laissa sur ses lèvres, avec le baiser, la voix et la vie en
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même temps. Chloé prit la flûte, la mit à sa bouche, et sonnant si haut
qu'elle pouvoit, les vaches qui l'entendent reconnoissent aussitôt le
son de la flûte et la note de la chanson, et toutes d'une secousse
se jettent en meuglant dans la mer; et comme elles prirent leur élan
toutes du même bord, et que par leur chute la mer s'entrouvrit,
l'esquif renversé, l'eau se refermant, tout fut submergé. Les gens
plongés en la mer revinrent bientôt sur l'eau, mais non pas tous avec
même espérance de salut. Car les brigands avoient leurs épées au côté;
leurs corselets au dos, leurs bottines à mi-jambe, tandis que Daphnis
étoit tout déchaux, comme celui qui ne menoit ses chèvres que dans la
plaine, et quasi nu au demeurant, car il faisoit encore chaud. Eux
donc, après avoir duré quelques temps à nager, furent tirés à fond
et noyés par la pesanteur de leurs armes; mais Daphnis eut bientôt
quitté si peu de vêtements qu'il portoit, et encore se lassoit-il à
force, n'ayant coutume que nager dans les rivières. Nécessité toutefois
lui montra ce qu'il devoit faire. Il se mit entre deux vaches, et se
prenant à leurs cornes avec les deux mains, fut par elles porté sans
peine quelconque, aussi à son aise comme s'il eût conduit un
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chariot. Car le bœuf nage beaucoup mieux et plus long-temps que ne
fait l'homme, et n'est animal au monde qui en cela le surpasse, si ce
ne sont oiseaux aquatiques, ou bien encore poissons; tellement que
jamais bœuf ni vache ne se noyeroient, si la corne de leurs pieds ne
s'amollissoit dans l'eau, de quoi font foi plusieurs détroits en la
mer, qui jusques aujourd'hui sont appelés Bosphores, c'est-à-dire
trajets ou passages de bœufs.
Voilà comment, se sauva Daphnis, et contre toute espérance échappant
deux grands dangers, ne fut ni pris ni noyé. Venu à terre là où étoit
Chloé sur la rive, qui pleuroit et rioit tout ensemble, il se jette
dans ses bras, lui demandant pourquoi elle jouoit ainsi de la flûte; et
Chloé lui conta tout: qu'elle avoit été pour appeler Dorcon, que ses
vaches étoient apprises à venir au son de la flûte, qu'il lui avoit dit
d'en jouer, et qu'il étoit mort. Seulement oublia-t-elle, ou possible
ne voulut dire qu'elle l'eût baisé.
Adonc tous deux délibérèrent d'honorer la mémoire de celui qui leur
avoit fait tant de bien, et s'en allèrent, avec ses parents et amis,
ensevelir le corps du malheureux Dorcon, sur lequel ils jetèrent force
terre,
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plantèrent à l'entour des arbres stériles, y pendirent chacun quelque
chose de ce qu'il recueilloit aux champs, versèrent du lait sur sa
tombe, y épreignirent des grappes, y brisèrent des flûtes. On ouït ses
vaches mugir et bramer piteusement; on les vit çà et là courir comme
bêtes égarées; ce que ces pâtres et bouviers déclarèrent être le deuil
que les pauvres bêtes menoient du trépas de leur maître.
Finies en cette manière les obsèques de Dorcon, Chloé conduisit Daphnis
à la caverne des Nymphes, où elle le lava, et lors elle-même pour la
première fois en présence de Daphnis lava aussi son beau corps blanc et
poli, qui n'avoit que faire de bain pour paroître beau; puis cueillant
ensemble des fleurs que portoit la saison, en firent des couronnes
aux images des Nymphes, et contre la roche attachèrent la flûte de
Dorcon pour offrande. Cela fait ils retournèrent vers leurs chèvres
et brebis, lesquelles ils trouvèrent toutes tapies contre terre, sans
paître ni bêler, pour l'ennui et regret qu'elles avoient, ainsi qu'on
peut croire, de ne voir plus Daphnis ni Chloé. Mais sitôt qu'elles les
aperçurent, et qu'eux se mirent à les appeler comme de coutume et à
leur jouer du flageolet, elles se levèrent
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incontinent, et se prirent les brebis à paître, et les chèvres à
sauteler en bêlant, comme pour fêter le retour de leur chevrier.
Mais quoi qu'il y eût, Daphnis ne se pouvoit éjouir à bon escient
depuis qu'il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu'il n'avoit
point encore vue. Il s'en sentoit le cœur malade ne plus ne moins que
d'un venin qui l'eût en secret consumé. Son souffle aucune fois étoit
fort et hâté, comme quelque ennemi l'eût poursuivi prêt à l'atteindre;
d'autres fois foible et débile, comme d'un à qui manquent tout à coup
la force et l'haleine, et lui sembloit le bain de Chloé plus redoutable
que la mer dont il étoit échappé. Bref, il lui étoit avis que son âme
fût toujours entre les brigands, tant il avoit de peine, jeune garçon
nourri aux champs, qui ne savoit encore que c'est du brigandage d'amour.
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LIVRE SECOND.
Étant jà l'automne en sa force et le temps des vendanges venu, chacun
aux champs étoit en besogne à faire ses apprêts; les uns racoutroient
les pressoirs, les autres nettoyoient les jarres; ceux-ci émouloient
leurs serpettes, ceux-là se tissoient des paniers; aucuns mettoient à
point la meule à pressurer les raisins écrasés, d'autres apprêtoient
l'osier sec dont on avoit ôté l'écorce à force de le battre, pour en
faire flambeaux à tirer le moût pendant la nuit; et à cette cause
Daphnis et Chloé, cessant pour quelques jours de mener leurs bêtes aux
champs, prétoient aussi à tels travaux l'œuvre et labeur de leurs mains.
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Il portoit, lui, la vendange dedans une hotte et la fouloit en la cuve,
puis aidoit à remplir les jarres; elle, d'autre côté, préparait à
manger aux vendangeurs, et leur versoit du vin de l'année précédente;
puis elle se mettoit à vendanger aussi les plus basses branches des
vignes où elle pouvoit avenir. Car les vignes de Lesbos sont basses
pour la plupart, au moins non élevées sur arbres fort hauts, et
les branches en pendent jusque contre terre, s'étendant çà et là
comme lierre, si qu'un enfant hors du maillot, par manière de dire,
atteindrait aux grappes.
Et comme la coutume est en telle fête de Bacchus, à la naissance du
vin, on avoit appelé des champs de là entour bon nombre de femmes pour
aider, lesquelles jetoient toutes les yeux sur Daphnis, et en le louant
disoient qu'il étoit aussi beau que Bacchus; et y en eut une d'elles,
plus éveillée que les autres, qui le baisa, dont il fut bien aise;
mais non Chloé, qui en avoit de la jalousie. Les hommes, d'autre part,
dans les cuves et pressoirs, jetoient à Chloé plusieurs paroles à la
traverse, et en la voyant trépignoient comme des Satyres à la vue de
quelque Bacchante, disant que de bon cœur ils deviendroient moutons,
pour être
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menés et gardés par telle bergère; à quoi Chloé prenoit plaisir; mais
Daphnis en avoit de l'ennui. Tellement que l'un et l'autre souhaitoient
que les vendanges fussent bientôt finies, pour pouvoir retourner aux
champs en la manière accoutumée, et, au lieu du bruit et des cris
de ces vendangeurs, entendre le son de la flûte ou le bêlement des
troupeaux.
En peu de jours tout fut achevé, le raisin cueilli, la vendange foulée,
le vin dans les jarres, si qu'il ne fut plus besoin d'en empêcher
tant de gens; au moyen de quoi ils recommencèrent à mener leurs
bêtes aux champs comme devant, et, portant aux Nymphes des grappes
pendantes encore au sarment pour prémices de la vendange, les vinrent
en grande joie honorer, et saluer, de quoi faire ils n'avoient par le
passé jamais été paresseux. Car, et le matin, dès que leurs troupeaux
commençoient à paître, ils les venoient d'abord saluer, et le soir,
retournant de pâture, les alloient derechef adorer; et jamais n'y
alloient qu'ils ne leur portassent quelque offrande, tantôt des fleurs,
tantôt des fruits, une fois de la ramée verte, et une autre fois
quelque libation de lait; dont puis après ils reçurent des déesses bien
ample récompense. Mais
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pour lors ils folâtraient comme deux jeunes levrons, ils sautoient, ils
flûtoient ensemble, ils chantoient, luttoient bras à bras l'un contre
l'autre, à l'envi de leurs béliers et bouquins.
Et ainsi comme ils s'ébattoient, survint un vieillard portant grosse
cape de poil de chèvre, des sabots en ses pieds, panetière à son col,
vieille aussi la panetière. Se séant auprès d'eux, il se prit à leur
dire: «Le bon homme Philétas, enfants, c'est moi, qui jadis ai chanté
maintes chansons à ces Nymphes, maintefois ai joué de la flûte à ce
Dieu Pan que voici, grand troupeau de bœufs gouvernois avec la seule
musique, et m'en viens vers vous à cette heure, vous déclarer ce que
j'ai vu et annoncer ce que j'ai ouï.
Un jardin est à moi, ouvrage de mes mains, que j'ai planté moi-même,
affié, accoutré, depuis le temps que, pour ma vieillesse, je ne mène
plus les bêtes aux champs. Toujours y a dans ce jardin tout ce qu'on y
sauroit souhaiter selon la saison; au printemps, des roses, des lis,
des violettes simples et doubles; en été, du pavot, des poires, des
pommes de plusieurs espèces; maintenant qu'il est automne, du raisin,
des figues, des grenades,
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des myrtes verts; et y viennent chaque matin à grandes volées toutes
sortes d'oiseaux, les uns pour y trouver à repaître, les autres pour y
chanter; car il est couvert d'ombrage, arrosé de trois fontaines, et si
épais planté d'arbres, que qui en ôteroit la muraille qui le clôt, on
diroit à le voir que ce seroit un bois.
Aujourd'hui environ midi, j'y ai vu un jeune garçonnet sous mes myrtes
et grenadiers, qui tenoit en ses mains des grenades et des grains de
myrte, blanc comme lait, rouge comme feu, poli et net comme ne venant
que d'être lavé. Il étoit nu, il étoit seul, et se jouoit à cueillir
de mes fruits comme si le verger eût été sien. Si m'en suis couru pour
le tenir, crainte, comme il étoit frétillant et remuant, qu'il ne me
rompît quelque arbuste; mais il m'est légèrement échappé des mains,
tantôt se coulant entre les rosiers, tantôt se cachant sous les pavots,
comme feroit un petit perdreau. J'ai autrefois eu bien affaire à courir
après quelques chevreaux de lait, et souvent ai travaillé voulant
attrapper de jeunes veaux qui sautoient autour de leur mère; mais ceci
est toute autre chose, et n'est pas possible au monde de le prendre.
Par quoi,
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me trouvant bientôt las, comme vieux et ancien que je suis, et
m'appuyant sur mon bâton, en prenant garde qu'il ne s'enfuît, je lui ai
demandé à qui il étoit de nos voisins, et à quelle occasion il venoit
ainsi cueillir les fruits du jardin d'autrui. Il ne m'a rien répondu,
mais, s'approchant de moi, s'est pris à me sourire fort délicatement,
en me jetant des grains de myrte, ce qui m'a, ne sais comment, amolli
et attendri le cœur, de sorte que je n'ai plus su me courroucer à lui.
Si l'ai prié de s'en venir à moi sans rien craindre, jurant par mes
myrtes que je le laisserois aller quand il voudrait, avec des pommes
et des grenades que je lui donnerois, et lui souffrirois prendre
des fruits de mes arbres, et cueillir de mes fleurs autant comme il
voudrait, pourvu qu'il me donnât un baiser seulement.
Et adonc se prenant à rire avec une chère gaie, et bonne et gentille
grâce, m'a jeté une voix si aimable et si douce, que ni l'arondelle,
ni le rossignol, ni le cygne, fût-il aussi vieux comme je suis, n'en
saurait jeter de pareille, disant: Quant à moi, Philétas, ce ne me
seroit point de peine de te baiser; car j'aime plus être baisé que tu
ne desires, toi, retourner
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en ta jeunesse: mais garde que ce que tu me demandes ne soit un don
mal séant et peu convenable à ton âge, pource que ta vieillesse ne
t'exemptera point de me vouloir poursuivre, quand tu m'auras une fois
baisé; et n'y a aigle ni faucon, ni autre oiseau de proie, tant ait-il
l'aile vite et légère, qui me pût atteindre. Je ne suis point enfant,
combien que j'en aie l'apparence; mais suis plus ancien que Saturne,
plus ancien même que tout le temps. Je te connois dès-lors qu'étant
en la fleur de ton âge, tu gardois en ce prochain pâtis un si beau et
gras troupeau de vaches, et étois près de toi quand tu jouois de la
flûte sous ces hêtres, amoureux d'Amaryllide. Mais tu ne me voyois pas,
encore que je fusse avec ton amie, laquelle je t'ai enfin donnée, et
tu en as eu de beaux enfants, qui maintenant sont bons laboureurs et
bouviers; et pour le présent je gouverne Daphnis et Chloé; et après que
je les ai le matin mis ensemble, je m'en viens en ton verger; là je
prends plaisir aux arbres et aux fleurs, et me lave en ces fontaines;
qui est la cause que toutes les plantes et les fleurs de ton jardin
sont si belles à voir, pour ce que mon bain les arrose. Regarde si tu
verras
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pas une branche d'arbre rompue, ton fruit aucunement abattu ou gâté,
aucun pied d'herbe ou de fleur foulée, ni jamais tes fontaines
troublées; et te répute bien heureux de ce que toi seul entre les
hommes, dans ta vieillesse, tu es encore bien voulu de cet enfant.»
Cela dit, il s'est enlevé sur les myrtes ne plus ne moins que feroit
un petit rossignol, et, sautelant de branche en branche par entre les
feuilles, est enfin monté jusques à la cîme. J'ai vu ses petites ailes,
son petit arc et ses flèches en écharpe sur ses épaules, puis ai été
tout ébahi que je n'ai plus vu ni ses flèches ni lui. Or, si je n'ai
pour néant vécu tant d'années, et diminué de sens en avançant d'âge,
mes enfants, je vous assure que vous êtes tous deux dévoués à l'Amour,
et qu'Amour a soin de vous.»
Ils furent aussi aises d'ouïr ce propos comme si on leur eût conté
quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c'étoit
d'Amour; s'il étoit oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avoit. Adonc
Philétas se prit derechef à leur dire: «Amour est un Dieu, mes enfants.
Il est jeune, beau, a des ailes; pourquoi il se plaît avec la jeunesse,
cherche la beauté et ravit les
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ames, ayant plus de pouvoir que Jupiter même. Il règne sur les astres,
sur les éléments, gouverne le monde, et conduit les autres Dieux comme
vous avec la houlette menez vos chèvres et brebis. Les fleurs sont
ouvrage d'Amour; les plantes et les arbres sont de sa facture; c'est
par lui que les rivières coulent; et que les vents soufflent. J'ai vu
les taureaux amoureux: ils mugissoient ne plus ne moins que si le taon
les eût piqués; j'ai vu le bouquin aimer sa chèvre, et il la suivoit
par-tout. Moi-même j'ai été jeune, et j'aimois Amaryllide; mais lors il
ne me souvenoit de manger ni de boire, ni ne prenois aucun repos; mon
ame souffroit; mon cœur palpitoit; mon corps tressailloit; je pleurois,
je criois comme qui m'eût battu; je ne parlois non plus que si j'eusse
été mort; je me jetois dans les rivières comme si un feu m'eût
brûlé; j'invoquois Pan, qui fut aussi blessé de l'amour de Pitys; je
remerciois Echo, qui appeloit Amaryllide après moi, et de dépit rompois
ma flûte, de ce qu'elle savoit bien mener mes vaches, et ne me pouvoit
faire venir mon Amaryllide. Car il n'est remède ni breuvage quelconque,
ni charme, ni
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chant, ni paroles, qui guérissent le mal d'amour, sinon le baiser,
embrasser, coucher ensemble nue à nu.»
Philétas, après les avoir ainsi enseignés, se départit d'avec eux,
emportant pour son loyer quelques fromages et un chevreau daguet,
qu'ils lui donnèrent. Mais quand il s'en fut allé, eux, demeurés tout
seuls et ayant alors pour la première fois entendu le nom d'amour, se
trouvèrent en plus grande détresse qu'auparavant, et, retournés en
leurs maisons, passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentoient en
eux-mêmes avec les paroles du vieillard: «Les amants souffrent nous
souffrons; ils ne font compte de boire ni de manger: aussi peu en
faisons nous; ils ne peuvent dormir, ni nous clore la paupière; il
leur est avis qu'ils brûlent: nous avons le feu au-dedans de nous;
ils désirent s'entrevoir: las! pour autre chose ne prions que le jour
revienne bientôt. C'est cela sans point de doute qu'on appelle amour;
tous deux sommes énamourés, et si ne le savions pas. Mais si c'est
amour ce que nous sentons, je suis aimé; que me manque-t-il donc?
Et pourquoi sommes-nous ainsi mal à notre aise? A quoi faire nous
entre-cherchons-nous? Philétas nous dit
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vrai; ce jeune garçonnet qu'il a vu en son jardin, c'est lui-même qui
jadis apparut à nos pères et leur dit en songe qu'ils nous envoyassent
garder les bêtes aux champs. Comment le pourra-t-on prendre? Il est
petit et s'enfuira; de lui échapper n'est possible, car il a des ailes
et nous atteindra. Faut-il avoir recours aux Nymphes? Pan n'aida de
rien Philétas quand il aimoit Amaryllide. Essayons les remèdes qu'il
a dit, baiser, accoler, coucher nue à nu. Vrai est qu'il fait froid;
mais nous l'endurerons.» Ainsi leur étoit la nuit une seconde école en
laquelle ils recordoient les enseignements de Philétas.
Le lendemain au point du jour ils menèrent leurs bêtes aux champs,
s'entre-baisèrent l'un l'autre aussitôt qu'ils se virent, ce qu'ils
n'avoient oncques fait encore, et, croisant leurs bras, s'accolèrent;
mais le dernier remède ..., ils n'osoient, se dépouiller et coucher
nus. Aussi eût-ce été trop hardiment fait, non pas seulement à jeune
bergère telle qu'étoit Chloé, mais même à lui chevrier. Ils ne purent
donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent
ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avoient fait, et regretter
ce qu'ils
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avoient omis à faire, disant ainsi en eux-mêmes: «Nous nous sommes
baisés, et de rien ne nous a servi; nous nous sommes l'un l'autre
accolés, et rien ne nous en est amendé. Il faut donc dire que coucher
ensemble est le vrai remède d'amour; il le faut donc essayer aussi. Car
pour sûr il y doit avoir quelque chose plus qu'au baiser.»
Après semblables pensers, leurs songes, ainsi qu'on peut croire,
furent d'amour et de baisers, et ce qu'ils n'avoient point fait le
jour, ils le faisoient lors en songeant, couchés nue à nu. Dès le fin
matin donc ils se levèrent plus épris encore que devant, et chassant
avec le sifflet leurs bêtes aux champs, leur tardoit qu'ils ne se
trouvoient pour répéter leurs baisers, et de si loin qu'ils se virent,
coururent en souriant l'un vers l'autre, puis s'entre-baisèrent, puis
s'entre-accolèrent; mais le troisième point ne pouvoit venir; car
Daphnis n'osoit en parler, ni ne vouloit Chloé commencer, jusqu'à ce
que l'aventure les conduisit à ce faire en cette manière.
Ils étoient sous le chêne assis l'un près de l'autre, et ayant goûté
du plaisir de baiser, ne se pouvoient saouler de cette volupté.
L'embrassement suivoit quant et quant pour
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baiser plus serré, et en ce point, comme Daphnis tira sa prise un peu
trop fort, Chloé sans y penser se coucha sur un côté, et Daphnis, en
suivant la bouche de Chloé pour ne perdre l'aise du baiser, se laissa
de même tomber sur le côté; et, reconnoissant tous deux en cette
contenance la forme de leur songe, long-temps demeurèrent couchés de
la sorte, se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent
été liés ensemble, sans y chercher rien davantage; mais pensant que ce
fût le dernier point de jouissance amoureuse, consumèrent en ces vaines
étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva;
et lors, en maudissant la nuit, ils se séparèrent et ramenèrent leurs
troupeaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à
bon escient, n'eût été un tel tumulte qui survint en la contrée.
Des jeunes gens riches de Méthymne, voulant passer joyeusement le
temps des vendanges et s'aller ébattre quelque peu au loin, tirèrent
un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame, et s'en vinrent dans
les parages du territoire de Mitylène, pour ce qu'il y a par-tout bons
abris pour se retirer, belle plage pour se baigner, et est bordée de
beaux édifices, avec jardins,
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parcs et bois que les uns nature a produits, les autres la main de
l'homme. En voguant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là,
où désir leur en prenoit, ils ne faisoient mal quelconque ni déplaisir
à personne, mais s'ébattaient entre eux à divers passetemps. Tantôt,
avec des hameçons attachés d'un brin de fil au bout de quelque long
roseau, ils pêchoient, de dessus un écueil jeté fort avant en la mer,
des poissons qui hantent autour des rochers; tantôt prenoient avec
leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyoient des vignes pour
le bruit des vendangeurs; ou bien ils tendoient aux oiseaux, trouvant
temps et lieu favorables, et avec des lacs courants, prenoient des oies
sauvages, des halbrans, des outardes et autre tel gibier de plaine,
dont ils avoient, outre le plaisir, de quoi fournir à leurs repas. S'il
leur falloit quelque chose plus, ils l'achetoient au prochain village,
payant le prix et au-delà. Il ne leur falloit que le pain et le vin,
et le logis aussi; car ils ne trouvoient pas qu'il fût sûr, étant la
saison de l'automne, de coucher en mer, et à cette cause ils tiroient
la nuit leur bateau à terre, peur de la tourmente pendant qu'ils
dormoient.
Mais quelque paysan de là entour ayant
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affaire d'une corde dont on suspend la meule à presser le raisin, étant
la sienne par aventure usée ou rompue, s'en vint de nuit au bord de la
mer, et, trouvant le bateau sans garde, délia la corde qui le lioit,
l'emporta en son logis et s'en servit à son besoin. Le matin ces jeunes
gens cherchèrent partout leur corde; mais nul ne confessoit l'avoir
prise: par quoi, après qu'ils eurent un peu querellé avec leurs hôtes,
ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent aborder
à ces champs où se tenoient Daphnis et Chloé, pour ce qu'il y avoit,
ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n'avoient-ils plus
de corde pour attacher leur bateau, et à cette cause prirent du franc
osier vert, le plus long qu'ils purent finer, le tordirent et en firent
une hart, dont ils lièrent leur bateau à terre, puis, lâchant leurs
chiens, se mirent à chasser et tendirent leurs toiles aux passages
qu'ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens, en courant çà et là et
aboyant, effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent
incontinent les coteaux, et s'enfuirent vers la marine, là où, ne
trouvant rien à brouter parmi le sable, aucunes plus hardies que les
autres s'approchèrent du bateau et rongèrent la hart d'osier vert dont
il étoit attaché.
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La mer étoit un peu émue d'un vent de terre qui se levoit; le bateau
une fois délié, les vagues le poussèrent, l'éloignèrent du bord et
le portoient en mer; de quoi les chasseurs s'étant apperçus, les
uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens, et
tous ensemble menoient tel bruit que les gens de là entour, pâtres,
vignerons, laboureurs, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils
n'y purent que faire. Car le vent, fraîchissant toujours de plus en
plus, mena la barque au gré du flot si roide et si loin, qu'elle fut
tantôt hors de vue.
Par quoi ces jeunes gens, dolents outre mesure, perdant leur bateau,
biens et tout, cherchèrent le chevrier qui devoit garder les chèvres,
et trouvant là Daphnis parmi les regardants, en chaude colère
commencèrent à le battre et à le vouloir dépouiller; même y en eut
un d'entre eux qui détacha la laisse dont il menoit son chien, et
prit les deux mains à Daphnis pour les lui lier derrière le dos. Lui,
comme ils le battoient, crioit, imploroit l'aide d'un chacun, mais sur
tous appeloit à son secours Lamon et Dryas, lesquels accourus, tous
deux verts vieillards, ayant les mains rudes, endurcies du labeur des
champs, prirent très bien
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sa défense contre les jeunes Méthymniens, en leur remontrant qu'il
falloit entendre du moins ce garçon, pour voir s'il avoit tort, et que
chacun dît ses raisons. Ceux de Méthymne le voulurent, et d'un commun
accord on élut pour arbitre le bouvier Philétas, à cause que c'étoit le
plus ancien qui se trouvât là présent, et qu'entre ceux de son village
il avoit le bruit d'être homme de grande foi et loyauté. Adonc les
jeunes gens, prenant la parole, firent en termes courts et clairs leur
plainte de telle sorte, devant le chef bouvier:
«Nous étions descendus en ces champs pour chasser, et avions attaché
notre barque au rivage avec une hart d'osier vert; puis nous nous
étions mis en quête avec nos chiens, et cependant les chèvres de
celui-ci sont venues, ont mangé l'osier dont notre bateau étoit
attaché, et par ainsi l'ont détaché. Vous mêmes l'avez pu voir emporté
en pleine mer. Et ce qu'il y a dedans perdu pour nous, combien
pensez-vous qu'il vaille? Combien d'habits et d'équipages! Combien de
beaux harnois pour nos chiens! et de l'argent plus qu'il n'en faudroit
pour acheter tous ces champs! En récompense de quoi, nous voulons
emmener ce méchant
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chant chevrier-ci, lequel entend si mal le métier dont il se mêle, que
de hanter avec ses chèvres au long des plages de la mer, comme s'il
étoit marinier.»