M. GAUDIN DE VILLAINE.--Messieurs, si je crois devoir rappeler
brièvement ces souvenirs, c’est qu’ils ont un intérêt d’entière
actualité.
Donc, le 13 décembre 1909, je recevais un long manuscrit anonyme dont
je pus, dès le lendemain, constater l’exacte sincérité. Ce dossier me
révélait tous les dessous de la question du Sacré-Cœur que j’ignorais
et, de plus, me prévenait que la vente de l’immeuble était fixée à cinq
jours de là, au 18 décembre 1909, soit par lots, soit ensuite dans son
ensemble, s’il se trouvait acquéreur assez robuste.
Que me dictait dès lors le bon sens? C’était tout simplement de
m’adresser aux ministres compétents d’alors pour savoir où en était la
question et pour rechercher si la pensée du Gouvernement était de sauver
ce beau domaine du morcellement et de la pioche des démolisseurs. Je
m’adressai au ministre des Finances, puis au sous-secrétaire d’État
des Beaux-Arts d’alors, et j’acquis la conviction que le Gouvernement
n’avait rien prévu, ne voulait rien prévoir et se désintéressait
complètement des suites de cette mise en vente. _(Mouvements divers.)_
M. BRAGER DE LA VILLE-MOYSAN.--C’est malheureusement l’habitude
des gouvernements.
M. GAUDIN DE VILLAINE.--Ainsi, ce que j’appellerai la bande
noire allait faire son office là, comme «aux Oiseaux», à «l’Abbaye
aux Bois», et autres lieux. Là encore, tout était prêt, après entente
étroite entre les grands profiteurs sémites de la liquidation des
congrégations religieuses.
Je sais, messieurs, qu’à la suite de mon intervention, on a fait courir
certaines légendes tendant à en diminuer l’opportunité, et l’une d’elles
même me vint d’un côté où je ne l’attendais pas. On a cherché à faire
croire--illusion douloureuse!--qu’au dernier moment se fût produite
telle intervention quasi providentielle qui ramènerait les choses à leur
état primitif.
C’était une illusion enfantine de plus, hélas!
Là, comme dans d’autres circonstances similaires, les positions
étaient prises et les autorités ecclésiastiques auraient été jouées au
«Sacré-Cœur» comme elles l’avaient été pour «les Oiseaux», «l’Abbaye
aux Bois» et autres spoliations similaires. _(Très bien! très bien à
droite.)_
Pour «les Oiseaux» et «l’Abbaye aux Bois» toute la bande des associés
s’était effacée après accord, laissant le champ libre à M. Cahen,
flanqué de son opérateur Lœve, et ainsi avaient été adjugés, pour
une somme relativement minime, des immeubles d’une importance et d’une
valeur infiniment plus considérables. C’était la première vague des
«nouveaux riches», ceux du temps de paix. _(Sourires.)_
Le 18 décembre 1909, il devait en être de même: toute la bande
s’effaçait devant M. Bernheim--sauf erreur!--qui, sans mon intervention
à la tribune et la résistance du Sénat, aurait acquis l’immeuble du
Sacré-Cœur, quelques jours après, pour 4 ou 5 millions, alors qu’au
dire des experts les plus autorisés, la valeur de cet immeuble dépasse
15 millions. A l’heure actuelle, les Parisiens verraient, à, l’angle de
la rue de Varenne et du boulevard des Invalides, un lot de constructions
bizarres, d’une laideur ultra-moderne, comme celles qui déshonorent
aujourd’hui le carrefour de la rue de Sèvres et du même boulevard des
Invalides.
Mais le Sénat, et je l’en remercie encore une fois, en décida autrement
le 14 décembre 1909. (_Mouvements divers._)
Cette séance du 14 décembre 1909, messieurs, fut à la fois pleine de
surprises et d’imprévus par ses à-côtés, par son développement, par son
dénouement.
Aussitôt ma demande d’interpellation déposée, sollicitant l’ajournement
de la mise en vente de l’immeuble du Sacré-Cœur, avant même que notre
honorable président en eût donné connaissance au Sénat, j’étais invité,
par M. le garde des sceaux d’alors, à aller conférer avec lui, dans les
couloirs du Sénat.
Là, tous les arguments pour me décider à renoncer à mon projet
d’interpellation furent mis en œuvre: intimidation, séduction,
séduction surtout! J’allais me compromettre ou tout au moins me diminuer
dans un débat sans issue! Le gouvernement était dessaisi par le
séquestre. Que pouvait-on répondre? Et pourtant, on voulait répondre,
ne serait-ce que par déférence pour le Sénat et courtoisie envers moi!
«Allons, il fallait écouter un bon conseil, tout de sympathie... mais
oui, de sympathie réelle pour mon caractère, pour son indépendance, pour
son inexpérience peut-être!» (_Sourires._)
Ah! l’honorable M. Briand s’y connaît en matière de séduction, son
éloquence se fait si douce et si persuasive... Néanmoins, je maintins
mon interpellation!
Ce fut à la fois épique et cocasse.
Par trois fois, M. le ministre et moi prîmes la parole, et à mesure
que la discussion s’étendait, à notre étonnement commun, je constatai
que la majorité du Sénat, que j’eusse supposée favorable à la thèse
du Gouvernement, se faisait de plus en plus réservée, froide et même
hostile devant l’insistance ministérielle. (_Mouvements divers._) Puis,
ce furent, à droite, mes honorables collègues MM. Riou et Jénouvrier--ce
dernier surtout--qui m’apportèrent le concours de leur talent et de leur
science juridique. Enfin, à gauche, l’honorable M. Strauss, dont je
n’eusse osé escompter l’intervention favorable à ma thèse, en plaidant
la nécessité de conserver à ce quartier de Paris un vaste terrain libre,
aéré et salubre, enlevait définitivement la décision du Sénat.
Le Gouvernement lâchait pied, malgré «l’ordre du jour» d’usage et de
consolation l’assurant de la confiance de la haute assemblée.
Celle-ci avait nettement exprimé sa volonté:
1º Que la vente fût différée;
2º Que l’État étudiât les voies et moyens d’acquisition.