M. DE LAMARZELLE.--Messieurs, il ressort manifestement de
ces débats que, ce qui est en discussion, ce n’est pas le talent de
M. Rodin, mais la question de savoir si l’on doit donner à son art un
privilège absolument exorbitant.
J’aurais compris que l’État favorisât une fondation privée en faveur
de M. Rodin et de ses partisans. M. Rodin, nous a-t-on dit, gagne
200.000 francs par an, il a énormément de partisans; qu’il fasse une
fondation privée et que cette fondation soit privilégiée: pour mon
compte, j’aurais voté ce projet avec enthousiasme. Le régime légal des
fondations devra être certainement, je ne dis pas renouvelé ou fortifié,
mais créé de toutes pièces.
Nous avons déjà des fondations de ce genre: l’Académie Goncourt, le
musée Sully-Prudhomme. Je n’aurais fait aucune espèce d’opposition à
cette création, j’aurais même appuyé de toutes mes forces un projet dans
ce sens; mais quant à créer un musée d’État en faveur, non pas du talent
de M. Rodin, mais de son école, de la cause artistique au service de
laquelle il a mis son talent, c’est une autre question!
On dira là-dessus tout ce que l’on voudra, on apportera des signatures,
il y a des signatures contre et s’il n’y en a pas de plus nombreuses, je
vous ai démontré pourquoi. C’est parce que ce n’est pas impunément qu’on
s’attaque à cette idole qu’est Rodin ou plutôt la conception d’art qu’il
représente.
Il y a un moyen de nous arranger: il y a une question sur laquelle nous
sommes tous d’accord: celle qui a trait aux secours aux victimes de la
guerre. Il faut leur venir en aide tout de suite. Que les amis de Rodin
et de sa conception d’art fassent une fondation, cela est parfait. Mais
qu’un immeuble d’État leur soit donné, je dis non. Je demande que cette
maison soit mise à la disposition du ministre de la Guerre pour la
création d’un asile en faveur d’une classe de mutilés particulièrement
intéressante, ceux qui sont incapables de rééducation physique,
incapables, par conséquent, de gagner leur vie.
Vous avez parlé de statues qui élèveraient l’âme des visiteurs de cet
hôtel Biron. Vous me permettrez à cet égard une métaphore qui est
vraiment bien à sa place, en l’espèce.--Il y aurait là, dans ce jardin
ouvert au public, comme des statues vivantes représentant le sacrifice à
la patrie, avec lesquelles pourraient causer les enfants, et desquelles
les générations à venir apprendraient comment on peut se sacrifier pour
la patrie. (_Très bien! à droite._)
C’est là une cause sur laquelle nous sommes tous d’accord; et je
voudrais qu’un vote unanime sur cette question des mutilés de la guerre
confondît dans les urnes les voix de tous les bons Français! (_Très
bien! très bien! à droite._)