup de
savoir et d'artifice, comme celle de quoi jouoit un jeune garçon
seulement; par quoi il envoya Tityre en son logis, distant d'environ
demi-lieue, pour lui apporter la sienne. L'enfant jette là son
hocqueton, et s'en court comme un faon de biche; et cependant Lamon se
mit à leur conter la fable de Syringe, pour laquelle apprendre il avoit
donné à un chevrier de Sicile, qui en savoit la chanson, un bouc et une
flûte.
«Cette Syringe, leur dit-il, aujourd'hui flûte pastorale, jadis étoit
une belle fille ayant voix mélodieuse et grande science de musique.
Elle gardoit les chèvres, chantoit et se jouoit avec les Nymphes. Pan,
qui la voyoit aux champs garder ses bêtes, jouer, chanter, un jour
vient à elle et la prie de ce qu'il vouloit, lui promettant faire que
ses chèvres porteraient toutes deux chevreaux à chaque portée. Elle se
moqua de son amour, et dit que jamais elle n'auroit ami, non seulement
tel
[Pg 83]
comme lui, qui sembloit proprement un bouc, mais ni autre quel qu'il
fût. Pan la voulut prendre à force; elle s'enfuit; il la poursuivit;
tant que pieds la purent porter, elle courut; mais, lasse à la fin de
courir, elle se jette en un marais, et là se perd dans les roseaux. Pan
coupe les cannes en courroux, et, n'y trouvant point la pucelle, connut
son inconvénient; et lors, unissant avec de la cire les roseaux taillés
inégaux, en signe d'amour non égale, il en fit cet instrument. Ainsi
elle qui paravant étoit belle jeune fille, depuis a été un plaisant
instrument de musique.»
Lamon à peine achevoit son conte, et bon Philétas de le louer, disant
n'avoir ouï en sa vie chanson si jolie que cette fable, quand Tityre
arriva portant la flûte de son père, grande à merveille, composée des
plus grosses cannes que l'on trouve, accoutrée de laiton par-dessus
la cire. On eût dit que c'étoit celle-là même que Pan fit la
première. Philétas adonc se leva, et, assis sur son lit de feuillage,
premièrement il essaya tous les chalumeaux, voir si rien empêchoit le
vent, et voyant que chaque tuyau rendoit le son convenable, souffla
dedans à bon escient. Si sembloit proprement un air de
[Pg 84]
plusieurs flageolets jouants ensemble, tant menoient de bruit ces
pipeaux: puis petit à petit diminuant la force du vent, ramena son
jeu en un son tout-à-fait doux et plaisant, et, leur montrant tout
l'artifice de la musique pastorale pour bien mener et faire paître les
bêtes aux champs, leur fit voir comment il falloit souffler pour un
troupeau de bœufs, quel son est mieux séant à un chevrier, quel jeu
aiment les brebis et moutons; celui des brebis étoit gracieux; fort et
grave celui des bœufs; celui des chèvres clair et aigu; et une seule
flûte imitoit toutes ces diverses flûtes, du berger, du bouvier et du
chevrier.
La compagnie à table écoutoit sans mot dire, couchée sur le feuillage,
prenant très grand plaisir d'ouïr si bien jouer Philétas, jusqu'à
ce que Dryas, se levant, le pria de jouer quelque gaie chanson en
l'honneur de Bacchus, et lui cependant leur dansa une danse de
vendange, faisant les gestes comme s'il eût, tantôt cueilli la grappe
au cep, tantôt porté le raisin dans la hotte, puis les mines d'un qui
foule la vendange, qui verse le vin dans les jarres, et d'un qui hume
à bon escient la liqueur nouvelle. Routes lesquelles choses il fit si
proprement et de si bonne grâce, approchant du naturel,
[Pg 85]
qu'ils pensoient voir devant leurs yeux la vigne, le pressoir, et les
jarres, et Dryas buvant le vin doux.
Ayant ainsi le troisième vieillard bien et gentiment fait son devoir de
danser, à la fin alla baiser Daphnis et Chloé, lesquels incontinent se
levèrent et dansèrent le conte de Lamon. Daphnis contrefaisoit le dieu
Pan, Chloé la belle Syringe; il lui faisoit sa requête, et elle s'en
rioit; elle s'enfuyoit, lui la poursuivoit, courant sur le bout des
orteils pour mieux contrefaire les pieds de bouc; elle feignoit d'être
lasse et de ne pouvoir plus courir, et au lieu des roseaux s'alloit
cacher dans le bois.
Et Daphnis alors, prenant la grande flûte de Philétas, en tira d'abord
un son douloureux, comme Pan qui se fût plaint de la jouvencelle; puis
un son passionné, comme la priant d'amour; puis un son de rappel,
comme cherchant par-tout ce qu'elle étoit devenue. Si que le bon homme
lui-même Philétas, tout émerveillé, accourut le baiser, et après
l'avoir baisé lui fit présent de sa flûte, en priant aux Dieux que
Daphnis la laissât un jour à pareil successeur que lui. Daphnis donna
la sienne petite à Pan, et ayant baisé Chloé comme revenue et retrouvée
[Pg 86]
d'une véritable fuite, ramena jouant de la flûte ses bêtes aux étables,
pource qu'il étoit déjà tard; et aussi fit Chloé les siennes au son des
mêmes chalumeaux. Les chèvres marchoient côte à côte des brebis, et
Chloé tout joignant Daphnis, de sorte qu'à chaque pas ils se baisoient
l'un l'autre, et durèrent ainsi jusques à nuit close, et en se quittant
complotèrent ensemble de ramener paître leurs troupeaux le lendemain
au plus matin, comme ils firent. Car incontinent que le jour commença
à poindre, ils revinrent aux pâturages, et ayant premièrement salué
les Nymphes, puis après Pan, s'allèrent asseoir dessous le chêne, où
ils jouèrent de la flûte ensemble, s'entre-baisèrent, s'embrassèrent,
se couchèrent l'un près de l'autre, et, sans y faire rien davantage,
se relevèrent. Ensuite ils songèrent à manger; et ils buvoient en même
sébile du vin mêlé avec du lait.