M. LÉON BÉRARD.--J’ai été mis très courtoisement en cause par
mon honorable ami M. Breton. Je demande la permission de lui répondre
avec la même modération et la même courtoisie.
M. Breton a dit que si je rééditais ici les explications que j’ai eu
l’honneur de fournir à la Commission de l’Enseignement sur les origines
du projet d’affectation de l’hôtel Biron à un musée Rodin, cela
suffirait à faire rejeter le projet de loi qui nous est aujourd’hui
soumis par le Gouvernement. Il n’en est rien et c’est là-dessus que je
voudrais m’expliquer.
Après les observations de M. Breton, deux questions vous sont en réalité
soumises: celle de l’affectation d’un immeuble, propriété de l’État,
à la conservation des œuvres qui lui sont données par M. Rodin, et
celle de savoir quelles directions il convient que l’État donne à l’art
français.
M. Breton estime que Rodin a engagé cet art dans des voies de perdition
et que c’est une manière de scandale que de consacrer législativement
son œuvre et son action en acceptant la donation qu’il veut bien nous
faire.
Moi, messieurs, j’estime que Rodin est un très grand artiste. (_Très
bien! très bien! sur plusieurs bancs._) Je le dis, veuillez le
remarquer, sans aucune frénésie dithyrambique; je ne compare Rodin ni
au Dieu de la Genèse, ni à Pascal, ni à Victor Hugo, car vous savez que
toutes ces comparaisons ont cours dans une certaine critique d’art,
lorsqu’il s’agit d’artistes discutés... Non, je dis simplement, avec
une conviction profonde et tranquille, que Rodin est un grand artiste.
(_Très bien! très bien!_)
M. Breton pense, sans doute, un peu différemment. Et il est clair que la
Chambre n’est pas appelée à trancher aujourd’hui ce différend. Ce que
j’en veux retenir, c’est que des conflits de même nature, et tout aussi
irréductibles, surgiront chaque fois que nous nous mêlerons de régenter
l’art dans les conditions où nous y invitent M. Breton et son allié
d’un instant, l’honorable M. Jules Delahaye, que je m’excuse de faire
attendre à la tribune.
M. JULES-LOUIS BRETON.--Je demande, au contraire, que le
Gouvernement et le Parlement n’interviennent pas dans cette question.
M. LÉON BÉRARD.--Monsieur Breton, vous avez indiqué très
nettement que ce qui vous choquait dans le projet du Gouvernement, que
j’appuie, c’est que Rodin avait donné, sinon de mauvais conseils, du
moins de mauvais exemples à l’art français.
Eh bien! puisque vous avez abordé ce sujet des rapports de l’art et
de l’État, je vais vous faire, monsieur Breton, une concession qui ne
sera pas pour déplaire à M. Delahaye. Je conviens qu’il fut un temps,
sous la monarchie, où l’art officiel a rendu de glorieux services à
l’art tout court et qu’ils se sont confondus, en matière d’architecture
et d’art décoratif, surtout aux plus grandes et aux plus brillantes
époques. Cela a tenu beaucoup moins--monsieur Delahaye, ne vous hâtez
pas de triompher--(_Sourires_) aux institutions politiques qu’à l’état
des mœurs publiques et à la constitution de la société. Il y avait
alors des corporations où les artistes apprenaient leur métier et une
clientèle extrêmement restreinte qui était, d’ailleurs, une élite et aux
besoins de laquelle il s’agissait, pour les artistes, de satisfaire.
Aujourd’hui et depuis cent ans, nous sommes en liberté, avec les
bienfaits et les inconvénients que le régime comporte.
Il y a dispersion du goût et des tendances en matière d’art. Ce n’est
plus l’affaire de l’État d’exercer en ce sujet le pouvoir spirituel. Et,
voici ce qu’à ce propos je veux dire à M. Breton: si la République ne
peut pas rendre, par l’art officiel, les mêmes services que la monarchie
absolue, elle a, du moins, le devoir de se montrer aussi libérale que la
monarchie constitutionnelle.
Jamais, à l’époque des grandes batailles entre classiques et
romantiques, la Restauration ne s’est mêlée dans ce conflit. Sous
Louis XVIII, à l’occasion du même salon de peinture, le Gouvernement a
décoré M. Ingres et acheté à M. Eugène Delacroix son premier tableau.
Louis-Philippe qui n’aimait pas beaucoup Eugène Delacroix et qui, malgré
la finesse de son esprit, ne le comprenait peut-être pas très bien,
Louis-Philippe n’a pas cessé d’encourager ce grand peintre, notamment
en lui faisant la commande du magnifique plafond qui orne notre
bibliothèque.
Je vous demande, monsieur Breton, d’être aussi libéral, en art, que
Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe. (_Rires et applaudissements._)