DAPHNIS ET CHLOÉ
DEUXIÈME ÉDITION
* * * * *
_Tous droits réservés._
E. PICARD.
Imp. Eugène HEUTTE et Ce, à Saint-Germain.
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LES
PASTORALES DE LONGUS
OU
DAPHNIS ET CHLOÉ
TRADUCTION D'AMYOT
REVUE ET COMPLÉTÉE PAR P.-L. COURIER
NOUVELLE ÉDITION
ACCOMPAGNÉE D'UN GLOSSAIRE DES MOTS DIFFICILES
PAR
M. PIERRE JANNET
PARIS
Chez Alphonse LEMERRE, libraire
27-29, passage Choiseul
MDCCCLXXIII
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TABLES DES MATIÈRES.
Pages
Avertissement de l'éditeur.................... 5
Préface du traducteur......................... 9
Livre premier................................. 13
Livre second.................................. 49
Livre troisième............................... 89
Livre quatrième............................... 125
Glossaire-Index.............................. 165
[Pg 5]
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.
Sur Longus, il n'y a rien à dire. Sur son livre et sur la traduction
d'Amyot, la _Préface du traducteur_ donne tous les renseignements
désirables.
C'est en 1807 que Paul-Louis Courier découvrit dans la Bibliothèque
Laurentienne, à Florence, un manuscrit des Pastorales de Longus
contenant un passage assez long resté jusqu'alors inconnu. Plus tard,
il transcrivit ce fragment, et, en 1810, il fit imprimer à Rome une
édition complète du texte grec, qui ne fut tirée qu'à cinquante-deux
exemplaires. La même année, il fit imprimer à Florence, à soixante
exemplaires, la version d'Amyot, dans laquelle il avait introduit une
traduction
[Pg 6]
du fragment nouvellement découvert, faite par lui dans le style du
premier traducteur.
En 1813, il publia chez Firmin Didot une «traduction complette d'après
le texte grec des meilleurs manuscrits». Dans cette traduction, il
avait conservé autant qu'il l'avait pu celle d'Amyot.
Cette traduction, revue et corrigée, reparut en 1821, in-8, chez
Alexandre Corréard, le naufragé de la _Méduse_, le libraire de
l'opposition bonapartisto-libérale; puis, en 1825, in-16, dans la
_Collection des Romans grecs_ publiée par Merlin.
C'est l'édition de 1825, la dernière revue par Courier, qu'on reproduit
ici.
En transcrivant le fragment inédit de Florence, Courier eut le malheur
de faire sur ce fragment une tache d'encre qui couvrait une vingtaine
de mots. Cet accident fut l'occasion d'une polémique violente, dans
laquelle on vit intervenir des personnages qu'on est bien étonné
de voir mêlés à cette affaire. Courier expliqua les faits dans une
_Lettre à M. Renouard_, qu'on a souvent réimprimée. Ce que je ne puis
me lasser d'admirer, c'est que cette lettre, dirigée uniquement contre
le gouvernement de l'Empire, fit vendre cinq éditions de _Daphnis et
Chloé_ dans le courant de l'année
[Pg 7]
1821. En vérité, l'opposition de ce temps-là était singulièrement
intelligente! Je ne reproduis pas cette lettre. Elle peut figurer avec
honneur dans une collection des pamphlets de Paul-Louis Courier, mais
il n'y a plus aucune raison pour la joindre à une édition de Longus.
D'ailleurs on la trouve partout.
Plusieurs éditions du Longus de Courier sont suivies de notes sur
les variantes du texte grec, sur les erreurs d'Amyot et sur les
améliorations que Courier a introduites dans sa traduction. J'ai cru
devoir écarter aussi ces notes, intéressantes seulement pour les
hellénistes.
Ce qu'on offre ici au public, c'est donc tout simplement le roman de
Longus dans la meilleure traduction française. Tout ce qu'on a cru
pouvoir y joindre, c'est un glossaire des mots difficiles, dans lequel
on a intercalé un index des noms géographiques et mythologiques. Ce
petit travail, qui n'avait pas encore été fait, pourra n'être pas tout
à fait dépourvu d'utilité.
P. JANNET.
[Pg 8]
[Pg 9]
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
La version faite par Amyot des Pastorales de Longus, bien que remplie
d'agrément, comme tout le monde sait, est incomplète et inexacte; non
qu'il ait eu dessein de s'écarter en rien du texte de l'auteur; mais
c'est que d'abord il n'eut point l'ouvrage grec entier, dont il n'y
avoit en ce temps-là que des copies fort mutilées. Car tous les anciens
manuscrits de Longus ont des lacunes et des fautes considérables, et
ce n'est que depuis peu qu'en en comparant plusieurs, on est parvenu à
suppléer l'un par l'autre, et à donner de cet auteur un texte lisible.
Puis, Amyot, lorsqu'il entreprit cette traduction, qui fut de ses
premiers ouvrages, n'étoit pas aussi habile qu'il le devint dans la
suite, et cela se voit en beaucoup d'endroits où il ne rend point le
sens de l'auteur, par-tout assez clair et facile, faute de l'avoir
entendu. Il y a aussi des passages qu'il a entendus et n'a point voulu
traduire. Enfin, il a fait ce travail avec une grande négligence, et
tombe à tous coups dans des fautes que le moindre degré d'attention lui
eût épargnées. De sorte qu'à vrai dire,
[Pg 10]
il s'en faut de beaucoup qu'Amyot n'ait donné en françois le roman de
Longus; car ce qu'il en a omis exprès, ou pour ne l'avoir point trouvé
dans son manuscrit, avec ce qu'il a mal rendu par erreur ou autrement,
fait en somme plus de la moitié du texte de l'auteur, dont sa version
ne représente que certaines parties, des phrases, des morceaux bien
traduits parmi beaucoup de contre-sens, et quelques passages rendus
avec tant de grâce et de précision, qu'il ne se peut rien de mieux.
Aussi s'est-on appliqué à conserver avec soin dans cette nouvelle
traduction jusqu'aux moindres traits d'Amyot conformes à l'original, en
suppléant le reste d'après le texte tel que nous l'avons aujourd'hui,
et il semble que c'étoit là tout ce qui se pouvoit faire. Car de
vouloir dire en d'autres termes ce qu'il avoit si heureusement exprimé
dans sa traduction, cela n'eût pas été raisonnable, non plus que d'y
respecter ces longues traînées de langage, comme dit Montaigne, dans
lesquelles, croyant développer la pensée de son auteur, car il n'eut
jamais d'autre but, il dit quelquefois tout le contraire, ou même ne
dit rien du tout. Si quelques personnes toutefois n'approuvent pas
qu'on ose toucher à cette version, depuis si long-temps admirée comme
un modèle de grâce et de naïveté, on les prie de considérer que, telle
qu'Amyot l'a donnée, personne ne la lit maintenant. Le Longus d'Amyot,
imprimé une seule fois, il y a plus de deux siècles, n'a reparu depuis
qu'avec une foule de corrections et des pages entières de suppléments,
ouvrage des nouveaux éditeurs, qui, pour
[Pg 11]
en remplir les lacunes et remédier aux contre-sens les plus palpables
d'Amyot, se sont aidés comme ils ont pu d'une faible version latine, et
ainsi ont fait quelque chose qui n'est ni Longus ni Amyot. C'est là ce
qu'on lit aujourd'hui. Le projet n'est donc pas nouveau de retoucher
la version d'Amyot; et si on le passe à ceux-là qui n'ont pu avoir
nulle idée de l'original, en fera-t-on un crime à quelqu'un qui, voyant
les fautes d'Amyot changées plutôt que corrigées par ses éditeurs,
aura entrepris de rétablir dans cette traduction, avec le vrai sens
de l'auteur, les belles et naïves expressions de son interprète?
Un ouvrage, une composition, une œuvre créée, ne se peut finir ni
retoucher que par celui qui l'a conçue; mais il n'en va pas ainsi d'une
traduction, quelque belle qu'elle soit; et cette Vénus qu'Apelle laissa
imparfaite, on auroit pu la terminer, si c'eût été une copie, et la
corriger même d'après l'original.
Nous ne savons rien de l'auteur de ce petit roman: son nom même n'est
pas bien connu. On le trouve diversement écrit en tête des vieux
exemplaires, et il n'en est fait nulle mention dans les notices que
Suidas et Photius nous ont laissées de beaucoup d'anciens écrivains:
silence d'autant plus surprenant, qu'ils n'ont pas négligé de nommer
de froids imitateurs de Longus, tels qu'Achilles Tatius et Xénophon
d'Éphèse. Ceux-ci, contrefaisant son style, copiant toutes ses phrases
et ses façons de dire, témoignent assez en quelle estime il étoit de
leur temps. On n'imite guère que ce qui est généralement approuvé.
Nicétas
[Pg 12]
Eugénianus, dont l'ouvrage se trouve dans quelques bibliothèques,
n'a presque fait que mettre en vers la prose de Longus. Mais le plus
malheureux de tous ceux qui ont tenté de s'approprier son langage
et ses expressions, c'est Eumathius, l'auteur du roman des Amours
d'Ismène et d'Isménias. Quant à Héliodore, ce qu'il a de commun avec
notre auteur se réduit à quelques traits qu'ils ont pu puiser aux
mêmes sources, et ne suffit pas pour prouver que l'un d'eux ait imité
l'autre. Quoi qu'il en soit, on voit que le style de Longus a servi
de modèle à la plupart de ceux qui ont écrit en grec de ces sortes
de fables que nous appelons romans. Il avoit lui-même imité d'autres
écrivains plus anciens. On ne peut douter qu'il n'ait pris des poètes
érotiques, qui étoient en nombre infini, et de la nouvelle Comédie,
ainsi qu'on l'appeloit, la disposition de son sujet, et beaucoup de
détails, dont même quelques-uns se reconnoissent encore dans les
fragments de Ménandre et des autres comiques. Il a su choisir avec goût
et unir habilement tous ces matériaux, pour en composer un récit où la
grâce de l'expression et la naïveté des peintures se font admirer dans
l'extrême simplicité du sujet. Aussi aura-t-on peine à croire qu'un tel
ouvrage ait pu paroître au milieu de la barbarie du siècle de Théodose,
ou même plus tard, comme quelques savants l'ont conjecturé.
[Pg 13]
LES PASTORALES
DE
LONGUS.
LIVRE PREMIER.
En l'île de Lesbos chassant, dans un bois consacré aux Nymphes je
vis la plus belle chose que j'aie vue en ma vie, une image peinte,
une histoire d'amour. Le parc, de soi-même, étoit beau; fleurs n'y
manquoient, arbres épais, fraîche fontaine qui nourrissoit et les
arbres et les fleurs; mais la peinture, plus plaisante encore que
tout le reste, étoit d'un sujet amoureux et de merveilleux artifice;
tellement que plusieurs, même étrangers, qui en avoient ouï parler,
venoient là, dévots aux Nymphes, et curieux de voir cette peinture.
Femmes s'y voyoient accouchant, autres enveloppant
[Pg 14]
de langes des enfants; de petits poupards exposés à la merci de
fortune; bêtes qui les nourrissoient, pâtres qui les enlevoient; jeunes
gens unis par amour; des pirates en mer, des ennemis à terre qui
couroient le pays, avec bien d'autres choses, et toutes amoureuses,
lesquelles je regardai en si grand plaisir, et les trouvai si belles,
qu'il me prit envie de les coucher par écrit. Si cherchai quelqu'un
qui me les donnât à entendre par le menu; et avant le tout entendu,
en composai ces quatre livres, que je dédie comme une offrande à
Amour, aux Nymphes et à Pan, espérant que le conte en sera agréable
à plusieurs manières de gens, pour ce qu'il peut servir à guérir le
malade, consoler le dolent, remettre en mémoire de ses amours celui qui
autrefois aura été amoureux, et instruire celui qui ne l'aura encore
point été. Car jamais ne fut ni ne sera qui se puisse tenir d'aimer,
tant qu'il y aura beauté au monde, et que les yeux regarderont.
Nous-mêmes, veuille le Dieu que sages puissions ici parler des autres!
Mitylène est ville de Lesbos, belle et grande, coupée de canaux par
l'eau de la mer qui flue dedans et tout à l'entour, ornée de ponts de
pierre blanche et polie; à
[Pg 15]
voir, vous diriez non une ville, mais comme un amas de petites îles.
Environ huit ou neuf lieues loin de cette ville de Mitylène, un riche
homme avoit une terre: plus bel héritage n'étoit en toute la contrée;
bois remplis de gibier, coteaux revêtus de vignes, champs à porter
froment, pâturages pour le bétail, et le tout au long de la marine, où
le flot lavoit une plage étendue de sable fin.
En cette terre un chevrier nommé Lamon, gardant son troupeau, trouva
un petit enfant qu'une de ses chèvres allaitoit, et voici la manière
comment. Il y avoit un hallier fort épais de ronces et d'épines, tout
couvert par-dessus de lierre, et au-dessous, la terre feutrée d'herbe
menue et délicate, sur laquelle étoit le petit enfant gisant. Là s'en
couroit cette chèvre, de sorte que bien souvent on ne savoit ce qu'elle
devenoit, et abandonnant son chevreau, se tenoit auprès de l'enfant.
Pitié vint à Lamon du chevreau délaissé. Un jour il prend garde par
où elle alloit; sur le chaud du midi, la suivant à la trace, il voit
comme elle entroit sous le hallier doucement et passoît ses pattes tout
beau par-dessus l'enfant, peur de lui faire mal; et l'enfant prenoit à
belles mains son pis comme si c'eût été mamelle
[Pg 16]
de nourrice. Surpris, ainsi qu'on peut penser, il approche, et trouve
que c'étoit un petit garçon, beau, bien fait, et en plus riche maillot
que convenir ne sembloit à tel abandon; car il étoit enveloppé d'un
mantelet de pourpre avec une agrafe d'or; près de lui avoit un petit
couteau à manche d'ivoire.
Si fut entre deux d'emporter ces enseignes de reconnoissance, sans
autrement se soucier de l'enfant; puis, ayant honte de ne se montrer
du moins aussi humain que sa chèvre, quand la nuit fut venue il prend
tout, et les joyaux, et l'enfant et la chèvre, qu'il conduisit à sa
femme Myrtale, laquelle, ébahie, s'écria si à cette heure les chèvres
faisoient de petits garçons. Et Lamon lui conta tout, comme il l'avoit
trouvé gisant et la chèvre le nourrissant, et comment il avoit eu honte
de le laisser périr. Elle fut bien d'avis que vraiment il ne l'avoit
pas dû faire; et tous deux d'accord de l'élever, ils serrèrent ce qui
s'étoit trouvé quant et lui, disant par-tout qu'il est à eux; et afin
que le nom même sentît mieux son pasteur, l'appelèrent Daphnis.
A quelque deux ans de là, un berger des environs, qui avoit nom Dryas,
vit une toute pareille chose et trouva semblable
[Pg 17]
aventure. Un antre étoit en ce canton, qu'on appeloit l'antre des
Nymphes, grande et grosse roche creuse par le dedans, toute ronde par
le dehors, et dedans y avoit les figures des Nymphes, taillées de
pierre, les pieds sans chaussures, les bras nus jusques aux épaules,
les cheveux épars autour du col, ceintes sur les reins, toutes
ayant le visage riant et la contenance telle comme si elles eussent
ballé ensemble. Du milieu de la roche et du plus creux de l'antre
sourdoit une fontaine, dont l'eau, qui s'épandoit en forme de bassin,
nourrissoit là au devant une herbe fraîche et touffue, et s'écouloit à
travers le beau pré verdoyant. On voyoit attachées au roc force seilles
à traire le lait, force flûtes et chalumeaux, offrandes des anciens
pasteurs.
En cette caverne une brebis, qui naguères avoit agnelé, alloit si
souvent, que le berger la crut perdue plus d'une fois. La voulant
châtier, afin qu'elle demeurât au troupeau, comme devant, à paître avec
les autres, il coupe un scion de franc osier, dont il fit un collet en
manière de lacs courant, et s'en venoit pour l'attraper au creux du
rocher. Mais quand il y fut, il trouva autre chose: il voit la brebis
donner son pis à un enfant, avec amour et douceur telles que mère
autrement
[Pg 18]
n'eût su faire; et l'enfant, de sa petite bouche belle et nette, pource
que la brebis lui léchoit le visage après qu'étoit saoul de tetter,
prenoit sans un seul cri puis l'un puis l'autre bout du pis, de grand
appétit. Cet enfant étoit une fille, et avec elle aussi, pour marques
à la pouvoir un jour connoître, on avoit laissé une coiffe de réseau
d'or, des patins dorés et des chaussettes brodées d'or.
Dryas, estimant cette rencontre venir expressément des Dieux, et
instruit à la pitié par l'exemple de sa brebis, enlève l'enfant dans
ses bras, met les joyaux dans son bissac, non sans faire prière aux
Nymphes qu'à bonne heure pût-il élever leur pauvre petite suppliante;
puis, quand vint l'heure de remener son troupeau au tect, retournant au
lieu de sa demeurance champêtre, conte à sa femme ce qu'il avoit vu,
lui montre ce qu'il avoit trouvé, disant qu'elle ne feroit que bien si
elle vouloit de là en avant tenir cet enfant pour sa fille, et comme
sienne la nourrir, sans rien dire de telle aventure. Napé, c'étoit le
nom de la bergère, Napé, de ce moment, fut mère à la petite créature,
et tant l'aima qu'elle paroissoit proprement jalouse de surpasser en
cela sa brebis, qui toujours l'allaitoit de
[Pg 19]
son pis: et pour mieux faire croire qu'elle fût sienne, lui donna aussi
un nom pastoral, la nommant Chloé.
Ces deux enfants en peu de temps devinrent grands, et d'une beauté
qui sembloit autre que rustique. Et sur le point que l'un fut parvenu
à l'âge de quinze ans, et l'autre de deux moins, Lamon et Dryas en
une même nuit songèrent tous deux un tel songe: Il leur fut avis que
les Nymphes, celles-là mêmes de l'antre où étoit cette fontaine, et
où Dryas avoit trouvé la petite fille, livroient Daphnis et Chloé aux
mains d'un jeune garçonnet fort vif et beau à merveille, qui avoit des
ailes aux épaules, portoit un petit arc et de petites flèches, et, les
ayant touchés tous deux d'une même flèche, commandoit à l'un paître de
là en avant les chèvres, et à l'autre les brebis. Telle vision aux bons
pasteurs présageant le sort à venir de leurs nourrissons, bien leur
fâchoit qu'ils fussent aussi destinés à garder les bêtes. Car jusque là
ils avoient cru que les marques trouvées quant et eux leur promettoient
meilleure fortune, et aussi les avoient élevés plus délicatement qu'on
ne fait les enfants des bergers, leur faisant apprendre les lettres, et
tout le bien et honneur qui se pouvoit en un lieu champêtre;
[Pg 20]
si résolurent toutefois d'obéir aux Dieux touchant l'état de ceux qui
par leur providence avoient été sauvés, et, après avoir communiqué
leurs songes ensemble, et sacrifié en la caverne à ce jeune garçonnet
qui avoit des ailés aux épaules (car ils n'en eussent su dire le nom),
les envoyèrent aux champs, leur enseignant toutes choses que bergers
doivent sçavoir, comment il faut faire paître les bêtes avant midi, et
comment après que le chaud est passé; à quelle heure convient les mener
boire, à quelle heure les ramener au tect; à quoi il est besoin user
de la houlette, à quoi de la voix seulement. Eux prirent cette charge
avec autant de joie comme si c'eût été quelque grande seigneurie, et
aimoient leurs chèvres et brebis trop plus affectueusement que n'est la
coutume des bergers, pour ce qu'elle se sentoit tenue de la vie à une
brebis, et lui de sa part se souvenoit qu'une chèvre l'avoit nourri.
Or étoit-il lors environ le commencement du printemps, que toutes
fleurs sont en vigueur, celles des bois, celles des prés, et celles des
montagnes. Aussi jà commençoit à s'ouïr par les champs bourdonnement
d'abeilles, gazouillement d'oiseaux, bêlement d'agneaux nouveau nés.
Les troupeaux
[Pg 21]
bondissoient sur les collines, les mouches à miel murmuraient par les
prairies, les oiseaux faisoient résonner les buissons de leur chant.
Toutes choses adonc faisant bien leur devoir de s'égayer à la saison
nouvelle, eux aussi, tendres, jeunes d'âge, se mirent à imiter ce
qu'ils entendoient et voyoient. Car entendant chanter les oiseaux, ils
chantaient; voyant bondir les agneaux, ils sautoient à l'envi; et,
comme les abeilles, alloient cueillant des fleurs, dont ils jetoient
les unes dans leur sein, et des autres arrangeoient des chapelets pour
les Nymphes; et toujours se tenoient ensemble, toute besogne faisoient
en commun, paissant leurs troupeaux l'un près de l'autre. Souventes
fois Daphnis alloit faire revenir les brebis de Chloé, qui s'étoient
un peu loin écartées du troupeau; souvent Chloé retenoit les chèvres
trop hardies voulant monter au plus haut des rochers droits et coupés;
quelquefois l'un tout seul gardoit les deux troupeaux, pendant le temps
que l'autre vaquoit à quelque jeu. Leurs jeux étoient jeux de bergers
et d'enfants. Elle, s'en allant dès le matin cueillir quelque part du
menu jonc, en faisoit une cage à cigale, et cependant ne se soucioit
aucunement de son troupeau; lui d'autre côté,
[Pg 22]
ayant coupé des roseaux, en pertuisoit les jointures, puis les colloit
ensemble avec de la cire molle, et s'apprenoit à en jouer bien souvent
jusques à la nuit. Quelquefois ils partageoient ensemble leur lait ou
leur vin, et de tous vivres qu'ils avoient portés du logis se faisoient
part l'un à l'autre. Bref, on eût plutôt vu les brebis dispersées
paissant chacune à part, que l'un de l'autre séparés, Daphnis et Chloé.
Or, parmi tels jeux enfantins, Amour leur voulut donner du souci. En
ces quartiers y avoit une louve, laquelle ayant naguères louveté,
ravissoit des autres troupeaux de la proie à foison, dont elle
nourrissoit ses louveteaux; et pour ce, gens assemblés des villages
d'alentour faisoient la nuit des fosses d'une brasse de largeur et
quatre de profondeur, et la terre qu'ils en tiraient, non toute,
mais la plupart, l'épandoient au loin; puis étendant sur l'ouverture
des verges longues et grêles, les couvraient en semant par-dessus le
demeurant de la terre, afin que la place parût toute plaine et unie
comme devant, en sorte que s'il n'eût passé par-dessus qu'un lièvre en
courant, il eût rompu les verges, qui étoient, par manière de dire,
plus foibles que brins de paille, et lors eût-on bien
[Pg 23]
vu que ce n'étoit point terre ferme, mais une feinte seulement. Ayant
fait plusieurs telles fosses en la montagne et en la plaine, ils ne
purent prendre la louve, car elle sentit l'embûche, mais furent cause
que plusieurs chèvres et brebis périrent, et presque Daphnis lui-même,
par tel inconvénient:
Deux boucs s'échauffèrent de jalousie à cosser l'un contre l'autre,
et si rudement se heurtèrent que la corne de l'un fut rompue; de quoi
sentant grande douleur celui qui étoit écorné, se mit en bramant à
fuir, et le victorieux à le poursuivre, sans le vouloir laisser en
paix. Daphnis fut marri de voir ce bouc mutilé de sa corne; et, se
courrouçant à l'autre, qui encore n'étoit content de l'avoir ainsi
laidement accoutré, si prend en son poing sa houlette et s'en court
après ce poursuivant. De cette façon, le bouc fuyant les coups, et lui
le poursuivant en courroux, guères ne regardoient devant eux; et tous
deux tombèrent dans un de ces pièges, le bouc le premier et Daphnis
après, ce qui l'engarda de se faire mal, pour ce que le bouc soutint sa
chute. Or au fond de cette fosse, il attendoit si quelqu'un viendroit
point l'en retirer et pleuroit. Chloé ayant de loin vu son accident,
accourt, et voyant qu'il étoit en vie,
[Pg 24]
s'en va vite appeler au secours un bouvier de là auprès. Le bouvier
vint; il eût bien voulu avoir une corde à lui tendre, mais ils n'en
trouvèrent brin. Par quoi Chloé, déliant le cordon qui entourait ses
cheveux, le donne au bouvier, lequel en dévale un bout à Daphnis, et
tenant l'autre avec Chloé, tant firent-ils eux deux en tirant de dessus
le bord de la fosse, et lui en s'aidant et grimpant du mieux qu'il
pouvoit, que finablement ils le mirent hors du piège. Puis retirant par
le même moyen le bouc, dont les cornes en tombant s'étoient rompues
toutes deux (tant le vaincu avoit été bien et promptement vengé), ils
en firent don au bouvier pour sa récompense, et entre eux convinrent de
dire au logis, si on le demandoit, que le loup l'avoit emporté.
Revenus ensuite à leurs troupeaux, les ayant trouvés qui paissoient
tranquillement et en bon ordre, chèvres et brebis, ils s'assirent au
pied d'un chêne et regardèrent si Daphnis étoit point quelque part
blessé. Il n'y avoit en tout son corps trace de sang ni mal quelconque,
mais bien de la terre et de la boue parmi ses cheveux et sur lui. Si
délibéra de se laver, afin que Lamon et Myrtale ne s'aperçussent de
rien.
[Pg 25]
Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa
pannetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à
laver ses cheveux et son corps.
Ses cheveux étoient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le
hâle; on eût dit que c'étoit leur ombre qui en obscurcissoit la teinte.
Chloé le regardoit, et lors elle s'avisa que Daphnis étoit beau; et
comme elle ne l'avoit point jusque-là trouvé beau, elle s'imagina que
le bain lui donnoit cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules,
et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d'une
fois, sans qu'il en vît rien, elle se toucha elle-même, doutant à part
soi qui des deux avoit le corps plus délicat. Comme il se faisoit
tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs
bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en
l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain
de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire,
jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient
prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement, assise auprès
de lui, voyoit paître ses brebis; mais plus souvent elle avoit les yeux
sur Daphnis jouant de la
[Pg 26]
flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau; et pensant que ce fût la
musique qui le faisoit paraître ainsi, elle prenoit la flûte après
lui, pour voir d'être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu'il se
baignât encore, et pendant qu'il se baignoit elle le voyoit tout nu,
et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher; puis le soir,
retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser-là étoit
commencement d'amour. Bientôt elle n'eut plus souci ni souvenir de
rien que de Daphnis, et de rien ne parloit que de lui. Ce qu'elle
éprouvoit, elle n'eût su dire ce que c'étoit, simple fille nourrie aux
champs, et n'ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour. Son âme
étoit oppressée; malgré elle bien souvent ses yeux s'emplissoient de
larmes. Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits
sans trouver de sommeil: elle rioit et puis pleurait; elle s'endormoit
et aussitôt se réveilloit en sursaut; elle pâlissoit et au même instant
son visage se colorait de feu. La génisse piquée du taon n'est point si
follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie,
et toute seulette discourait ainsi: «A cette heure je suis malade, et
ne sais quel est mon mal. Je souffre, et n'ai point de blessure. Je
m'afflige,
[Pg 27]
et si n'ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle, assise sous une
ombre si épaisse. Combien de fois les ronces m'ont égratignée, et je
ne pleurois pas! Combien d'abeilles m'ont piquée de leur aiguillon, et
j'en étois bientôt guérie! Il faut donc dire que ce qui m'atteint au
cœur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai, Daphnis est
beau, mais il ne l'est pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi sont
les fleurs; il chante, aussi font les oiseaux; pourtant quand j'ai vu
les fleurs ou entendu les oiseaux, je n'y pense plus après. Ah! que ne
suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres! que ne suis-je son petit
chevreau, pour qu'il me prenne dans ses bras! O méchante fontaine qui
l'as rendu si beau, ne peux-tu m'embellir aussi? O Nymphes! vous me
laissez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous!
Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui aura
soin de mes pauvres agneaux, et de toi aussi, ma jolie cigale, que j'ai
eu tant de peine à prendre? Hélas! que te sert maintenant de chanter au
chaud du midi? Ta voix ne peut plus m'endormir sous les voûtes de ces
antres; Daphnis m'a ravi le sommeil.» Ainsi disoit et soupiroit
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la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'étoit d'amour, dont
elle sentoit les feux, et si n'en pouvoit trouver le nom.
Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le
bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà
dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnoit de jour en
jour plus vivement pour elle, et, tenant peu de compte de Daphnis, qui
lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents,
ou par ruse, ou à l'aventure par force, pour avoir contentement,
instruit qu'il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses
présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes
unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon
toute marquetés de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis
croyant par de tels dons s'être fait ami de l'un et de l'autre, bientôt
il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque
chose. C'étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits, en maturité,
tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenoit
au nid; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et
une autre fois un petit
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veau qu'il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance,
ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien
volontiers, et en montroit grand plaisir; mais son plaisir étoit moins
d'avoir que donner à Daphnis.
Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu'il connût aussi la détressse
d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté,
devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné
au vainqueur; là où Dorcon le premier parla: «Moi, dit-il, je suis
plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres; or, autant
les bœufs valent mieux que les chèvres, d'autant vaut mieux le bouvier
que le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme gerbe à la
moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère,
et non pas quelque bête, qui m'a nourri enfant. Il est petit, lui,
chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une femme, le corps noir comme
peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n'est pas pour sentir bon. Et
puis, chevrier, pauvre hère, il n'a pas vaillant tant seulement de quoi
nourrir un chien. On dit qu'il a tété une chèvre; je le crois, ma fy,
et n'est pas merveille si,
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nourrisson de bique, il a l'air d'un biquet.»
Ainsi dit Dorcon; et Daphnis: «Oui, une chèvre m'a nourri de même que
Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront
jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et si n'ai
rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en
soi que d'autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage,
de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres
comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce
que mangent les riches. Je n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus;
je suis brun: l'hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus
que les Satyres, et préfère-t-on l'hyacinthe au lis. Celui-là est roux
comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt
barbu comme un bouc. Si c'est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras
ma bouche; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux
lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu'à toi aussi une brebis t'a
donné son lait, et cependant tu es belle.» A ce mot, Chloé ne put le
laisser achever: mais, en partie pour le plaisir qu'elle eut
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de s'entendre louer, et aussi que de long-temps elle avoit envie de le
baiser, sautant en pieds, d'une gentille et toute naïve façon, elle lui
donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art; toutefois
c'étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.
Dorcon, se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacher sa honte et
son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses
amours. Pour Daphnis, il étoit comme s'il eût reçu non pas un baiser
de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste: en un moment,
il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand
il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le
visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux,
la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que
la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il
commençoit à voir et qu'il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit
plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que
pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus
babillard que les cigales; il restoit assis, immobile, lui qui avoit
accoutumé de sauter plus que ses
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chevreaux. Son troupeau étoit oublié, sa flûte par terre abandonnée;
il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige; il se
consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n'ayant plus
de joie, plus de babil, fors qu'il parlât à elle ou d'elle. S'il se
trouvoit seul aucune fois, il alloit devisant en lui-même: «Dea, que me
fait donc le baiser de Chloé? Ses lèvres sont plus tendres que roses,
sa bouche plus douce qu'une gauffre à miel, et son baiser est plus amer
que la piqûre d'une abeille. J'ai bien baisé souvent mes chevreaux;
j'ai baisé de ses agneaux à elle, qui ne faisoient encore que naître,
et aussi ce petit veau que lui a donné Dorcon; mais ce baiser ici est
tout autre chose. Le pouls m'en bat; le cœur m'en tressaut; mon âme en
languit, et pourtant je désire la baiser derechef. O mauvaise victoire!
O étrange mal dont je ne saurois dire le nom! Chloé avoit-elle goûté de
quelque poison avant que de me baiser? Mais comment n'en est-elle point
morte? Oh! comme les arondelles chantent, et ma flûte ne dit mot! Comme
les chevreaux sautent, et je suis assis! Comme toutes fleurs sont en
vigueur, et je n'en fais point de bouquets ni de chapelets!
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La violette, et le muguet fleurissent, Daphnis se fane; Dorcon à la fin
paroîtra plus beau que moi.» Voilà comment se passionnoit le pauvre
Daphnis, et les paroles qu'il disoit, comme celui qui lors premier
expérimentoit les étincelles d'amour.
Mais Dorcon, ce gars, ce bouvier amoureux aussi de Chloé, prenant le
moment que Dryas plantoit un arbre pour soutenir quelque vigne, comme
il le connoissoit déjà, d'alors que lui Dryas gardoit les bêtes aux
champs, le vient trouver avec de beaux fromages gras, et d'abord il
lui donna ses fromages; puis, commençant à entrer en propos par leur
ancienne connoissance, fit tant qu'il tomba sur les termes du mariage
de Chloé, disant qu'il la veut prendre à femme, lui promet pour lui de
beaux présents, comme bouvier ayant de quoi. Il lui vouloit donner,
dit-il, un couple de bœufs de labour, quatre ruches d'abeilles,
cinquante pieds de pommiers, un cuir de bœuf à semeler souliers, et
par chacun an un veau tout prêt à sevrer; tellement que touché de son
amitié, alléché par ses promesses, Dryas lui cuida presque accorder le
mariage. Mais songeant puis après que la fille étoit née pour bien plus
grand parti,
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et craignant qu'un jour, si elle venoit à être reconnue, et ses parents
à savoir que pour la friandise de tels dons il l'eût mariée en si bas
lieu, on ne lui en voulût mal de mort, il refusa toutes ses offres, et
l'éconduisit en le priant de lui pardonner.
Par ainsi, Dorcon, se voyant pour la deuxième fois frustré de son
espérance, et encore qu'il avoit pour néant perdu ses bons fromages
gras, délibéra, puisqu'autrement ne pouvoit, la première fois qu'il
la trouverait seule à seul, mettre la main sur Chloé. Pour à quoi
parvenir, s'étant avisé qu'ils menoient l'un après l'autre boire leurs
bêtes, Chloé un jour, et Daphnis l'autre, il usa d'une finesse de jeune
pâtre qu'il étoit. Il prend la peau d'un grand loup qu'un sien taureau,
en combattant pour la défense des vaches, avoit tué avec ses cornes, et
se l'étend sur le dos, si bien que les jambes de devant lui couvraient
les bras et les mains, celles de derrière lui pendoient sur les cuisses
jusqu'aux talons, et la hure le coiffoit en la forme même et manière du
cabasset d'un homme de guerre. S'étant ainsi fait loup tout au mieux
qu'il pouvoit, il s'en vient droit à la fontaine où buvaient chèvres et
brebis après qu'elles avoient pâturé. Or étoit cette fontaine en
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une vallée assez creuse, et toute la place à l'entour pleine de ronces
et d'épines, de chardons et bas genevriers, tellement qu'un vrai loup
s'y fût bien aisément caché. Dorcon se musse là dedans entre ces
épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire, et avoit bonne
espérance qu'il effrayeroit Chloé sous cette forme de loup, et la
saisiroit au corps pour en faire à son plaisir.
Tantôt après elle arriva. Elle amenoit boire les deux troupeaux, ayant
laissé Daphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux
après pâture. Les chiens qui leur aidoient à la garde des bêtes
suivoient; et comme naturellement ils chassent mettant le nez par-tout,
ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette: si se
prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l'environnant
qu'il n'osoit encore, tant il avoit de peur, se dresser tout-à-fait
sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles
dents. Lui, d'abord honteux d'être reconnu, et défendu quelque temps
de cette peau qui le couvrait, se tenoit tapi contre terre dans le
hallier, sans dire mot; mais quand Chloé, apercevant au travers de ces
broussailles oreille droite et poil de
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bête, appela toute épouvantée Daphnis au secours, et que les chiens,
lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à
bon escient, lors il se prit à crier si haut qu'il put, priant Chloé
et Daphnis, qui jà étoit accouru, de lui vouloir être en aide; ce
qu'ils firent, et avec, leur sifflement accoutumé, eurent incontinent
apaisé les chiens; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Dorcon,
qui avoit été mors et aux cuisses et aux épaules, lui lavèrent ses
blessures où les dents l'avoient atteint, et puis lui mirent dessus
de l'écorce d'orme mâchée, étant tous deux si peu rusés et si peu
expérimenté aux hardies entreprises d'amour, qu'ils estimèrent que
cette embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement,
au moyen de quoi ils ne se courroucèrent point à lui, mais le
reconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin, en le
menant par la main; et lui, qui avoit été en si grand danger de sa
personne, et que l'on avoit recous de la gueule, non du loup, comme
il se dit communément, mais des chiens, s'en alla panser les morsures
qu'il avoit par tout le corps.
Daphnis et Chloé cependant, jusques à nuit close, travaillèrent après
leurs chèvres
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et brebis, qui, effrayées de la peau de loup, effarouchées d'ouïr si
fort aboyer les chiens, fuyoient les unes à la cime des plus hauts
rochers, les autres au plus bas des plages de la mer, toutes au
demeurant bien apprises de venir, à la voix de leurs pasteurs, se
ranger au son du flageolet, s'amasser ensemble en oyant seulement
battre des mains; mais la peur leur avoit alors fait tout oublier; et
après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand'peine
retrouvées, les ramenèrent toutes au tect; puis s'en allèrent aussi
reposer; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le
travail qu'ils avoient pris leur fut un remède pour l'heure au mésaise
d'amour: mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavant,
joie à se revoir, peine à se quitter; ils souffroient, ils vouloient
quelque chose, et ne savoient ce qu'ils vouloient. Cela seulement
savoient-ils bien, l'un que son mal étoit venu d'un baiser, l'autre,
d'un baigner.
Mais plus encore les enflammoit la saison de l'année. Il étoit jà
environ la fin du printemps et commencement de l'été, toutes choses en
vigueur; et déjà montroient les arbres leurs fruits, les blés leurs
épis; et aussi étoit la voix des cigales plaisante à
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ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs
admirable à voir, l'air tout embaumé soève à respirer; les fleuves
paroissoient endormis, coulant lentement et sans bruit; les vents
sembloient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers
les branches des pins. On eût dit que les pommes d'elles-mêmes se
laissoient tomber enamourées, que le soleil amant de beauté faisoit
chacun dépouiller. Daphnis, de toutes parts échauffé, se jetoit dans
les rivières, et tantôt se lavoit, tantôt s'ébattoit à vouloir saisir
les poissons, qui glissant dans l'onde se perdoient sous sa main; et
souvent buvoit, comme si avec l'eau il eût dû éteindre le feu qui le
brûloit. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis, et la plupart
aussi des chèvres de Daphnis, demeuroit long-temps empêchée à faire
prendre le lait et à chasser les mouches, qui fort la molestoient, et
les chassant la piquoient; cela fait, elle se lavoit le visage, et,
couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de
faon, elle emplissoit une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire
avec Daphnis.
Puis quand ce venoit sur le midi, adonc étoient-ils tous deux plus
ardemment épris que jamais, pource que Chloé, voyant en
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Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, se fondoit
et périssoit d'amour, considérant qu'il n'y avoit en toute sa personne
chose quelconque à redire; et lui, la voyant, avec cette peau de faon
et cette couronne de pin, lui tendre à boire dans sa sébile, pensoit
voir une des Nymphes mêmes qui étoient dans la caverne; si accouroit
incontinent, et lui ôtant sa couronne qu'il baisoit d'abord, se la
mettoit sur la tête, et elle, pendant qu'il se baignoit tout nu,
prenoit sa robe et se la vêtissoit, la baisant aussi premièrement.
Tantôt ils s'entre-jetoient des pommes, tantôt ils aornoient leurs
têtes et tressoient leurs cheveux l'un à l'autre, disant Chloé que
les cheveux de Daphnis ressembloient aux grains de myrte, pource
qu'ils étoient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une
belle pomme, pource qu'il étoit blanc et vermeil. Aucune fois il lui
apprenoit à jouer de la flûte, et quand elle commençoit à souffler
dedans, il la lui ôtoit; puis il en parcouroit des lèvres tous les
tuyaux d'un bout à l'autre, faisant ainsi semblant de lui vouloir
montrer où elle avoit failli, afin de la baiser à demi, en baisant la
flûte aux endroits que quittoit sa bouche.
Ainsi comme il étoit après à en sonner
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joyeusement sur la chaleur de midi, pendant que leurs troupeaux étoient
tapis à l'ombre, Chloé ne se donna garde qu'elle fut endormie: ce
que Daphnis apercevant, pose sa flûte pour à son aise la regarder et
contempler, n'ayant alors nulle honte, et disoit à part soi ces paroles
tout bas: «Oh! comme dorment ses yeux! Comme sa bouche respire! Pommes
ni aubépines fleuries n'exhalent un air si doux. Je ne l'ose baiser
toutefois; son baiser pique au cœur, et fait devenir fou, comme le miel
nouveau. Puis, j'ai peur de l'éveiller. O fâcheuses cigales! Elles ne
la laisseront jà dormir, si haut elles crient. Et d'autre côté ces
boucquins ici ne cesseront aujourd'hui de s'entre-heurter avec leurs
cornes. O loups, plus couards que renards, où êtes-vous à cette heure,
que vous ne les venez happer?»
Ainsi qu'il étoit en ces termes, une cigale poursuivie par une
arondelle se vint jeter d'aventure dedans le sein de Chloé; pourquoi
l'arondelle ne la put prendre, ni ne put aussi retenir son vol, qu'elle
ne s'abattit jusqu'à toucher de l'aile le visage de Chloé, dont elle
s'éveilla en sursaut, et ne sachant que c'étoit, s'écria bien haut:
mais quand elle eut vu l'arondelle voletant encore
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autour d'elle, et Daphnis riant de sa peur, elle s'assura, et frottoit
ses yeux qui avoient encore envie de dormir; et lors la cigale se prend
à chanter entre les tetins mêmes de la gente pastourelle, comme si dans
cet asile elle lui eût voulu rendre grâce de son salut, dont Chloé,
de nouveau surprise, s'écria encore plus fort, et Daphnis de rire; et
usant de cette occasion, il lui mit la main bien avant dans le sein,
d'où il retira la gentille cigale, qui ne se pouvoit jamais taire,
quoiqu'il la tînt dans la main. Chloé fut bien aise de la voir, et
l'ayant baisée, la remit chantant toujours dans son sein.
Une autre fois ils entendirent du bois prochain un ramier, au
roucoulement duquel Chloé ayant pris plaisir, demanda à Daphnis que
c'étoit qu'il disoit, et Daphnis lui fit le conte qu'on en fait
communément. «Ma mie, dit-il, au temps passé y avoit une fille belle
et jolie, en fleur d'âge comme toi. Elle gardoit les vaches et
chantoit plaisamment; et, tant ses vaches aimoient son chant, elle les
gouvernoit de la voix seulement; jamais ne donnoit coup de houlette ni
piqûre d'aiguillon; mais, assise à l'ombre de quelque beau pin, la tête
couronnée de feuillage, elle chantoit Pan
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et Pitys; dont ses vaches étoient si aises qu'elles ne s'éloignoient
point d'elle. Or y avoit-il non guère loin de là un jeune garçon qui
gardoit les bœufs, beau lui-même, chantant bien aussi, lequel étrivoit
à chanter à l'encontre d'elle, d'un chant plus fort, comme étant mâle,
et aussi doux, comme étant jeune; tellement qu'il attire à travers
le bocage et emmène avec soi huit des plus belles vaches qu'elle
eût en son troupeau. La pauvrette adonc déplaisante autant de son
troupeau diminué comme d'avoir été vaincue au chanter, demandoit aux
Dieux d'être oiseau avant que retourner ainsi à la maison. Les Dieux
accomplirent son désir, et en firent un oiseau de montagne, qui aime
toujours à chanter comme quand elle étoit fille, et encore aujourd'hui
se plaint de sa déconvenue, et va disant qu'elle cherche ses vaches
égarées.»
Tels étoient les plaisirs que l'été leur donnoit. Mais la saison
d'automne venue, au temps que la grappe est pleine, certains corsaires
de Tyr s'étant mis sur une fûte du pays de Carie, afin qu'on ne pensât
que ce fussent barbares, vinrent aborder en cette côte, et, descendant
à terre armés de
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corselets et d'épées, pillèrent ce qu'ils purent trouver, comme vin
odorant, force grain, miel en rayons, et même emmenèrent quelques
bœufs et vaches de Dorcon. Or en courant çà et là, ils rencontrèrent
de male aventure Daphnis qui s'alloit ébattant le long du rivage de la
mer, seul; car Chloé, comme simple fille, crainte des autres pasteurs,
qui eussent pu en folâtrant lui faire quelque déplaisir, ne sortoit
si matin du logis, et ne menoit qu'à haute heure paître les brebis de
Dryas. Eux voyant ce jeune garçon grand et beau, et de plus de valeur
que ce qu'ils eussent pu davantage ravir par les champs, ne s'amusèrent
plus ni à poursuivre les chèvres, ni à chercher à dérober autre chose
de ces campagnes, mais l'entraînèrent dans leur fûte, pleurant et ne
sachant que faire, sinon qu'il appeloit à haute voix Chloé tant qu'il
pouvoit crier.
Or ne faisoient-ils guère que remonter en leur esquif et mettre les
mains aux rames, quand Chloé vint, qui apportoit une flûte neuve à
Daphnis. Mais voyant çà et là les chèvres dispersées, et entendant sa
voix, qui l'appeloit toujours de plus fort en plus fort, elle jette la
flûte, laisse là son troupeau, et s'en va courant vers Dorcon, pour le
faire venir au secours. Elle le trouva
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étendu par terre, tout taillé de grands coups d'épée que lui avoient
donnés les brigands, et à peine respirant encore, tant il avoit perdu
de sang; mais lorsqu'il entrevit Chloé, le souvenir de son amour
le ranimant quelque peu: «Chloé, ma mie, lui dit-il, je m'en vas
tout-à-l'heure mourir. J'ai voulu défendre mes bœufs, ces méchants
larrons de corsaires m'ont navré comme tu vois. Mais toi, Chloé,
sauve Daphnis; venge-moi; fais-les périr. J'ai accoutumé mes vaches à
suivre le son de ma flûte, et de si loin qu'elles soient, venir à moi
dès qu'elles en entendent l'appel. Prends-la, va au bord de la mer,
joue cet air que j'appris à Daphnis et qu'il t'a montré. Au demeurant
laisse faire ma flûte et mes bœufs sur le vaisseau. Je te la donne,
cette flûte, de laquelle j'ai gagné le prix contre tant de bergers et
bouviers; et pour cela, seulement, je te prie, baise-moi avant que je
meure, pleure-moi quand je serai mort, et à tout le moins, lorsque tu
verras vacher gardant ses bêtes aux champs, aie souvenance de moi.»