M. LE RAPPORTEUR.--Attendez! Que votre arithmétique est
impatiente. L’État a payé de ce prix l’hôtel et environ 37.000 mètres de
terrain, dont les deux cinquièmes, à peu près, ont été occupés par le
lycée Duruy. Il a donc payé trois millions et demi les 23.000 mètres de
l’enclos Biron, ce qui les met à 150 francs le mètre--lequel vaut 500
francs dans le quartier--et il a eu par-dessus le marché l’hôtel et la
chapelle. Pour l’hôtel, n’exagérons rien; sans doute, il a deux façades
élégantes, surtout celle du jardin, mais sa construction a été l’objet
de vives critiques de la part de l’historien de l’architecture, Jacques
Blondel, qui y signale les vices d’une construction hâtive, notamment
les porte-à-faux. Et puis, il n’y a plus guère que les murs, car
peintures, boiseries, et jusqu’aux rampes des escaliers, ont été mises
au pillage. Quant à la chapelle, toute moderne, elle est quelconque.
Or, ce sont ces deux immeubles seuls qu’occupera le futur musée Rodin;
le jardin sera ouvert au public, et M. Rodin n’aura que le privilège de
s’y promener en dehors des heures ordinaires d’ouverture. Dans l’hôtel
lui-même, il n’aura qu’une chambre, car ce n’est pas lui que l’État
logera, c’est son œuvre. Tel est ce contrat, qui est bien de l’espèce
_do ut des_, mais je souhaite, pour nos finances, que l’État soit invité
à en signer beaucoup de pareils.
La générosité du donateur est évidente à vos yeux, je pense, comme elle
l’a été à ceux de votre Commission des Finances, qui vient de conclure
au vote d’un crédit de 10.813 francs pour l’installation du futur musée.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ce n’est pas l’avis de M. Aimond: il y
a quelque temps, dans les couloirs, il m’a dit tout le contraire.
M. LE RAPPORTEUR.--Généralement, les bruits de couloirs
s’éteignent au pied de cette tribune. Mais, moi, je dois y faire
entendre l’opinion de la Commission des Finances, puisque j’en ai été
également le rapporteur; or, au sein de la Commission, le rapport
financier, que j’ai lu du premier au dernier mot, a été approuvé à
l’unanimité des membres présents.
Voilà, messieurs, la question d’affaire, elle vous apparaît--je
n’insiste pas--aussi bonne que possible...
_Un sénateur à gauche._--Très bonne!
M. LE RAPPORTEUR.--Mais pourquoi le donateur fait-il un geste
si magnifique? Par orgueil, disent ses détracteurs. Est-ce le mot juste?
Après un si vaste effort, où chacune de ses œuvres a partagé le
public en détracteurs acharnés et en admirateurs enthousiastes, après
des querelles d’école où, ni d’un côté ni de l’autre, on ne s’est piqué
de parler d’avance le langage de la postérité, le vieux maître, sentant
cette postérité toute proche, a été d’avis d’avoir un avant-goût moins
tumultueux de son jugement, en offrant au public des connaisseurs, et
même au grand public, la vue de l’ensemble de son œuvre, groupé en un
musée.
Plus heureux que l’écrivain, qui doit en appeler à une longue patience
des lecteurs, plus heureux que le musicien dont la composition exige
de coûteux interprètes, le sculpteur, comme le peintre, n’a besoin
que du regard qui fait justice et recrute vite les admirateurs pour
soulever l’équitable avenir contre les cabales éphémères. Rodin a voulu
profiter de cet avantage de son art. Il est avide de voir se poser sur
ses chefs-d’œuvre le regard admiratif du visiteur où luit un reflet
de gloire. C’est sa manière à lui de répéter le cri du vieux Corneille à
ses rivaux obscurcis et autour de lui croassant:
«Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit.»
Voilà pourquoi ce septuagénaire, devenu, d’humble artisan, grand
artiste, par la force du talent immanent et un demi-siècle de labeur
orageux et si longtemps misérable, vient, conduit par l’État, frapper à
la porte d’un petit temple de mémoire et dont il fait les frais.
Messieurs, c’est une gloire mondiale, née au pays de France, un
vieillard désireux avant de fermer les yeux où ont lui tant de visions
d’art, de les emplir d’une aube visible d’immortalité. Ouvrons-lui et
saluons. (_Vifs applaudissements à gauche et au centre._)
Tout le monde n’en est pas d’avis, vous venez de le voir. On craint,
dit-on, de créer un précédent encombrant. Vraiment? On craint de
rencontrer trop souvent, au bout de la carrière d’un artiste, l’accord
d’une pareille générosité et d’un pareil talent? Ah! messieurs,
c’est prévoir de bien loin l’embarras des richesses: en l’espèce,
l’encombrement n’est pas plus à craindre que la ruine. (_Sourires et
applaudissements._)
L’argument est-il bien sérieux et faut-il s’y arrêter davantage? Votre
attitude indique que non et j’arrive à un autre encore moins dépouillé
d’artifice.
Parlons net. Si le musée projeté ne devait pas occuper un ancien
établissement congréganiste, est-ce que sa création soulèverait ici les
objections que vous venez d’entendre?
M. DE LAMARZELLE.--Je veux bien accepter ce débat, mais il ne
devrait pas s’ouvrir quand l’ennemi est encore à Noyon. Je ne le crains
pas. Si vous l’engagez je vous suivrai.
M. LE RAPPORTEUR.--C’est vous-même qui avez dit que vous
ne laisseriez pas échapper cette occasion de porter la question des
congrégations à la tribune. J’ai, dans mon dossier, l’article.
M. DE LAMARZELLE.--Si vous le voulez! Vous pouvez lire mon
article.
_Voix nombreuses._--Lisez! Lisez!