M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--J’avais employé, à la Chambre,
le mot de pèlerinage: ceux d’entre vous qui ont fait le voyage de
Meudon, l’ont fait, j’en suis convaincu, pleins de respect pour l’homme
qui, là-bas, humblement, modestement, dans une petite maison, continue
à vivre comme un ouvrier. Il a écrit: «J’ai vécu toute ma vie comme
un ouvrier.» Il a vécu dans l’humble et modeste maison de travail de
Meudon comme un de ces grands ouvriers--votre rapporteur le rappelait
tout à l’heure--auxquels on ne pardonne pas d’avoir du talent.
_(Applaudissements à gauche.)_
Sur ce point, en effet, se réunissent et se rejoignent les hommes
politiques et les artistes. Ceux qui sont à la tête des partis ou qui,
dans leur pays, occupent des situations importantes et éclatantes ont
toujours trouvé des ennemis dressés contre eux. Rodin les a trouvés
lorsqu’il voulait se présenter à l’École des Beaux-Arts, au moment de
son premier envoi au Salon. Lorsqu’on veut abattre l’ennemi, il faut
l’accuser de tous les forfaits. On l’a accusé d’avoir moulé son _Age
d’airain_.
Il a eu cependant la bonne fortune de trouver aussi toute sa vie
des hommes qui se sont dressés contre cette accusation de ceux,
peut-être, qui, plus âgés que lui, ne pardonnaient pas à sa gloire!
_(Applaudissements sur les mêmes bancs.)_ Voici les noms de ceux qui
sont venus apporter à l’Administration des Beaux-Arts leur protestation
indignée parce qu’on voulait déshonorer l’homme auquel on ne pardonne
pas d’avoir du talent: c’est Falguière, membre de l’Institut, car il y a
aussi à l’Institut des hommes qui sont pleins de respect et d’admiration
pour le génie de Rodin; Delaplanche, ancien grand prix de Rome, médaillé
d’honneur du Salon; Paul Dubois, membre de l’Institut, directeur de
l’École des Beaux-Arts; Boucher, médaillé d’honneur du Salon, commandeur
de la Légion d’honneur, qui se dressaient indignés pour empêcher qu’on
déshonore cet homme et qu’on l’arrête dans sa route et dans son travail.
_(Applaudissements.)_
D’aucuns se sont élevés contre le projet de loi acceptant la donation
d’Auguste Rodin; parmi ceux-là, il y a des hommes pour le talent
desquels j’ai le plus grand respect. J’aurais préféré que les
sculpteurs dont les noms figurent au bas de la protestation aient laissé
ce soin à d’autres et soient restés hors de cause.
On nous a dit qu’ils ne sont que dix, parce qu’il ne faut pas toucher à
Rodin, qu’aussitôt les articles de journaux abondent. Ce n’est pas cette
considération qui aurait empêché les artistes de faire entendre leur
voix.
Ces protestataires ont apporté un certain nombre d’arguments que je n’ai
pas retrouvé dans cette discussion.
Ils ont dit: «Vous allez faire à Rodin un honneur tout à fait
exceptionnel, que l’on n’a jamais accordé à aucun artiste.» Il y a à
cela une raison bien simple: jamais, de mémoire d’homme, un artiste n’a
fait un tel cadeau à son pays. Les artistes ont vendu leurs œuvres;
ils ont eu raison.
Rodin, lui, qui a des œuvres dans tous les musées et dont la gloire
est consacrée par le monde entier, a toujours été hanté par cette idée
de garder pour son pays le meilleur de son effort et de son travail,
de le grouper, afin qu’il ne soit pas dispersé à tous les vents et de
réserver à la France le bénéfice moral de l’effort accompli par lui.
(_Applaudissements à gauche._)
On a dit que l’hôtel Biron aurait pu servir pour constituer un musée
du XVIIIe siècle. Mais les œuvres de ce siècle sont actuellement
déposées au Louvre, à Cluny, à Versailles, à Compiègne, et la plupart
des donations, surtout celles qui sont au Louvre, ont été faites avec
une affectation déterminée au musée. Il est impossible de les reprendre
aujourd’hui; au surplus, je suis convaincu que vous ne voteriez pas un
crédit ayant pour but de créer un musée du XVIIIe siècle à l’hôtel Biron.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--On aurait dû en faire un musée de la
guerre, consacré aux mutilés.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Quand on voudra créer un musée
de la guerre, je serai le premier à vous prêter mon concours et mon
modeste appui. Mais ce n’est pas cette question que nous discutons en ce
moment.
Messieurs, je l’ai déjà dit à la Chambre des députés au moment de la
discussion de ce projet de loi, il n’est pas question pour moi de créer
un art officiel, dans mon cabinet, et de décréter que tel artiste a du
talent, au surplus je n’en ai pas la volonté. Mais quand un homme comme
Rodin se présente avec la donation dont j’ai indiqué la valeur, escorté
non seulement par les témoignages de ceux dont j’ai donné les noms, mais
par les témoignages nouveaux que je vous apporte, je n’ai pas le droit,
au nom de l’État, de ne pas accepter cette donation, de ne pas demander
au Parlement de la ratifier. (_Applaudissements à gauche._)
On a vu, dans un journal, un soir, dix signatures de protestation: ce
sont des centaines de signatures qui, spontanément, nous sont parvenues
en faveur du musée Rodin, et non pas de Paris seulement.
Un argument a été invoqué qui consiste à dire à des représentants des
départements: «Vous allez créer un musée à Paris: en quoi cela peut-il
intéresser les départements?» Or, la France est solidaire dans les
beautés artistiques, comme elle est solidaire dans toutes les nobles
causes qui se défendent. Nombre de maires de province ont aussi envoyé
leur adhésion.
Je ne parle pas de celui de Lyon qui est acquis à la cause de Rodin,
mais ceux de Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nice, Cannes; sur tous
les points du territoire, nombreux sont ceux qui se sont étonnés des
résistances que rencontrait la création du musée Rodin.
Citerai-je encore une société qui ne passe pas pour révolutionnaire
en art, je suppose, la société nationale des Beaux-Arts, que préside
M. Roll, qui a comme vice-présidents MM. Jean Béraud et Bartholomé,
sculpteur? Voici la lettre qu’au nom de cette Société M. Roll a adressée
à Rodin; elle vaut plus que toutes les opinions que nous pourrions
formuler:
_Paris, le 6 octobre 1916._
«_A Auguste Rodin._
«Le Comité de la Société nationale des Beaux-Arts adresse à l’illustre
président de sa section de sculpture, Auguste Rodin, ses plus
chaleureuses félicitations pour le don splendide qu’il fait à la France,
de la totalité de son œuvre et de ses collections. Il saisit cette
occasion pour exprimer une fois de plus l’admiration qu’il professe
pour le grand artiste qui a contribué si glorieusement au succès des
expositions de la Société nationale. Tous ses confrères du Comité
estiment que les pouvoirs publics rendront un magnifique et juste
hommage à l’art français tout entier en acceptant le don du grand
sculpteur.
«Pour le Comité:
«ROLL,
«_président de la Société nationale
des Beaux-Arts._»
Voici la lettre adressée de Rome--cette ville est loin des passions,
des intrigues--par un homme dont vous ne suspecterez pas le témoignage,
Albert Besnard, directeur de l’Académie de France à Rome: il n’est pas
révolutionnaire celui-là!