M. DE LAMARZELLE.--Moi aussi j’admire certaines de ses
œuvres, mais ce n’est pas une raison pour donner à leur auteur un
musée _in perpetuum_, avant que le temps ait consacré sa gloire et pour
faire en sa faveur une loi d’exception, une loi de privilège.
J’aborde la thèse de M. Lintilhac, ou plutôt l’exagération de cette
thèse. Voici ce que disent les partisans de Rodin quand on leur parle de
soumettre le maître au droit commun de tous les citoyens français et de
tous les artistes français: «On veut obliger le maître à prendre rang
dans la file des autres artistes, on ne reconnaît pas le droit du génie
à un traitement exceptionnel.»
L’objection vient tout de suite à l’esprit: il y a eu d’autres génies en
France que celui de Rodin: on les a fait attendre à la porte du Louvre,
il n’a jamais été question de leur donner un musée _in æternum_ de leur
vivant. Mais les génies n’existent pas devant la gloire de Rodin; devant
ce soleil les génies sont des lunes qui doivent s’effacer complètement.
Ecoutez le rapporteur lui-même de la Chambre des députés:
«Il est bien vrai que l’État qui accueille au Luxembourg les plus belles
œuvres des artistes vivants et qui offre la glorieuse hospitalité du
Louvre à celles que le temps a consacrées ne saurait concéder une partie
du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce
pays...»--c’est ma thèse--«...mais ils peuvent accorder cette faveur à
un génie unique, en retour d’un don unique».
Je ne veux pas multiplier les citations. M. Rodin est un génie, comme il
n’y en a jamais eu, un génie devant lequel tous les autres s’effacent.
Il faut faire une loi spéciale pour lui, parce qu’il n’y a jamais eu de
Rodin dans le monde et qu’il n’y en aura jamais d’autres.
Messieurs, on a cité, en me le reprochant, un article que j’ai publié
dans la presse, où j’ai traité de la «Rodinolâtrie».
M. LE RAPPORTEUR.--On ne vous l’a pas reproché, car vous êtes
le plus courtois des adversaires.
M. DE LAMARZELLE.--Pour montrer que je n’ai rien exagéré,
je veux répéter ici une seule phrase d’un vœu présenté au Conseil
municipal de Paris, et que je trouve dans le _Bulletin municipal
officiel_ du 6 avril 1914. M. Lampué, au nom de la 4e Commission
s’exprime ainsi:
«Messieurs, l’univers jalouse la France, parce que nous possédons le
plus prodigieux artiste que l’humanité ait jamais connu. Le Gouvernement
de la République méconnaît l’honneur que les dieux nous ont fait, en ne
chantant pas, comme il convient, le plus grand sculpteur que la terre
ait jamais produit.»
M. HERRIOT.--Soyez bon: ne lisez pas cela! Cela fait un tel
contraste avec votre raisonnement!