--Ah! celui-là était un rude homme, incisif et orgueilleux de sa
pauvreté. Il la portait comme un panache. Il était plein d’amertume,
sans doute, mais il réservait son fiel pour les gens et les choses
médiocres de son époque. Nul n’admirait avec plus d’enthousiasme ce
qui était admirable! Quand j’ai gravé son portrait, j’ai eu une joie
profonde en cherchant à rendre ce masque résolu, entêté et tout empreint
d’une coléreuse franchise!
--Et Puvis de Chavannes?
--C’était un homme du monde accompli. Un régal, aux réunions du Comité
de la Société Nationale, que de rester pendant des heures avec lui. Dans
ce temps-là, à cause de lui, je ne manquais pas une des séances de notre
Comité. J’étais heureux à la pensée que j’allais retrouver l’artiste
que j’admirais le plus et un homme d’une telle parfaite distinction.
On ne lui a pas encore rendu tout l’hommage auquel il a droit, avant
tous les autres peintres de son temps. A Lyon même, sa ville natale, on
lui a trop manqué d’égards, on l’a traité indignement; peut-être parce
que Paris avait commencé; Paris, qui, sans les vigoureuses batailles
de Dalou, n’aurait peut-être possédé aucune décoration de cet illustre
maître!
--Mais vous avez aimé beaucoup d’autres artistes de votre temps?
--Sans doute! Vous avez vu chez moi des toiles de Corot, de Claude
Monet, de Carrière, de Renoir, de Raffaëlli, et de quelques autres. Et
si je n’ai pas des Cézanne, j’ai des Van Gogh, dont le _Portrait du père
Tanguy_, l’ancien marchand de couleurs de la rue Clauzel: c’est Mirbeau
qui me l’a fait acheter.
--C’est une belle opération!
--C’est surtout parce que le tableau me plaisait que je l’ai acquis. Je
suis collectionneur; mais je n’entends goutte au métier de spéculateur.
Sans quoi, aussi clairvoyant que les autres, j’aurais, maintenant, _en
cave_, des Degas, des Cézanne, des Lautrec et bien d’autres artistes
cotés, qui, pour moi, également, n’étaient pas inaperçus!
--Bracquemond, n’est-ce pas? et Fantin, furent de vos amis?
--Oui! et Falguière aussi et bien d’autres encore! Mais autant
Bracquemond et Falguière aimaient à plaisanter, autant Fantin se tenait
toujours dans un mutisme grave. Il est mort, celui-ci, très découragé,
très écœuré de son époque. Encore une mémoire qui n’a pas tous
les fidèles qu’elle mérite!... Il a fini, comme nous finirons tous,
d’ailleurs, comme un isolé, et un peu trop bousculé, peut-être, par la
génération qui le suivait. Bah! chacun son temps!
--Vous avez fait aussi de la peinture, à vos débuts?
--Oui! à Paris, d’abord, chez un vieux peintre qui consentait à
accueillir dès les premières heures du matin l’adolescent que j’étais
alors. Je travaillais ainsi avant d’aller prendre mon gagne-pain chez un
ornemaniste. Un peu plus tard, pendant mon séjour à Bruxelles, après la
guerre, je me remis à faire de la peinture. Je fis des paysages du bois
de la Cambre, notamment,--et aussi des tableaux, vus au musée, que je
m’exerçais à reproduire chez moi, de mémoire. Ça allait tant bien que
mal! Quand mes souvenirs me faisaient par trop défaut, je courais au
musée, et je revenais avec de nouvelles notes. Mais ce ne fut tout cela
en somme qu’un passe-temps. La sculpture me tenait bien autrement!
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Le vent s’était élevé. Des fleurs s’envolèrent des arbres. Et le soleil
dorait, sous le péristyle, la poitrine d’_Adam_, le premier homme, que
Rodin a, lui aussi, recréé dans la force éphémère de la vie...
* * * * *
Nous eûmes beaucoup d’autres entretiens avec Rodin, à Meudon. Mais nous
confessons ingénument que rien n’égala en pittoresque l’histoire de ses
rapports avec la Ville de Paris.
Car on sait que la Ville se targue d’être, elle aussi, comme l’État,
la protectrice des arts et des artistes. Par la voix, non du canon
d’alarme, mais simplement des membres de la quatrième commission,
elle régente l’Art; elle commande; elle achète; et qu’est-ce qu’elle
commande? et qu’est-ce qu’elle achète?
Du reste, comment pourrait-elle commander? comment pourrait-elle
acheter? Certes, je ne veux pas injurier ici les honorables membres
qui composèrent hier et ceux qui composent aujourd’hui l’illustre
_quatrième_. Je veux bien croire que, le président compris, elle
fut et elle est composée de gens fort bien intentionnés; mais quel
crédit, vraisemblablement, peut-on accorder à des braves gens qui,
sortis à peine de fabriques de guano, de boyauderies et d’ateliers
de chapellerie, veulent, conjointement avec un chef de bureau des
Beaux-Arts, attribuer des hiérarchies artistiques, supputer le véritable
apport d’un Rodin ou d’un Renoir? Comment s’intéresser aux touchantes
niaiseries édictées par ces édiles? C’est fort impossible! Ce serait
même tout à fait déraisonnable que de l’essayer! Egouts, tinettes
volantes ou stables, je n’en disconviens pas, voilà leur raison d’être!
Là, et en cela, ils s’y connaissent!
Voyez, en effet, ce qu’ils font pour les fêtes officielles. Ils sont
tellement sûrs de leur incapacité, qu’ils confient une fois et pour
toutes à un entrepreneur le soin d’élever des mâts et des écussons.
Alors, n’est-ce pas? pourquoi veulent-ils, quand même, «s’occuper
d’art», comme ils disent. Et ils s’en occupent, et avec emphase, et avec
un viril acharnement!
Présentement, l’honorable Lampué fait rire aux larmes avec sa lettre
annuelle, macérée dans l’extrait d’esprit le plus subtil et le plus
joyeux? N’est-il pas un extraordinaire boute-en-train. Et quelle
jeunesse! et quelle foi! Et, pourtant, le sieur Lampué ne nous rajeunit
pas, hélas! Nous le voyons encore, pour notre compte, tandis que, très
cacochyme déjà, il venait à l’école des Beaux-Arts pour essayer de
nous vendre, ponctuel colporteur du pseudo-classique, de vaines et
désobligeantes photographies!
Il fut un temps où Rodin se trouva aux prises avec cette immortelle
_quatrième_. Il rêvait alors de donner tout son génie à la Ville; de la
gratifier d’admirables statues! Mais, en ce temps-là, la _quatrième_
était présidée par un ex-cordonnier, dont je veux taire le nom, qui
entraînait les artistes tambour battant.
Il est vrai que si on ne leur donnait que des prix de famine, on
n’exigeait d’eux que des besognes vaines. Rodin ne pouvait vraiment,
dans ces conditions-là, plaire!
Tout de même, un jour, il se trouva en présence du cordonnier-président,
qui lui tint à peu près ce langage:
«Monsieur, on vient de me dire que vous avez du talent! Çà, je le verrai
bientôt, car je suis un connaisseur, moi! Eh bien! il faudrait, à essai,
nous fabriquer quelque chose dans les... un mètre, un mètre cinquante!
Les esquisses, moi, je ne m’en soucie pas! J’aime une chose fignolée,
finie, poussée à fond! Tenez, je reçois tous les mardis; venez chez moi
un matin, je vous montrerai ma galerie. J’ai tous les maîtres; j’ai
une peinture de M. Cabanel et une autre de M. Cormon. Il faut que vous
connaissiez cela! Mais, auparavant, exécutez votre «œuvre». Tenez,
apportez-la ici, dans un mois!»
Et le président-cordonnier se leva.
Rodin modela pour la façade de l’Hôtel de Ville une statue perdue au
milieu de toutes les autres; et il s’en tint là. Il ne put jamais
trouver le courage de visiter la galerie du bouif municipal. Ce fut le
motif de son exclusion à vie de toutes les commandes aussi municipales
qu’officielles.
Cette histoire, je dirais à la Boquillon, si un génie n’y était
pas mêlé,--et que j’ai écourtée,--je la donne comme rigoureusement
authentique. Elle montre pleinement dans quelle irréfrénable imbécillité
culbute la Ville, quand, par ses représentants, elle se veut mêler d’une
autre chose que de sa voirie ou de ses promenades et plantations.
[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSÉE]
D’ailleurs, songez que les bureaux artistiques de l’Administration
préfectorale n’étaient pas moins ahurissants! Bouvard en était le
Pape Jules II, et un sieur Maillard, le divin Bramante! A eux deux,
Paris, sous leurs lois et décrets, fétidait dans la laideur la plus
dévorante. Le préfet, lui, les regardait, l’œil languissant, et il
ne se demandait qu’une chose: à savoir pourquoi on lui avait réservé,
à lui, dans son appartement particulier, les tristes fresques de Puvis
de Chavannes, un peintre qui n’était pas drôle, assurément! tandis
que, là-bas, dans la salle des fêtes, collé au plafond, un attelage de
bœufs, grandeur nature, évoquait, par sa terreuse couleur et par son
fumier, la bonne odeur des champs et le repos au milieu de la nature!
Mais Rodin n’avait pas été traité par l’État d’une façon plus décente.
J’espère bien qu’un jour il sera possible, sur ce sujet, de raconter
d’incroyables anecdotes.
Rodin peut vendre ses _Bourgeois de Calais_, son _Balzac_, son _Buste
de Dalou_, son _Appel aux armes_, etc...., etc., à l’Amérique, à
l’Angleterre, à l’Italie, à la Colombie, à la Chine, aux îles de la
Sonde, aux Canaques et aux habitants de la Terre de Feu,--mais pas à la
France! La France-État ne veut pas _acheter_ des œuvres de Rodin!
Elle en possède, cependant, quelques-unes! Oui, parce que
Dujardin-Beaumetz les a obtenues pour rien, _au prix du bronze_.
Evaluez, au contraire, toute la carrière de plâtras et de marbre, tout
le dépôt de bronzes que l’État, pendant ce temps, a acheté aux députés
et aux sénateurs, rongés par les sculptiers!
Aussi, visiteurs à Meudon, écoutez ce salutaire conseil: «Devant Rodin,
ne le comparez jamais à Michel-Ange. Pourquoi? Pour ceci, uniment: outre
que toute comparaison d’homme à homme est le plus souvent absurde,
Michel-Ange a eu, lui, des commandes. Les papes avaient senti sa force,
son génie; tandis que la France et ses ministres ont toujours ignoré
Rodin.»
Sur six cents députés (combien sont-ils, exactement?), il n’y en a pas
dix, parmi les moins ignares, qui soient capables de dire les noms de
cinq œuvres capitales de Rodin. Alors pourquoi se mêlent-ils encore,
ceux-là, de vouloir diriger les Beaux-Arts? Qu’ils se cultivent donc,
d’abord!
* * * * *
Heureuse diversion à toutes ces misères, Rodin a son travail--puis ses
voyages.
Il a déjà cheminé à travers la France; il fut maintes fois en Belgique,
en Hollande, en Angleterre, en Espagne, en Italie. Il n’a jamais été
le notoire passager de l’Atlantique, et, cependant, il n’ignore point
quelle triomphale réception lui serait offerte aux États-Unis, où toutes
ses principales œuvres pavoisent les musées, où des salles entières
lui sont consacrées au musée métropolitain, à New-York.
En Angleterre,--où l’on vient d’inaugurer, à Londres, une réplique de
ses _Bourgeois de Calais_, Rodin, qui est membre de nombreux clubs
artistiques anglais (du reste, il est reçu par toutes les Académies
d’art d’Europe),--en Angleterre, Rodin rencontra Whistler et Alphonse
Legros, le peintre graveur français. Par ce dernier, il grava à la
pointe sèche, et d’une telle manière, qu’il surclassa tout de suite
tous les graveurs. Legros, le premier, en conçut quelque jalousie;
car, ayant été, lui, contraint par la misère de s’expatrier, il ne
pardonnait pas à un autre artiste de réussir, et surtout de s’imposer à
Paris, seule ville, répétait-il, qui pouvait distribuer de la gloire.
Et puis Rodin était décoré, et lui, Legros, il attendait vainement
cette «remarque-là», à épingler, cette fois, non plus sur la planche de
cuivre, mais sur le revers de son veston. Il mourut de cette faiblesse,
aigri, enragé contre les Anglais qui, pourtant, lui avaient assuré un
enviable sort.
Quant à Whistler, il était trop haut seigneur pour accorder plus qu’une
parcelle de son amitié; et, dans les chambres bizarrement décorées de
sa demeure, il vivait comme une idole enfumée par tous les encens. Ce
n’était pas là attitude au goût de Rodin, et Whistler, lui, ne resserra
point des relations qui flattaient si peu son orgueil.
A Prague, Rodin monta au Capitole des étudiants. Banquets, concerts,
fêtes, rien ne fut réservé. On le privait seulement de dîner, parce
qu’il devait, pendant tout le banquet, signer des centaines de
photographies, jusqu’à des reproductions de ses œuvres, humbles
hommages des journaux illustrés.
La Belgique, elle, demeure le fervent souvenir de ses premières années
d’âpre labeur. Souvent, il vous a revu, pays qu’il ne cesse point
d’exalter; et vous, Bruges, Anvers, Gand, Malines,--et vous aussi
toutes les forêts qui bâtirent en sa jeunesse défaillante, surmenée, un
organisme de solide compagnon.
L’Espagne est une plus mystérieuse séductrice d’âmes; Rodin en subit
l’envoûtement en la compagnie du peintre Zuloaga, pendant un voyage en
automobile à travers la Castille et l’Andalousie; avec cet émoi des
danses de gitanes et ce regret aussi qu’elles ne fussent point nues,
comme de belles fleurs de chair tournoyantes.
Aussi, aux bords de la Méditerranée, flambe l’Italie, terre préférée,
éternelle convoitée.
Cet ardent amour de Rodin, l’Italie de ses paysages, l’Italie de
ses musées! Des Alpes à la baie de Naples, Rodin a crié partout son
admiration, exhalé sa joie. Il a chanté Turin, Milan, Gênes, les lacs
italiens, Vérone, Venise, Bologne; il a, pèlerin passionné, parcouru la
Ligurie, la Toscane, l’Ombrie; il a dévotieusement aimé Livourne, Pise,
Florence, Terontola, Sienne, Pérouse, Orvieto et Foligno; il a nourri
dans Rome ses plus amères douleurs; il s’est livré à la turbulente
gaieté de Naples et aux odorantes joies de Caserte et de Pouzzoles,
d’Ischia et de Capri.
Mais quel hôte surtout des musées! De quels regards furieusement
interrogateurs Rodin dévore les œuvres de Giotto et de Cimabuë,
les sculptures de Jacopo della Quercia, de Donatello, de Ghiberti, de
Giovanni Pisano, les fresques de Masaccio, de Fra Angelico!
Il va, il brûle sa route, enfiévré, avide de tout voir. Il s’arrête
devant vous, della Robbia, Desiderio da Settignano, Antonio Rossellino,
Mino da Fiesole. Les cyprès et les pins, dans la campagne, il les
contemple ainsi que des bornes de repos; il a les yeux brûlés de tout ce
qu’il a vu et retenu. Tant de beauté l’oppresse. Il respire lentement du
haut des collines.
Mais il faut admirer encore, s’enivrer toujours. Voici Ghirlandajo,
Sandro Botticelli, Piero della Francesca, Signorelli, Benozzo Gozzoli,
Paolo Uccello, Filippo Lippi, Agostino di Duccio, Verrocchio, puis les
architectes Benedetto de Majano, Palladio,--et encore Léonard de Vinci,
Benvenuto Cellini, Jean Bologne. Comme un autre Isaac Laquedem, le
pèlerin passionné court maintenant vers d’autres maîtres: Giorgione,
Titien (une idole!), Raphaël, Michel-Ange, Bramante, Brunelleschi,
Gentile da Fabriano, Pérugin, Pinturrichio, Sodoma, Corrège, Pisanello,
Mantegna, Jacopo Bellini, Carpaccio, Tiepolo, Tintoret, Véronèse et
cette autre idole: le Bernin.
Et il y a tant encore de musées d’antiques; une autre forte passion.
Aussi, Rodin vit d’inégalables heures dans la collection du Vatican,
l’incomparable. Il regarde, il contemple; il emportera au plus
profond de sa mémoire les chefs-d’œuvre si désirés dans le musée
Pio-Clementino, dans le musée égyptien, dans la salle du Bige, dans la
galerie des Candélabres, dans le musée étrusque, dans la salle ronde,
dans la galerie des statues, dans la salle des bustes, dans le cabinet
des masques, dans la cour du belvédère, dans le musée Chiaramonti et
dans le Braccio Nuovo; et, quand Rodin quittera le divin musée, il se
dirigera, de lui-même, vers la place de Saint-Pierre in Montorio, d’où
apparaît, en une splendeur enchantée, la Ville, la Ville des Villes:
Rome.
[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSÉE]
Voici pêle-mêle de l’eau, du ciel et des formes de pierres, de coupoles,
de dômes et de tours!
Des yeux ardemment contemplatifs se posent sur le Tibre, sur Saint-Paul
hors les murs, et, en avant du mur d’enceinte, sur le mont Testaccio,
la pyramide de Cestius et la porte Saint-Paul. Puis, ces yeux
considèrent l’Aventin, où s’élèvent les églises Sainte-Marie-Aventine,
Saint-Alexis, Sainte-Sabine et Saint-Anselme. Puis s’érigent des
monts, des villas et encore des églises, avec, dans le lointain, les
Abruzzes. Voici le Palatin, puis le Colisée, les trois arcades de
la basilique de Constantin, le Capitole avec le palais Caffarelli
et l’église d’Aracœli. Majestueux, les deux dômes et la tour de
Sainte-Marie-Majeure s’imposent maintenant, puis, le palais royal
du Quirinal, la colonne Trajane et l’église du Gesu, avec son
dôme, qui surgissent de ce chaos tantôt comme voilé, tantôt comme
poudré de lumière. Sur le Pincio, les yeux ardemment contemplatifs
découvrent la villa Médicis, si hostile, et, là-bas, non loin du
Tibre, le palais Farnèse qui n’est pas plus hospitalier. Et les yeux
regardent encore des croupes de monts, et le château Saint-Ange, et
Saint-Jean-des-Florentins, et le mont Mario, et la villa Mellini,
jusqu’au moment où ils arrêtent leur méditation extasiée sur le dôme de
Saint-Pierre!
Que de souvenirs! Que de fois Rodin est venu là, en songeant à une
installation possible dans Rome; de longues années de travail en paix,
en ignorant tout si aisément du monde, puisque les dieux: Titien,
Michel-Ange, les Antiques seraient là, toujours, à ses côtés!... Il eût
pu être, lui aussi, directeur de l’Académie de France à Rome, sans la
pesante hostilité de son génie! Il eût exécuté, alors, sans doute, cette
statue équestre qu’on ne lui demanda jamais, et qui fut un de ses rêves
tenaces!... Mais aussi il le sentait, Paris et la France ne se peuvent
oublier ainsi.
La France! tout son charme, toute sa puissance, toute sa beauté! Rodin
ne vient-il pas de célébrer tout cela dans son livre consacré aux
églises françaises.
Ce livre qu’il a conçu avec la plus durable joie, avec un culte
enthousiaste, nous n’ignorons pas qu’il fut longtemps en préparation,
qu’il fut amené à terme, après avoir été choyé et caressé pendant de
lentes rêveries. Et, sans souci de sa fatigue, de ses lourdes années
glorieuses, nous avons vu Rodin toujours prêt à partir à l’improviste
pour visiter une église ou revoir quelque détail encore imprécis dans sa
mémoire. Il a été, lui, le véritable pèlerin, l’auguste visiteur tout
chargé d’admiration et de reconnaissance. Ah! historiens, commentateurs,
découvreurs de bribes, coupeurs en quatre de graines architecturales,
vous n’avez jamais retrouvé «l’âme errante» des cathédrales! A Rodin
qui l’a tant aimée, c’est seulement à lui qu’elle s’est donnée. Aussi,
quel que soit votre sort de demain, majestueuses nefs, superbes fleurs
d’oraisons, et votre destinée à vous, chères églises dolentes, penchées
si bas vers la terre, pauvres vieilles que ne soutiennent plus les
prières, vous vivrez toujours dans le livre de cet homme, qui vous aima
plus--et mieux que nous tous,--et qui vous chanta avec des épithètes et
des mots de brûlant amour!
Des chambres d’auberge, d’hôtel humble, le recevaient au cours de ses
voyages; c’est là qu’il oubliait sa richesse, les vanités de la gloire,
pour vous chérir mieux, plus près de votre cœur, douces églises de
Chartres, d’Amiens, de Reims, de Champeaux, de Limay, d’Etampes, de
Beaugency, de Noyon, d’Ussé, de Loudun, de Montrésor, de Vétheuil,
d’Ancy-le-Franc et de Quimperlé! Celles-ci et beaucoup d’autres encore;
toutes les pastoures du pays de France.
* * * * *
Rodin, lui qui a chéri tellement le mouvement! Il convenait de donner,
parmi quelques-uns de ses dessins dans ce livre reproduits, une de
ces petites gazelles cambodgiennes, danseuses du roi Sisowath, qui
l’émerveillèrent, au cours de l’année 1906, et qui furent gratifiées
par lui de cette couronne d’hommages (_Rodin, les cathédrales de
France_):
«Entre deux pèlerinages à Chartres, j’avais vu les danseuses
cambodgiennes; je les avais assidûment étudiées, à Paris (au Pré
Catelan), à Marseille (à la villa des Glycines), le papier sur les
genoux et le crayon à la main, émerveillé de leur beauté singulière
et du grand caractère de leur danse. Ce qui surtout m’étonnait et
me ravissait, c’était de retrouver dans cet art d’Extrême-Orient,
inconnu de moi jusqu’alors, les principes mêmes de l’art antique.
Devant des fragments de sculpture très anciens, si anciens qu’on
ne saurait leur assigner une date, la pensée recule en tâtonnant à
des milliers d’années vers les origines: et, tout à coup, la nature
vivante apparaît, et c’est comme si ces vieilles pierres venaient de
se ranimer! Tout ce que j’admirais dans les marbres antiques, ces
Cambodgiennes me le donnaient, en y ajoutant l’inconnu et la souplesse
de l’Extrême-Orient. Quel enchantement de constater l’humanité si fidèle
à elle-même à travers l’espace et le temps! Mais à cette constance il
y a une condition essentielle: le sentiment traditionnel et religieux.
J’ai toujours confondu l’art religieux et l’art: quand la religion se
perd, l’art est perdu aussi; tous les chefs-d’œuvre grecs, romains,
tous les nôtres, sont religieux. En effet, ces danses sont religieuses
parce qu’elles sont artistiques; leur rythme est un rite, et c’est la
pureté du rite qui leur assure la pureté du rythme. C’est parce que
Sisowath et sa fille Samphondry, directrice du corps de ballet royal,
prennent un soin jaloux de conserver à ces danses la plus rigoureuse
orthodoxie, qu’elles sont restées belles. La même pensée avait donc
sauvegardé l’art à Athènes, à Chartres, au Cambodge, partout, variant
seulement par la formule du dogme; encore ces variations, elles-mêmes,
s’atténuaient-elles, grâce à la parenté de la forme et des gestes
humains sous toutes les latitudes.
«Comme j’avais reconnu la beauté antique dans les danses du Cambodge,
peu de temps après mon séjour à Marseille, je reconnus la beauté
cambodgienne à Chartres, dans l’attitude du Grand Ange, laquelle n’est
pas, en effet, très éloignée d’une attitude de danse. L’analogie entre
toutes les belles expressions humaines de tous les temps justifie
et exalte, chez l’artiste, sa profonde croyance en l’unité de la
nature. Les différentes religions, d’accord sur ce point, étaient
comme les gardiennes des grandes mimiques harmonieuses, par lesquelles
la nature humaine exprime ses joies, ses angoisses, ses certitudes.
L’Extrême-Occident et l’Extrême-Orient, dans leurs productions
supérieures, qui sont celles où l’artiste exprima l’homme en ce qu’il a
d’essentiel, devaient ici se rapprocher.»
Ces petites danseuses cambodgiennes! Rodin, sa joie prise à dessiner
ces charmants animaux, graciles créatures à la souplesse de chattes et
parées d’une grâce tout à fait inimitable! Rappelons-nous leurs jolis
gestes si tourbillonnants de caresses! Leurs bras, leurs cuisses gonflés
de toute une vie débordante!
Minces gazelles, Rodin a fixé souvent votre image; quelques-unes
d’entre vous, en vous rehaussant d’aquarelle, telles qu’on vous voit
sur les enluminures des vieux manuscrits de l’Orient; minces gazelles
nullement gênées par la haute orfèvrerie de votre coiffure,--vos
bras levés et arrondis ou vos mains joliment retombantes comme des
palmes. Et, nouvelle ivresse encore venue du complexe ajustement doré
de vos costumes, de vos pieds si finement recourbés, de vos petites
narines battantes, de vos yeux si brillants, de vos mains s’écartant
et se posant à plat dans l’air, tandis que l’orchestre rythmait les
salutations et les séductions des amoureuses épopées.
Rodin les a-t-il recherchés ces mouvements où il y a tant de grâce
féline et de voluptueux amour!
[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSÉE]
Cet Amoureux des danses! Ses admirateurs familiers connaissent les
chefs-d’œuvre inspirés encore par le masque de la danseuse Hanako.
Rodin a reculé jusqu’aux dernières limites de la sensation, le
mystère, l’angoisse, la douloureuse volupté de cette face. Il l’a animée
si harmonieusement, si musicalement, que certains se sont mépris, et ont
cru se trouver devant un masque de Beethoven. Méprise acceptée: voyez, à
Meudon, un buste agrandi d’Hanako, douleur tragique et mutisme farouche!
A miss Loïe Fuller, Rodin apporta également l’offrande de toute sa joie
ressentie. Il écrivit: «Toutes les villes où elle a passé et Paris lui
sont redevables des émotions les plus pures, elle a réveillé la superbe
antiquité. Son talent sera toujours imité maintenant et sa création sera
reprise toujours, car elle a semé et des effets et de la lumière et de
la mise en scène, toutes choses qui seront étudiées éternellement.»
Nul jugement n’apparaît plus équitable. Que d’enchantements, en effet,
ne nous garde pas encore miss Loïe Fuller, et son école de danse! Tous
les ballets les plus merveilleux, dans la plus complète variété, avec de
constantes recherches de lumière, elle qui fut l’inoubliable danseuse du
Feu!
Isadora Duncan, autre fleur dansante, soumit également Rodin. Il lui
offrit une corbeille de nombreux dessins qui sont d’harmonieuses et
rythmiques arabesques, du plus sûr effet décoratif. Les plus rares
dessins gravés sur les vases antiques, seuls témoignent de cette joie
de mouvement; mouvement bondissant et toujours équilibré, retenu,
discipliné par la grâce la plus parfaite.
Ah! de la terre, Rodin aura choisi, avec l’expression la plus vive de la
douleur, avec l’inquiétude la plus angoissée devant le mystère, tout ce
qu’il y a ainsi, par la danse, de bonheur léger et ingénu. Il aura tout
pris de la terre, ce frénétique amoureux de la vie!
Du ciel, il en aura, au contraire, toujours redouté l’inexplicable, et
c’est cette inquiétude qui le poussa souvent à écarter, devant nous,
avec un geste vif, tous les livres et toutes les brochures qui parlent
d’astronomie.
Et, pourtant, il regarde le ciel; mais il ne le veut voir que comme la
suprême splendeur des décors terrestres; ou encore comme le domaine des
hommes-oiseaux qu’il admire si complètement. Oui! Wilbur Wright, Latham,
Garros, les héroïques aviateurs morts ou vivants, il vous a déjà préparé
un monument qu’on ne vous accordera, sans doute, jamais, car il ne se
présente aucune raison pour qu’on se décide maintenant à honorer Rodin.