M. DE LAMARZELLE.--Tous les mots du culte se retrouvent
sur les lèvres des adorateurs de M. Rodin; M. Dalimier, l’honorable
sous-secrétaire d’État que je vois à son banc, lorsqu’il va à Meudon, ne
parlera pas d’un «voyage», mais d’un «pèlerinage».
M. LE RAPPORTEUR.--On le dit pour Bayreuth, on le dit pour la
maison de Victor Hugo, pour la maison de Gœthe.
M. DE LAMARZELLE.--Nous ne sommes donc pas complètement
laïcisés, contrairement à ce que vous disiez tout à l’heure.
M. LE RAPPORTEUR.--C’est que les adorateurs du beau peuvent
avoir un culte de latrie pour les créateurs du beau.
M. LE SOUS-SECRÉTAIRE D’ÉTAT.--Cela prouve notre respect pour
les grands artistes.
M. DE LAMARZELLE.--L’honorable rapporteur de la Chambre dit
encore: «Il a vaincu toutes les résistances, il a soumis le public à son
goût, qui est le bon.»
Répondant à une interruption, il ajoute: «Je parle de ses débuts.
Mais depuis, tout le monde s’est incliné devant le génie de Rodin...
Il suffit de voir la pétition de tous les artistes et de tous les
littérateurs en faveur du musée Rodin.»
Il n’y avait aucune opposition des artistes ou des littérateurs à ce
moment, cela se conçoit: le rapport avait été déposé, imprimé, distribué
et discuté en quarante-huit heures.
Et puis, je dois le dire, il est dangereux de s’attaquer à M. Rodin:
on est bafoué, injurié, lorsqu’on fait la moindre critique, lorsqu’on
ne fait pas la génuflexion obligée devant le génie de M. Rodin. Les
artistes ne sont pas habitués, comme nous, à recevoir les injures des
journaux. Pour nous cela ne compte pas, cela n’existe pas, nous savons
ce qu’en vaut l’aune, mais les artistes n’ont pas l’habitude de nos
luttes.
Je ne m’étonnais pas, d’ailleurs, que lors de la discussion du projet de
loi par la Chambre des députés, on n’opposât pas de protestations aux
éloges dithyrambiques de la pétition présentée à la Commission. Voici
comment l’on est traité lorsqu’on s’attaque à M. Rodin, ce sont des
échantillons pris dans le rapport de la Chambre des députés: «amateur de
poncif», «confrère médiocre», «sot». «Il néglige les sottises de ceux
qui ont des yeux pour ne point voir»; «Béotien de Paris et d’ailleurs»,
«homme incapable d’une émotion», l’art académique, ajoute-t-on, ne
produit que des fantômes».
Enfin, quand le temps lui a permis de se faire jour, la protestation est
venue et elle est signée de noms d’artistes qui ont fait leurs preuves.
Ce sont MM. Luc-Olivier Merson, Antonin Mercié, Marqueste, Laloux,
Denys Puech, Verlet, Dr Richet, Guiffrey, Babelon, Girault, Théodore
Dubois, Jules Coutan, auxquels s’ajoutent, en dehors de l’Académie, ceux
de MM. Lecomte du Nouy, Biard d’Aunet, Stanislas Meunier, Lionel Boyer,
etc.
Et voici encore quelques échantillons des injures qu’on continue
d’entendre:
«Tous les «pompiers» de l’Institut, gâcheurs de plâtre, forçats de
l’obscurité, bagnards de la médiocrité...»
«Mais ce blème troupeau que ronge l’envie et que la jalousie dévore,
n’est là que par surcroît.»
Dans un autre article, on appelle tous ces éminents artistes des zéros
néant; et l’on dit:
«Sous le nom imagé de «M. Zéronéant», j’ai tracé, l’autre jour, le
portrait idéal de ces bonzes, confits dans leur médiocrité et reluisants
de jalousie, que nous voyons se liguer contre Rodin dont la gloire
lumineuse et l’éclatant génie les aveuglent.»
Enfin, le même journal nous transporte chez les jeunes, et voici comment
on y traite ces artistes dont les noms sont honorés et appréciés du
public, comme vous savez.
Le Rembrandt du nouvel art--ce ne doit pas être le premier
venu--s’insurge et tempête «contre la bêtise bornée, l’incompréhension
volontaire--ce qui est le dernier mot de l’injure--des curés de l’art
officiel». Tous ces gens crient très haut leur mépris, leur colère
contre la campagne abjecte menée par les mercantis de l’Institut--vous
voyez qu’on ne distingue pas--par les pompiers du Grand-Palais contre
l’art français en la personne de son génie le plus intense.
«Alors que les agrandissements photographiques de M. Bonnat, les
chromos de M. Luc-Olivier Merson, dit-on encore, seront relégués depuis
longtemps dans les combles municipaux, les divagations des modernes et
ultra-modernes resteront comme les tablettes où s’inscrit l’histoire de
la prime jeunesse d’un siècle.
«Impressionnistes, cubistes et futuristes composent l’extrême-gauche
de l’art, en face des eunuques de l’Institut, ils sont jeunes,
débordants de vie et du désir de vivre cette vie selon leurs conceptions
artistiques.»
Et enfin, quelle est la sanction? Elle est bien simple:
«Il faut qu’à l’avenir des titres pareils ne puissent plus donner à
des êtres manifestement nuls le droit de parler et d’agir comme s’ils
étaient des hommes.
«C’est pourquoi, à tous les artistes qui ont eu à souffrir du contact de
ces Pharisiens de l’art, je propose une campagne pour la suppression de
l’Institut, et en particulier de l’Académie des Beaux-Arts, et le retour
à la nation des dons et legs dont ils ont bénéficié jusqu’à ce jour.
Prenons date.»