M. DE LAMARZELLE.--Je vais vous prouver le contraire, monsieur
le président de la Commission, et c’est justement ce sur quoi on n’a pas
encore assez appuyé.
Voici, en effet, ce que dit la donation: «Ces œuvres devront être
réunies dans un même immeuble de manière à former un ensemble complet
constituant la collection Rodin.»
Comme vous le dites fort bien, pendant vingt-cinq ans après sa mort,
l’hospitalité est assurée aux œuvres du sculpteur Rodin dans l’hôtel
Biron; mais, si l’État reprend l’hôtel, il est obligé de construire un
autre musée pour y mettre ses œuvres.
Donc, je ne me trompe pas lorsque je dis que c’est un musée consacré aux
œuvres de M. Rodin, _in æternum_, pour toujours.
L’État s’est réservé le droit, à toute époque, de reprendre l’hôtel
Biron, mais dans ce cas, il devra mettre préalablement à la disposition
de M. Rodin un local d’une superficie égale, aménagé à sa convenance,
pour y placer ses œuvres, et ce local sera édifié, aux frais de
l’État, dans les limites du jardin entourant l’hôtel Biron.
Je n’ai donc rien exagéré en disant que c’est bien un musée _in æternum_
que l’État constitue de son vivant pour les œuvres du sculpteur Rodin.
Voilà la question telle qu’elle se présente. J’ai dit que c’était un
privilège: il s’agit de se demander quel est le droit commun.
Ici, nous touchons à la seule question en litige: le droit commun, qui
est fondé sur cette vérité incontestable, que c’est le temps seul qui
donne la consécration aux œuvres du génie, quel que soit ce génie.
Alors, conformément à cette vérité, qui est de tous les temps, de toutes
les époques, nous avons le musée du Luxembourg où l’on met les œuvres
des artistes vivants, non pas pour les couronner encore, mais pour
mettre le public à même de les juger.
Dans ce musée, je le reconnais, l’État doit donner l’hospitalité à
toutes les écoles, à tous les artistes qui se sont affirmés d’une façon
ou d’une autre. Puis, nous avons le musée du Louvre, où les œuvres
des artistes n’entrent qu’après leur mort, c’est-à-dire lorsque le
temps, le seul juge, est venu consacrer leur talent.
Tous les artistes contemporains ont passé par là: Carpeaux, Chapu,
Barye, Dubois, Guillaume, Dalou, qui est regardé, non par l’école que
j’aime le plus, mais par vous tous, messieurs, comme le véritable
maître, le grand maître de la sculpture contemporaine.
A-t-on fait une exception de ce genre pour Dalou, pour Rude ou pour les
autres? Vraiment, je ne crois pas rabaisser M. Rodin en disant que tous
ces artistes, et particulièrement Dalou, le valaient.
Vous allez me dire: «Il n’est pas question de mettre Rodin au Louvre.»
Mais ce que vous demandez est bien pis que cela! Lorsque l’État, après
la mort des artistes, consent à placer leurs œuvres au Louvre, il
ne s’engage pas à les maintenir là in æternum, il conserve toujours le
droit de les déplacer, et vous savez qu’actuellement il y a, dans les
journaux artistiques et même dans les grands journaux de Paris, toute
une campagne pour demander que certaines œuvres disparaissent du
Louvre, parce que le goût a changé.
Dans l’espèce qui nous occupe, l’État s’engage, en vertu de la donation
qui a été faite et que nous allons accepter, à laisser à perpétuité les
œuvres de M. Rodin dans l’hôtel Biron ou dans celui qui sera élevé à
sa place.
Voici l’article 3 de la deuxième donation:
«M. Rodin aura, sa vie durant, etc., pour y exposer ses œuvres
à perpétuité...» Le mot y est. Voilà donc un privilège que nous
constituons à M. Rodin, en vertu de ce projet.
Mais il y a un autre privilège sur lequel je veux insister, qui est
peut-être plus exorbitant encore que celui-là.
Quand il s’agit de mettre une œuvre au Luxembourg ou au Louvre, il
y a une Commission qui juge si l’œuvre est véritablement digne
d’entrer dans l’un ou l’autre de ces musées.
Ici, pas de Commission. M. Rodin est seul juge de ce qu’il fera entrer
dans le musée Rodin.
M. Rodin est un génie, soit. Je ne contesterai pas ici, parce que je ne
tiens pas à me rendre ridicule, le talent de Rodin. Mais ne savez-vous
pas, comme tout le monde, qu’un génie commet quelquefois des œuvres
médiocres, parfois même au-dessous du médiocre? Nos plus grands génies
ne nous en ont-ils pas donné la preuve? Ne savez-vous pas que notre
grand Corneille a fait l’_Attila_?
M. HERRIOT.--Il reste le grand Corneille! (_Très bien! à
gauche_.)
M. DE LAMARZELLE.--Je ne dis pas le contraire, mon cher
collègue. Mais le bon Horace n’a-t-il pas dit lui-même au sujet
d’Homère: «_Quandoque bonus dormitat Homerus?_»
Il y a une chose non moins incontestable, c’est qu’une faiblesse des
plus grands génies consiste à aimer parfois ces œuvres-là plus que
les autres, et M. Rodin ne doit pas y échapper. Il doit avoir, lui
aussi, une prédilection pour ses œuvres moins bonnes; par suite,
l’État va être victime de cette prédilection pour ses enfants bossus.
(_Sourires_.)
Remarquez, du reste, que ses partisans les plus passionnés eux-mêmes
admettent très bien qu’il a des faiblesses. Je vous avoue que, dans
mon admiration pour cet artiste, je n’ai pas eu de chance! Je me
rappelle, il n’y a pas longtemps de cela, que, au moment où le projet
a été déposé, je suis allé revoir ses œuvres, et, devant un de nos
collègues, qui est un partisan absolu et sans réserve du projet, j’ai
dit: «Il y a là des œuvres que je crois contestables, mais il y en
a une au moins pour laquelle j’ai l’admiration la plus profonde: c’est
la statue du bourgeois de Calais.» Je suis horriblement mal tombé!
L’admirateur passionné de Rodin m’a répondu, en effet: «Avez-vous été
voir le groupe à Calais?» J’ai dit: «Moi, je n’ai vu que la statue qui
est là tout près de nous.» Il m’a répliqué alors: «Mon cher collègue,
il ne faut pas juger Rodin par le groupe des _Bourgeois de Calais_ vu à
Calais: il fait un effet épouvantable!» (_Rires à droite_.)