REPRISE DE LA DISCUSSION DU PROJET DE LOI
PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION DE M. AUGUSTE RODIN.
M. LE PRÉSIDENT.--Nous reprenons, messieurs, la discussion du
projet de loi concernant la donation de M. Auguste Rodin.
La parole est à M. le sous-secrétaire d’État.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Messieurs, au point où est
parvenue la discussion et après que, de part et d’autre, les arguments
ont été échangés, que partisans et adversaires du projet de loi ont
apporté leur sentiment, le Sénat entend bien que je n’ai que de très
courtes observations à lui présenter. Mais, puisqu’on a dirigé de ce
côté du Sénat _(la droite)_ contre l’œuvre et la personnalité de
M. Auguste Rodin, auquel le Gouvernement a décidé de faire ce qu’on a
appelé l’honneur exceptionnel d’un musée, même de son vivant, j’ai le
devoir d’indiquer dans quelles conditions le Gouvernement à été amené
à déposer sur le bureau des Chambres le projet qui est actuellement en
discussion.
En 1912, au moment où on voulut essayer de chasser Rodin de l’hôtel
Biron, une campagne de presse commença, très active et très vive, pour
qu’on ne démolît pas l’hôtel Biron et qu’on y créât le musée Rodin.
Quels sont les hommes qui, sans pression et sans parti-pris, furent les
premiers à solliciter du gouvernement le commencement de conversation
auquel M. Steeg faisait allusion tout à l’heure?
Ce sont, pris au hasard: M. Louis Barthou qui écrivait: «Admirateur du
génie de Rodin, je donne très volontiers mon adhésion au projet de la
création d’un musée de son œuvre»; M. Jules Lemaître: «J’envoie de
tout mon cœur mon adhésion au projet de création du musée Rodin»; M.
Jean Richepin, de l’Académie française: «Je suis avec vous pleinement et
de tout cœur pour le musée Rodin à Paris»; M. Maurice Barrès, député
de Paris, membre de l’Académie française: «Un projet présenté par vous,
qui avez si bien parlé du génie de Rodin, a toute mon approbation»; MM.
Henri de Régnier, Edmond Rostand, Claude Debussy, Jules Claretie, notre
ancien collègue le duc de Rohan, tombé glorieusement, il y a quelques
semaines, dans la Somme: «Un pays s’honore en honorant le talent. La
France doit créer le musée Rodin.»
On a apporté tout à l’heure le sentiment d’un membre du Conseil
municipal de Paris. J’ajouterai que M. Adrien Mithouard, actuellement
président du Conseil municipal de Paris, dont tout le monde connaît
ici la compétence en matière d’art, était alors l’un des premiers
signataires de la demande de création du musée Rodin.
Les discussions traînèrent. Tour à tour, M. Steeg, M. Klotz, ministre
des Finances, MM. Léon Bérard et Jacquier, mes prédécesseurs, mirent
sur pied des projets de contrats, d’accord avec M. Rodin, et enfin la
donation fut faite.
Quelle est-elle? Il faut bien tout de même que j’indique au Sénat son
importance.
On essayait de faire croire, tout à l’heure, que Rodin ne donnait que
quelques-unes de ses dernières œuvres; on voulait bien concéder
qu’autrefois il en aurait fait de tout à fait belles, mais que, depuis,
il aurait fait des œuvres de second ordre, celles qu’il voudrait
céder à l’État.
L’importance et la valeur de cette donation se traduisent par ces
chiffres:
77 marbres, 50 bronzes, 300 terres cuites, 1.200 modèles originaux,
2.000 dessins ou aquarelles, 60 toiles d’artistes contemporains qui
sont signées: Claude Bonet, Renoir, Raffaelli, Cottet, Zuloaga, etc.,
des eaux-fortes originales de Legros; des antiques: 562 pièces d’art
égyptien; 1.094 pièces de céramique antique; 398 pièces de sculpture
grecque et romaine; des objets d’art d’Orient et d’Extrême-Orient;
2.000 volumes; les droits d’auteur sur les manuscrits ou imprimés
inédits ou non; droits d’auteur sur toutes les reproductions de ses
œuvres et, avec réserve d’usufruit, les droits de reproduction par
moulage, estampage ou bronze. En outre, par sa dernière donation, car je
résume ici les trois donations, celle dont vous êtes saisis aujourd’hui
et celles dont vous serez saisis demain, M. Rodin cède tout son domaine
de Meudon, meubles et immeubles.
La valeur de ces donations a pu être discutée; elle a été estimée par
des experts qui n’ont pas eu intérêt--le Sénat comprend pourquoi--à
majorer les prix, à 2 millions et demi. Vous voudrez bien me permettre
d’indiquer par un exemple combien cette valeur est plus considérable.
Les 2.000 dessins ont été cotés 50 francs pièce par les experts. Or, à
la dernière vente, à la vente de M. Roger Marx, un dessin de Rodin a
atteint le prix de 700 francs. Il y a quelques mois, avant les donations
de Rodin, un amateur, dont je puis dire le nom au Sénat, M. Zubanof,
payait 60 de ces dessins 60.000 francs. On peut donc affirmer que la
valeur de la donation Rodin est d’au moins du double du chiffre des
experts. _(Très bien! très bien! à gauche.)_ Elle représente une valeur
de 4 ou 5 millions donnée par ce grand artiste de son vivant.