RODIN A MEUDON

Avant le séjour à Meudon, ce qui amena Rodin à la campagne, à Sèvres,

précisément, ce fut le souci de gagner un bon état physique.

Il s’était surmené, en effet, dans tous ses ateliers successifs, depuis

le premier, si inconfortable qu’il en garde toujours le rude souvenir.

C’est lui qui raconte:

«Mes ressources ne me permettant pas de trouver mieux, je louai près des

Gobelins, rue Lebrun, pour 120 francs par an, une écurie, qui me parut

suffisamment éclairée, et où j’avais le recul nécessaire pour comparer

la nature avec ma terre, ce qui a toujours été pour moi un principe

essentiel dont je ne me suis jamais départi.

«L’air y filtrait de toutes parts, par les fenêtres mal closes, par la

porte dont le bois avait joué; les ardoises de la toiture, usées par

la vétusté ou dérangées par le vent, y établissaient un courant d’air

permanent. Il y faisait un froid glacial; un puits creusé dans l’un des

angles du mur, et dont l’eau était proche de la margelle, y entretenait

en toutes saisons une humidité pénétrante.»

C’est là que Rodin modela la _Jeunesse_, le travail d’une année, une

superbe figure d’ensemble qui gela, et fut perdue, Rodin n’ayant pas

plus d’argent pour la mouler que pour entretenir du feu. «Je n’ai jamais

rien fait de mieux que cette _Jeunesse_!» nous a-t-il dit maintes fois.

Il connut ensuite des ateliers presque aussi rudes: ce ne fut que

peu à peu, après beaucoup d’efforts, qu’il put s’installer rue des

Fourneaux, puis boulevard de Vaugirard et au Clos-Payen, l’ancien hôtel

de Corvisart, sis boulevard d’Italie. Là, dans ce dernier logis qui

offrait tant de charme, bien qu’il tombât chaque jour quelque partie

de plafond ou de mur, Rodin retarda de toutes ses forces la venue des

démolisseurs. Son vif regret, c’est de n’avoir pu acheter alors cette

charmante «folie» qu’avait édifiée M. de Neufbourg. Rodin ne se console

pas de cette demeure détruite.

Mais, déjà, il s’était logé à Sèvres, dans une maison perchée sur une

hauteur; et tous les soirs, et tous les matins, il était là, regardant

avidement l’espace par les nombreuses fenêtres de sa maison. Il

l’aimait; et cela, naturellement, lui avait fait--pour s’en éloigner

le moins possible--solliciter des travaux à la manufacture de Sèvres,

bien qu’elle fût alors dirigée par feu Lauth, un chimiste qui était un

tenace ennemi des artistes. Rodin y exécuta quelques vases que l’on peut

voir encore dans le musée; mais d’autres, les plus beaux, furent cassés

par les employés du sieur Lauth, qui jugeait tout bonnement ces vases

comme de honteuses œuvres! On croit rêver! Mais c’est Rodin lui-même

qui nous a dit que ses vases étaient souvent placés à terre, pour qu’en

passant chacun pût leur décocher une ruade! Sainte Administration!

Rodin ne donnait, heureusement, que quelques heures par semaine à une

aussi clairvoyante manufacture; il vivait la plus grande partie de ses

jours à Paris, dans ses ateliers déjà encombrés d’œuvres, déjà si

nombreuses qu’il n’en «connaissait» vraiment que les principales. En

exemple, c’est là que son ancien collaborateur à l’Exposition de 1878,

Jules Desbois, avait trouvé, tournée contre le mur, dans une remise du

faubourg Saint-Jacques, la grande figure: _Eve_, tant de fois reproduite

depuis, bien qu’inachevée, à cause du brusque départ du modèle.

Des œuvres nombreuses! C’est que Rodin l’a bien souvent répété,

il posséda tout de suite une prodigieuse facilité à modeler. Chez

Carrier-Belleuse, son habileté déconcertait tout le monde; et Carrier

n’y était pour rien, quoi qu’en ait dit un aimable et peu renseigné

critique qui a parlé quelque part des «enthousiastes leçons» de

Carrier-Belleuse. Enthousiastes leçons, non pas! Ce patron, gentilhomme

de belle allure, sorte de Rubens du bibelot et de la statuette, était

trop féru de plaisirs pour gâcher son temps à enseigner quoi que ce soit

aux nombreux ouvriers qu’il avait cantonnés dans ses ateliers de la rue

de la Tour-d’Auvergne. On produisait vaille que vaille; et, comme Rodin

était le plus habile de tous les collaborateurs de Carrier, il avait

obtenu, seul, d’avoir modèle vivant pour les nus et pour les draperies.

Ah! les draperies! Rodin en exécuta tellement à ce moment de sa vie

que cela le détourna à tout jamais de la sculpture religieuse, où la

draperie s’impose. Il avait, en sortant de chez Carrier, positivement,

si l’on peut ainsi dire, «soif de nu!»

Et pourtant, que d’obstacles avant de le satisfaire, ce passionné désir.

Rodin raconte encore: «La nécessité de vivre m’a fait apprendre toutes

les parties de mon métier. J’ai fait la mise au point, dégrossi des

marbres, des pierres, des ornements, des bijoux chez un orfèvre,

certainement trop longtemps. Je regrette d’avoir perdu tant de temps,

car tout ce que j’ai fait alors dans tant d’efforts dispersés pouvait

être rassemblé vers une belle œuvre. Mais cela m’a servi. J’ai donc

beaucoup travaillé chez les autres. Ceux qui ont été pauvres comme moi,

n’ayant ni secours d’État, ni pension, ont travaillé chez tout le monde.

«Cela m’a fait un apprentissage déguisé; j’ai fait, successivement,

tantôt des boucles d’oreilles chez un orfèvre, tantôt des figures

décoratives aux torses de trois mètres.

«On s’attachait alors à des minuties qui ne signifiaient rien; on

avait le soi-disant respect du travail sans valeur. On travaillait à

rebrousse-poil et à contre-sens.

«Les pontifes de l’Art, de par leur situation, entendaient imposer le

respect. Il y avait comme une hiérarchie défendue.

«Ces gens qui se disaient les dévots de l’art n’y comprenaient rien.

[Illustration: A MEUDON.--LA VILLA DES BRILLANTS (A gauche on aperçoit

le toit du Hall-Musée)]

«J’ai souffert pour ma sculpture. Si je n’avais pas été un entêté,

je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. Les artistes ont toujours un

côté féminin. Carrier-Belleuse avait quelque chose du beau sang du

XVIIIe siècle; il y avait du Clodion en lui; ses esquisses

étaient admirables; à l’exécution, cela se refroidissait; mais l’artiste

avait une grande valeur réelle.»

«J’ai souffert pour ma sculpture!» Oui, ce mot est exact, dit par Rodin.

Il nous a raconté, maintes fois, dans quel état de dépression il était

arrivé à Sèvres, ayant certainement produit déjà une œuvre qui eût

illustré un autre sculpteur; et l’exemple de l’indifférence et même du

mépris fastueusement accordés naguère à ses maîtres Carpeaux et Barye,

n’était pas pour l’encourager à la bataille. Mais sa ténacité à lui

aussi était déjà obstinée, volontaire, farouche. Il se souciait bien de

ce qu’on lui réservait. Il travaillait; et cela c’était tout.

D’ailleurs, il n’avait vu que du travail autour de lui. Carpeaux,

méprisé par l’impératrice Eugénie, qu’éduquait le «souteneur»

surintendant des Beaux-Arts, de Nieuverkerke, Carpeaux rencontrait tout

de même dans l’empereur un aimable tyran qui lui commandait, entre

autres travaux, la décoration de l’une des faces du Pavillon de Flore.

Mais, par contre, Barye, et «c’est une honte!» nous jeta souvent Rodin;

Barye, lui, ne connut durant toute sa vie que la plus tenace injustice;

et quel souvenir Rodin garde de ce maître, qui avait l’air, avec sa

redingote fanée, usée, d’un misérable maître d’études!

Certes, à présent, Rodin est riche, chargé de la plus lourde renommée

que l’on puisse accorder à un homme; mais si l’on savait ce que tout

cela, richesse, honneurs, compte peu pour lui, dès qu’il peut se jeter

sur son travail!

Il y a longtemps qu’il nourrit en lui le goût de la création. Et comme

il l’a développé à Meudon!... Un jour, au hasard d’une promenade, il

découvre une sorte de pavillon Louis XIII, pierre et briques, perché

et redressant son toit. On renseigne Rodin: cette propriété de Mme

Delphine de Cols, une artiste peintre, est à vendre. Cette femme

s’inquiète de l’isolement du pavillon et des maraudeurs qui passent par

là au moment de la belle saison.

Voilà Rodin décidé. Il achète le pavillon;--et il s’y installe. C’est la

villa des Brillants, sise avenue Paul-Bert, à Meudon-Val-Fleury.

* * * * *

Quand, pour cette destination, vous avez pris le train électrique à la

gare des Invalides, laissez-vous conduire sans inquiétude, le train ne

vous emmènera pas plus loin qu’il ne faut, après vous avoir promené à

travers les gadoues, les usines et les carrières de la banlieue. Vous

aurez eu tout le temps de songer à la visite que vous projetez,--en vous

disant, sans doute, qu’après tout Rodin ne peut qu’être sensible à la

peine que vous avez prise d’un déplacement.

De la route que suit le train,--quelques minutes avant la station

Val-Fleury, vous apercevez déjà la villa des Brillants, signalée par la

façade reconstituée de l’ancien château d’Issy,--et signalée surtout par

la hideuse et vaste réclame en planches qu’un mercanti de l’apéritif

a osé installer précisément devant cette villa déjà, nous pouvons

l’affirmer, historique.

A la gare, tout le monde vous indiquera la maison de «M. Rodin». Nul

n’est plus populaire que lui à Meudon-Val-Fleury. C’est que, depuis bien

des années, on voit, quotidiennement, devant la station, au départ et à

l’arrivée, sa voiture.

Ne demandez pas votre chemin, c’est inutile; tournez à gauche, et montez

droit devant vous.

Vous êtes en pleine banlieue parisienne, toutefois pas une banlieue

triste. Raffaëlli, depuis longtemps évadé des sites qui constituent sa

gloire, ne les retrouverait pas ici. C’est une banlieue qui veut vivre,

qui vit,--et qui vit même trop bien!

Car déjà les humoristes y affluent. Certes, cela a du bon! Je comprends

fort bien qu’un roquentin, ex-gaudissart ou ex-rond-de-cuir, ahuri par

les hebdomadaires facéties d’un journal à gros tirage, se livre--en

tant que possesseur d’un terrain--à d’ingénieuses et abracadabrantes

fantaisies! Je comprends fort bien qu’il édifie quelque chose

d’extravagant et d’hurluberlu; et que cette chose soit ensuite parée des

plus cocasses chimères, dragons et autres turqueries! Mais,--quoique

l’intérêt d’une telle bâtisse ne soit pas niable!--cela pousse peut-être

trop à se divertir dans un site bocager, à peine sorti de rusticité,

comme celui qu’offre au regard la campagne de Meudon-Val-Fleury.

Et une maison de rapport, voisine de la villa des dragons, chimères et

autres turqueries, aggrave ce malentendu. Car, vraiment, que vient-elle

faire ici, celle-là? A la campagne, dans tant de terrain perdu, pourquoi

ces cellules parisiennes, qu’on appelle avec emphase appartements?

Pourquoi ce salmigondis de locataires, alors qu’une petite maison

s’impose à chacun d’eux? Il est vrai que nulle espèce d’animal ne se met

en tas comme les Parisiens; expliquons-nous donc ainsi la haute maison

de rapport qui est non loin de la gare, comme pour encourager à la

location!

Après cela, c’est la campagne qui commence. Sans doute, il y a encore

des villas; mais elles sont modestes, tapissées de lierre, avec des

contrevents peints en vert,--ce vert aigre qui réjouit les peintres qui

entendent mal Cézanne.

Et elles sont si cocasses, cubiques, avec un amas de petites choses

ridicules: minuscule bow-window, étroite terrasse, niche à chien et

boîte aux lettres, par quoi se satisfait tout individu qui pleure avec

Virgile sur les «faux plaisirs» des citadins.

Marchons encore, et voici quelques guinguettes, où l’on déjeune le

dimanche, où l’on déjeune mal, malgré des titres alléchants, qui

s’annoncent au commencement du sentier: tel ce _Restaurant Damour_, sur

une pancarte.

Des jardinets, des champs, des arbres; on traverse un pont; et voici,

là-bas, la demeure de Rodin. Elle a un bel air, certes! presque d’un

petit palais de Fontainebleau, peut-on dire, si l’on regarde d’ensemble

la descente vers le creux de la vallée de tous les bâtiments que Rodin a

édifiés.

L’entrée sur la route est une entrée de château avec sa barrière blanche

qui s’ouvre, large; et voici l’allée, bordée d’iris et voûtée de

marronniers. Partout des pierres, des blocs de pierre; au moins, on est,

tout de suite, semble-t-il, chez un tailleur de pierre; et l’on passe

devant un premier atelier de praticien, et voici la barrière du pavillon.

On entre; car, sortis de leurs niches, deux gros chiens velus

n’intimident pas. Ils savent pourquoi l’on vient chez leur maître: pour

l’admirer; alors, comme deux bons serviteurs avisés, ils se contentent

de pousser, au coup de sonnette, des petits grognements, vite apaisés,

un salut de bienvenue.

Assurément,--si on ne les doit voir qu’une fois,--il faut considérer le

pavillon et ses annexes, le jardin et ses antiques, dans la plénitude du

printemps, alors que tout est en fleurs, et si adorable ici que cette

demeure est enchantée.

Mais, avant de vous y attarder, descendez tout au bout du jardin, et

regardez devant vous, à gauche et à droite, pour vous rendre compte

de la pleine atmosphère de bonheur dans laquelle plonge la villa des

Brillants.

En face, sous un ciel de Paradis, voici la Seine, et, là-bas, le vieux

pont de Sèvres. Tout autour, les collines montent, boisées, et hérissées

des maisons aux toits rouges; c’est Meudon; c’est Sèvres; c’est Garches;

c’est là-bas, moderne Acropole, le Mont-Valérien, doré dans la brume

de joie. Quelle magnificence! Dans le pli de la vallée, voici le train

qui passe, et, sur la gauche, un viaduc enjambe qui porte des fumées

dans les touffes tendres des arbres. On songe obstinément à Renoir, à

ce moment de l’année. On revoit ses arbres frêles, un peu cotonneux, un

peu ivres de tout le désordre de leurs couleurs toutes retrouvées. C’est

la même confusion tendre et étourdie et il vient tant de chaleur de

ce paysage que l’on ressent nettement l’engourdissement de la terre,

gonflée et pâmée.

[Illustration: A MEUDON. ENTRÉE DU HALL-MUSÉE]

A droite, près du château d’Issy-les-Moulineaux, qui revit, chez Rodin,

par sa façade redressée, par ses colonnes, par sa grille de fer forgé,

par ses marches de temple découpé sur l’azur; à droite, des cheminées

vomissent de lourdes fumées, usines d’Issy et choses amères de la vie.

Après les coteaux sacrés et parfumés de la Grèce, l’enfer des chocs et

des douleurs. La tour Eiffel que l’on aperçoit est-elle un phare ou une

borne?

Un terrain vague, bossué, creusé, piqueté d’arbustes, descend du pied

même de la villa Rodin, jusqu’à la ligne du chemin de fer. C’est le

printemps aussi pour cette butte, car des marmailles, des essaims de

gosses y tapagent, en compagnie de chiens aboyeurs. C’est l’élan sportif

tant réclamé par les gazettes qui vivent d’icelui. Voici des bonds qui

promettent le record du saut en hauteur; de furibondes courses qui

annoncent un impressionnant «quatre cents mètres»; et des yeux pochés,

des nez saignants, préparent, n’en doutez point! le champion du monde

de la boxe. Heureux gosses! Laids, mal venus, morveux, petits voyous,

grands affamés! Le dimanche, Jean Veber devrait venir s’installer

ici et observer cette liesse, à laquelle participent--et de quelle

manière!--les pères, les mères, les grands frères et les grandes

sœurs de cette intéressante progéniture. C’est un lâcher d’ivrognes,

de gourgandins, de filliasses, de filles et de turbulents voyous,

assurément plaisant, qui sacrifie à Vénus et au dieu Crépitus. Nous n’en

connaissons point un préférable! Et puis--contraste symbolique!--le

jardin de la villa des Brillants le domine ici de toute sa beauté.

Rodin en a fait un jardin antique. Il l’a pavoisé d’un vaste hall et

de petits pavillons à usage d’atelier ou de musée. Dans la neige des

arbres en fleurs, ce jardin est préparé à l’image de ces «jardins pour

la conversation» que les Grecs affectionnaient, et où ils plaçaient

leurs œuvres. A Meudon, Rodin, également, a placé, ici et là, au

milieu d’une allée, au détour d’un sentier ou au creux d’un arbuste,

un fragment de statue antique. Ce fragment repose tout imprégné du

bonheur que Rodin lui apporte, chaque jour, dans ses pieuses mains. Nous

admirons, nous; nous demeurons profondément heureux devant ces torses et

ces bustes; mais Rodin, seul, sait leur offrir le meilleur hommage: sa

gratitude.

Croyons que les professeurs bâtés en Sorbonne peuvent comprendre l’Art

antique; mais soyons, certes, mieux assurés que l’hommage de Rodin

est plus attentif, plus aigu et plus recevable. Dans des matinées,

qui resteront pour nous inoubliables et chères, nous avons entendu

Rodin parler de l’Art antique, comme personne ne le fit jamais, et

comme personne ne le fera. Ce n’étaient pas des discours, encore

moins des explications ampoulées de docteur «versé» dans la critique;

c’étaient des mots lucides, appuyés d’éloquentes épithètes, c’étaient

de merveilleuses images. Et les matinées se passaient si absolument

enchantées, qu’il n’était pas possible qu’on pût croire à ce don

magnifique d’une haute leçon de Rodin; oui, la vérité peu à peu

s’apercevait: il avait parlé pour son propre plaisir, pour «s’entendre»

lui-même, pour rechercher--dans l’effort des mots prononcés à haute

voix--une ou plusieurs raisons nouvelles d’admirer encore avec plus de

ferveur.

Et c’est comme cela, seulement, que l’on peut ne plus s’étonner de tous

ces visiteurs, pour lesquels il recommence, sans ennui apparent, ses

«leçons». Oui, nous tous, soyons modestes! Quand Rodin confronte son

âme avec celle des sculpteurs païens, croyons que nous sommes loin de

lui, très loin de lui! Taisons-nous; laissons-le parler. Gardons-nous du

ridicule!

* * * * *

Le hall-musée est la plus importante construction édifiée dans le

jardin. C’est le hall tel qu’on le vit à la place de l’Alma, lors de

la dernière exposition universelle. Il a été transporté ici et réédifié

avec seulement l’adjonction d’un «pont», comme celui qu’emploient les

peintres de décors de théâtre, pour se ménager une retraite au-dessus de

la vaste superficie, dont on ne peut rien enlever, de leur atelier.

Ce hall-musée, que d’histoires il enfanta! Extraordinaires concessions

en faveur de Rodin, de l’État et de la Ville! Ces deux pouvoirs

s’étaient mis d’accord pour lui dresser ce musée; par déférence envers

le génie, tous les ministres, tous les bureaux, toute la nation

enfin s’était sacrifiée, dépouillée! Hommage sans précédent, hommage

sublime!...

La vérité nous oblige à dire que Rodin, au contraire, assuma tous les

frais de son hall. «Il veut montrer ses œuvres, lui à part, tout

seul! Qu’il paye!» déclarèrent les gens de l’Administration; et Rodin

paya, après avoir difficilement obtenu la location du terrain.

Quelles aventures, ensuite! Ah! cette «inauguration» d’un ministre, tout

de même venu, lui, mais sans le moindre cortège! «L’affaire du Balzac»

pesait encore sur la tête de Rodin; il la supporta pendant toute la

durée de l’exposition.

Alors, en effet, que l’on se ruait sur les sottises les plus décisives

de ce vaste bazar; alors que Paris et la province, décagés, étaient

ahuris par les Arabes, les Samoyèdes, les Zoulous et les Cafres;

alors que les baraques de danses du ventre et de tableaux vivants se

gonflaient de spectateurs, le pavillon Rodin, lui, demeurait obstinément

solitaire. Le désert Rodin!

Et pourtant, quel choix unique d’œuvres! Tout le meilleur d’une

magnifique production, tout ce que l’intelligence, l’imagination la plus

féconde avait pu conseiller, était réuni là. Suprême sélection de tout

ce que Rodin avait créé; sévère «triage» de tout ce qui est encore épars

maintenant à Paris: rue de l’Université et à l’hôtel Biron; à Meudon: en

sa villa des Brillants et dans les annexes de la rue de l’Orphelinat et

de la Goulette; à Issy, dans l’annexe de la rue du Château.

Aujourd’hui, à Meudon, le pavillon se dresse enfin dans la sérénité

qu’il a bien conquise. Il s’offre, comme un temple, le flanc à la

splendeur de la vallée; et, face à son péristyle, le soleil se couche.

Par les beaux jours, c’est un coin tout gonflé de lumière; et,

majestueux, des paons s’y promènent, au milieu des fragments de statues

antiques et des plâtres du maître, qui débordent ici du hall-musée.

Ce hall-musée! Il nous explique toute la vie amère de Rodin, toutes

les injustices et toutes les haines dont il fut assailli. Considérez

chacune de ses hautes œuvres, et chacune vous racontera une mauvaise

histoire. Nous noterons plus loin quelques-uns de ces souvenirs. Pour

le moment, contemplez seulement dans ce hall-musée tous les projets

d’œuvres qui demeurèrent projets; car combien de temps faut-il pour

qu’on ait confiance, pour qu’on accorde à l’artiste un loyal espoir?

Un de ces projets, le plus cher, peut-être, c’est cette _Tour du

travail_, dont Gabriel Mourey parla, à son moment, en des termes si

émouvants; cette _Tour_, qui, vraisemblablement, ne sera jamais rien de

plus que l’esquisse en plâtre que l’on voit à Meudon. Oui, un projet

jamais réalisé? car, comment obtenir des sculpteurs actuels, je parle

des meilleurs, qu’ils collaborent avec Rodin? Sa grande ombre étend

trop de nuit au-dessus d’eux; et tous, ils redoutent trop l’anonymat;

ils sont plus orgueilleux que Rodin. Et, pourtant, quel projet porte

plus de joie magnifique que cette _Tour!_ Nous, nous doutons de la voir

réalisée; mais lui, Rodin, il espère toujours; et ne nous contait-il

pas un jour cet espoir, à la nouvelle qu’une société de sculpteurs

anglais pensait à composer une élite des sculpteurs du monde entier,

présidée par lui, Rodin: «Si je pouvais trouver des collaborateurs, nous

disait-il, cette _Tour_, je la modifierais bien certainement; mais il

me semble qu’elle constituerait même telle qu’elle est un Hommage au

Travail. Avec une dizaine de bons sculpteurs, le projet serait aisément

réalisé.»

[Illustration:A MEUDON. ENTRÉE DU HALL-MUSÉE]

Une dizaine de bons sculpteurs! Mais jamais Desbois, Bourdelle, Carabin,

Despiau--en choisissant les meilleurs--ne voudraient collaborer à cette

œuvre. Rodin doit savoir mieux que quiconque que le temps des grandes

écoles est déchu, passé, fini. Avec cette furie d’expositions mille

fois renouvelées, comment résister, en effet, au désir de se créer

une popularité, un nom, même de plusieurs crans au-dessous du génie?

Et puis, pourquoi chacun de ces artistes épouserait-il la pensée du

maître? Tous, ils ne sont pas loin de dire: «Rodin a des idées; eh bien!

qu’il les réalise! Nous, nous nous contentons de statues, de bustes; de

sculptures, en un mot, aisément possibles!»

Oui, Rodin s’illusionne; il croit être aux temps héroïques, à l’âge d’or

de la Renaissance. Les génies sont des esprits égarés.

* * * * *

A Meudon, Rodin vit simplement. Tous les chefs de bureaux, chefs de

rayons et autres chefs de contentieux parisiens, se traitent avec un

plus vaniteux souci de confort.

Il a dit, lui-même: «J’ai eu, jusqu’à cinquante ans, tous les ennuis

de la pauvreté; mais le bonheur de travailler m’a tout fait supporter.

D’ailleurs, aussitôt que je ne travaille pas, je m’ennuie; il me serait

odieux de ne pas produire.»

Et c’est justement ce forcené travail qui l’empêcha toujours de songer à

une vie matérielle meilleure, quand la Fortune enfin sauta de sa roue à

sa porte.

«Evidemment, je n’attends plus comme autrefois l’omnibus, nous disait-il

un jour; mais pour le reste, je n’ai rien changé à ma vie. L’argent

vient trop tard; et nous, du moins quelques artistes comme moi, nous ne

savons pas alors nous habituer à sa puissance.»

Rodin vit donc dans une maison, en somme étroite; et, tout autour, les

ateliers, le jardin, ne révèlent pas autre chose que la vie modeste

d’un artiste, nullement touché par le goût du luxe. Si l’hiver est

rude, Rodin lutte plus contre lui en endossant un par-dessus que par

un système de chauffage perfectionné. Sa sobriété ne l’attarde point,

également, aux prouesses d’un cordon bleu notoire. Pour descendre à la

gare, un cheval pacifique, nous l’avons dit, l’y conduit dans une humble

voiture; et toutes les automobiles du monde ne l’ont jamais tenté[B].

Il tient aussi en haine les «palaces» modernes, «où il y a, dit-il, une

chaleur constante partout, et où l’on est traité comme un colis!»

Cet homme, qui peut moissonner des centaines de mille francs par année,

ne l’avez-vous pas vu aussi déjeuner, maintes fois, chez un marchand

de vins sans renommée. Autour de lui, des employés, des cochers. Nulle

affectation de modestie ou d’orgueil. Le plus souvent, pas de rosette

à sa boutonnière. Il vient de travailler; il est un simple «compagnon»

comme hier; il parle, il vous répond; mais surtout il a hâte de

«reprendre son collier», sur lequel il «tire» depuis plus de cinquante

ans.

Couché de bonne heure, levé dès l’aube, il déjeune d’un bol de lait; il

a deux vaches à lui dans un pré, des canards, des poules; il aime cette

vie campagnarde; mais, s’il le faut, son urbanité est exquise et sa

délicatesse infinie. Et tout cela, en lui, est fort naturel.

On peut attaquer, injurier cet homme; sa malice et sa force le

défendent. On peut le traiter familièrement; il ne s’en effarouche pas;

il se contente d’en sourire. Un jour, nous lui répétâmes ce mot d’un

«attaché» de Bérard, ancien sous-ministre aux Beaux-Arts: «Rodin! mais

c’est un ami de la maison!» avait jeté ce galantin,--comme cet autre

cuistre, qui, en parlant de Shakespeare, avait dit: «Ce bon Will!» Rodin

hocha doucement la tête.

Le matin, avant de venir à l’hôtel Biron, il visite l’atelier de son

mouleur,--et cet autre atelier également où un ouvrier japonais le ravit

par sa dextérité à réparer les objets d’art qu’il lui confie. Puis, il

reçoit son fondeur, ou l’artisan qui lui prépare ses «agrandissements»,

ou celui qui fait ses patines; car, à soixante-quatorze ans[C], Rodin

est aussi amoureux de la vie et du travail qu’au moment où il présentait

sa première œuvre publique: l’_Homme au nez cassé_.

On sera vraiment frappé de stupeur quand on fera l’inventaire de

son formidable legs. On se dira qu’il y eut d’autres maîtres,

assurément,--et des œuvres diverses! mais, jamais, nous le croyons,

un seul artiste n’aura entassé une pareille moisson. Nous avons cité les

annexes que Rodin possède pour le dépôt de ses œuvres. Il faut se

certifier que chacune de ces annexes constitue un musée magnifique; il

faut se répéter qu’il est impossible d’établir exactement un catalogue

des œuvres de ce sculpteur;--et cela surtout nous fait nous divertir

de ces misérables artistes, qui ont le temps, eux, de tenir au jour le

jour l’historique de leurs productions; nous entendons: le sujet, ses

dimensions, et le nom du ou des modèles qui ont posé.

A vrai dire, Rodin n’a jamais rien sacrifié à son travail. Quand

sonnait, par exemple, à tous les échos le nom prestigieux de Carolus

Duran, beau cavalier et médiocre peintre, Rodin, embusqué dans son

atelier, était tel qu’une sorte de fou furieux acharné sur la glaise.

Il n’était au courant des «nouvelles du dehors» que par des bribes que

rapportaient les uns ou les autres,--ou par ces si utiles «manchettes»

des journaux, qu’il pouvait lire d’un œil distrait.

Que lui importaient les changements de ministères puisqu’il n’avait

rien à attendre d’eux! Que lui importait, en particulier, la nomination

de tel ou tel sous-ministre aux Beaux-Arts, puis-qu’il restait pour

chacun de ces préposés un inconnu! Et puis, à quoi bon s’occuper de

tout cela, quand le véritable artiste est destiné--historiquement et

traditionnellement--à inventer des œuvres au plein de l’indifférence

des uns et de la jalouse imbécillité des autres!

* * * * *

Certes, il est malaisé de faire parler Rodin sur ses œuvres! Avec

lui, on n’a aucune chance d’obtenir quelques mots seulement de ces

«confidences», que déversent, au contraire, à la moindre occasion et en

tous lieux, les autres peintres ou sculpteurs. C’est en unissant des

tronçons d’entretiens que l’on arrive à savoir à peu près dans quelles

conditions, non les principales œuvres toujours, mais les plus

fameuses de Rodin, furent exécutées. Il juge, lui, que tout cela n’a

aucune importance: et, pourtant, quelle surprise pour ceux qui croient

que sa vie fut une heureuse suite de commandes officielles!

La _Porte de l’Enfer_, quelle complication, par exemple!

Rodin venait d’exposer l’_Age d’airain_; et Dieu seul avait pu faire le

compte des criailleries, des injures et des calomnies, tombées comme

grêle sur cette statue. De quelle façon n’avait-on pas assailli Rodin?

La principale calomnie l’accusait d’avoir fait un moulage sur nature; et

cette calomnie fut si tenace, que des gens de l’Institut, retournés à

l’état d’enfance, la colportent encore présentement.

[Illustration: A MEUDON. Dans le jardin FAÇADE RECONSTITUÉE DE L’ANCIEN

CHATEAU D’ISSY-LES-MOULINEAUX]

--Ah! cette sotte accusation! nous dit un jour Rodin. Cette chose-là,

parce que j’avais longuement modelé cette statue. Je voulais d’abord en

faire un soldat blessé, s’appuyant sur une lance; et cela, d’après le

soldat belge qui me servait de modèle. Et quelle patience je n’avais pas

eue, malgré mon habileté! Je suis resté des mois et des mois sur cette

œuvre; je me souviens encore, entre temps, de mes visites au musée de

Naples, où je cherchais dans une statue d’Apollon la plus belle manière

de placer l’appui de la jambe qui porte presque tout le poids du corps.

Un moulage sur nature! Mais ils ne savent donc pas ce que cela donne,

toujours! Mais il ne faut pas savoir pour se tromper si grossièrement!

Le meilleur moyen de témoigner de ma loyauté professionnelle, je

l’obtins en fournissant des photographies de mon modèle, dans la pose.

Il y eut alors une sorte de consultation; quelques membres de l’Institut

eux-mêmes soutinrent ma bonne foi; je fus renvoyé, comme on dit, des

fins de l’accusation; on me gratifia même d’une troisième médaille. Mais

je n’ai plus eu, par exemple, d’autre récompense. C’était fini: l’État,

les sculpteurs et moi, nous ne devions plus nous entendre!

--Oui. Mais quelle revanche! dis-je. Cette statue, elle est partout,

maintenant, dans tous les grands musées.

--Même à Lyon, où, exposée longtemps sur la place Bellecour, on se

divertissait à la recouvrir d’ordures, jusqu’au jour récent où elle fut

enfin placée--à l’abri!--dans le jardin du musée.

--Et ensuite vint votre _Porte de l’Enfer_?

--Oui. L’_Age d’airain_ ayant attiré sur moi l’attention d’Antonin

Proust et, par suite, de son sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts,

Turquet, ils songèrent tous deux à me «commander quelque chose»; ils

ne savaient pas trop quoi, à bien dire. Et Turquet était méfiant.

L’histoire du prétendu moulage sur nature de l’_Age d’airain_ l’avait,

malgré tout, désagréablement impressionné. Ce sous-secrétaire d’État,

on ne pouvait, certes, lui en vouloir; il tenait à savoir où il allait,

à ne pas «commander à l’aveuglette». S’il se trompait, son ministre

resterait en dehors, de toutes façons. Mais lui, il aventurait sa

place. Alors, comme on prend des renseignements sur une bonne qu’on

désire engager, Turquet prit des renseignements sur moi. Il s’entoura

de nombreux avis, se fit donner des conseils. Que risquait-il? que ne

risquait-il pas? J’étais au courant de ces terribles perplexités; et je

m’en divertissais beaucoup. Mais comme tout doit avoir une fin, je me

décidai à venir au secours de cet homme politique. Il ne savait pas quoi

me commander! Eh bien! me lançant dans une aventure que je devinais,

moi, interminable, je lui proposai--pour quelle somme dérisoire et bien

loin de celle qu’on suppose encore maintenant!--de modeler une porte

gigantesque, qui serait la _Porte de l’Enfer_; c’est-à-dire tout le

détail le plus pathétique du grand poème dantesque. Mon interlocuteur

me crut fou. Il y avait de quoi! Des centaines de personnages, alors

qu’on s’en tient généralement dans une commande à beaucoup moins,

n’est-ce pas? Il m’exprima son étonnement, sa stupeur. Il devait bien

regretter maintenant d’être entré en pourparlers avec moi; et il

maudissait assurément, intérieurement, les renseignements incomplets

qu’il avait sur moi, et qui ne me représentaient pas, avant tout, comme

une sorte d’artiste étrange, bizarre, à coup sûr halluciné, dont on ne

pouvait rien tirer de raisonnable. Je m’amusai un instant de son émoi;

puis, doucement, lentement, je lui dis que mon idée de cette _Porte de

l’Enfer_, c’était son salut! Mais, assurément! repris-je; car, si l’on a

pu m’accuser d’avoir moulé sur nature une statue grandeur nature, l’_Age

d’airain_, il ne viendra à la pensée de personne, même pas du plus

obtus de mes ennemis, de croire que j’ai moulé sur nature des centaines

de statues pour les réduire ensuite aux dimensions qu’ils doivent

avoir dans l’ensemble de ma porte! Je ne quittai pas des yeux Turquet.

Il écouta, réfléchit, puis, bien entendu, sans faire allusion à la

formidable entreprise que j’allais assumer, pour une somme relativement

minime, il voulut bien se déclarer satisfait. Voilà la vraie histoire de

ma première commande.

--Mais l’on s’étonne toujours que vous ne l’ayez pas livrée?

--Cela ne me surprend pas! Personne ne peut même supputer quelle somme

d’argent il eût fallu pour terminer ce lourd travail! Je vous affirme,

quant à moi, que je ne suis pas en reste avec l’État. J’ai travaillé

bien au delà des acomptes qui me furent versés; car je n’ai jamais

mesuré mon travail à l’argent reçu. Mais, c’est toujours la même chose:

on devait s’impatienter, trouver que je n’allais pas assez vite, malgré

toute ma vie consacrée alors à cette œuvre. Alors on ne m’a plus

rien donné. Ah! les délais! tout est là! Il ne faut pas _chercher_,

reprendre son travail, détruire des choses que l’on trouve mauvaises,

en parfaire d’autres qui paraissent pour le commun absolument achevées.

Cette histoire-là, c’est, du reste, l’histoire de toute ma vie. On a

trouvé toujours que je n’arrivais pas à temps. On a longtemps répété

que j’étais lent au travail. Lent! Pendant les travaux de l’Exposition

de 1878, alors que j’étais employé par l’ornemaniste Legrain, il m’est

arrivé souvent de modeler une figure grandeur naturelle en quelques

heures! Mais voilà, oui, j’ai toujours été brouillé avec les dates; je

n’ai jamais eu la notion du temps en exécutant mon œuvre.

La terminerai-je, un jour, cette _Porte_? C’est bien improbable! Et

pourtant, il ne me faudrait que quelques mois, peut-être, deux ou

trois au plus, pour l’achever. Vous savez que tous les moulages sont

prêts, étiquetés, pour le jour qu’il plairait d’en demander le complet

achèvement. Mais ce jour viendra-t-il jamais? Ce seraient de nouvelles

sommes d’argent que devraient me verser les bureaux, et elles leur sont

fort nécessaires pour tous les sculpteurs qui attendent des commandes...

Bah! J’ai dispersé un peu partout les détails de ma _Porte_; cela est

peut-être aussi bien, ainsi! Songez, qu’achevée, elle devrait être

fondue en bronze; et la centaine de mille francs nécessaire, vous pensez

bien que les bureaux ne me l’accorderaient jamais! En tous cas, je lègue

à l’État mon œuvre; je suis donc largement quitte avec eux.

--Et pour les _Bourgeois de Calais_, autres ennuis, n’est-ce pas?

--Naturellement!... Je ne me souviens pas, d’ailleurs, d’une œuvre

faite pour un concours, pour un particulier, ou pour l’État qui ne m’ait

causé des difficultés. Il semble que cela soit une atténuation obligée

du plaisir que l’on pourrait avoir. Est-ce par un décret providentiel

ou simplement humain? Je ne sais! mais ce que je sais bien, c’est que

jusqu’à la fin de ma vie, je connaîtrai maintenant ces ennuis-là! Pour

les _Bourgeois de Calais_, néanmoins, ils dépassèrent, je crois, la

mesure.

«Si vous en voulez l’histoire, la voici: un jour, je reçois une

lettre d’un sieur Léon Gauchez, aux gages de feu le baron Alphonse de

Rothschild, qui me mande à son bureau. Ce Gauchez, belge d’origine,

marchand de tableaux, commanditaire du journal _L’Art_, en était

aussi le critique d’art le plus médiocre et le plus encombrant sous

divers pseudonymes: Paul Leroi, Noël Gehuzac, etc. Il faisait, je le

savais, beaucoup de commandes au nom de son riche patron; et cela, à

cette époque, était bien pour me tenter. Je vais donc chez l’homme

en question; et, de haut, voici qu’il me commande un _Eustache de

Saint-Pierre_, pour une somme de quinze mille francs. Il ajoute: «Je

sais que vous n’êtes pas riche; aussi j’ai forcé la somme qu’on accorde

habituellement à une statue grandeur nature.» Je remercie et je rentre

chez moi, me demandant déjà comment je vais me tirer de cette commande.

J’avais à exécuter un _Eustache de Saint-Pierre_! Je lis une brève

notice à ce sujet; mais comme je ne me trouve pas satisfait de cette

lecture, on me recommande les _Chroniques de Froissart_. J’y dévore le

chapitre intitulé: «_Comment le roi Philippe de France ne put délivrer

la ville de Calais, et comment le roi Edouard d’Angleterre la prit_!»

et j’arrive à ceci:--Rodin va chercher un album, et il lit: «_Le roi

Edouard consent à épargner la population, à la condition qu’il parte de

Calais six des plus notables bourgeois, nu-tête et les pieds nus, la

corde au cou et les clefs de la ville et du château dans leurs mains.

Il fera de ceux-là à son bon plaisir_!» Comment! dit Rodin, Eustache de

Saint-Pierre ne se dévoua point seul! Il s’agit, au contraire, de six

bourgeois, tous héros au même degré! Tenez, écoutez la suite: «_Quand le

plus riche bourgeois de la ville se fut levé et eut consenti à mourir

pour ses concitoyens, chacun alla l’adorer de pitié, et plusieurs

hommes et femmes se jetaient à ses pieds, pleurant tendrement, et

c’était grand’pitié d’être là pour les entendre et regarder. Puis c’est

un second qui s’offre, très honnête bourgeois et de grande fortune,

qui avait deux belles demoiselles pour filles, puis un troisième, qui

était riche en meubles et en héritages, et ainsi les autres. Tous

se déshabillent, ne gardent que leurs chemises et leurs braies, et

se mettent en marche, la corde au cou; ils s’appellent: Eustache de

Saint-Pierre, Jean d’Aire, Jacques et Pierre de Wissant... On ne sait

pas les noms des deux autres_.» Je m’enflamme à ce récit, continue

Rodin. Alors, mon parti est vite pris: je ne ferai pas un bourgeois,

mais six, et pour le même prix, s’il le faut! Le lendemain, j’avertis

de ma résolution le sieur Gauchez. Il ricane, et me jure qu’il ne

«s’occupera plus de me tirer de la misère!» Je me soucie bien de ses

paroles! Je me mets à l’œuvre; et, furieusement, dans mon atelier du

boulevard de Vaugirard, seul, je modèle les six héros calaisiens. Puis

je les fais mouler;--et c’est alors que mes ennuis commencent!

[Illustration: A MEUDON. UN COIN DU HALL-MUSÉE]

«La ville de Calais refuse de prendre possession de mes six statues.

Pourtant, très justement, je supporte, seul, en m’endettant, la fonte

des six personnages. Mais voilà, on ne les comprend pas; il paraît

qu’ils sont très «divertissants», alors que j’ai voulu réaliser, moi,

un groupe tragique. Oui, mes statues font rire! Le Conseil municipal de

Calais ne veut rien entendre, malgré tous ceux qui prennent, à Paris,

ma défense. Il paraît que je suis un humoriste; vraiment, je ne m’en

doutais pas! Pendant des mois et des mois, on tergiverse, on bataille,

on accepte mes statues, puis on les refuse de nouveau. Je suis résigné:

je vais les faire rentrer dans mon atelier; elles rejoindront beaucoup

d’autres choses incomprises ou inconnues, et tout sera dit. C’est

alors qu’une intervention décisive les impose à Calais; et l’on va

même jusqu’à me demander comment je désire placer mon groupe. Je suis

un doux entêté, c’est vrai; mais, tout de même, je suis si surpris de

ce revirement que je ne me décide pas tout d’abord; ou plutôt, je vois

deux manières de disposer mes six statues. Je les fais connaître. Pour

la première je demande qu’on place les six héros à même sur le sol,

comme s’ils sortaient de l’Hôtel de Ville pour se rendre sur le lieu du

supplice. Je me doute bien que cette proposition doit causer de nombreux

rires parmi toute la population, y compris l’Assemblée communale. Et

pourtant!... Pour la seconde manière, je demande un piédestal très

haut, comme celui du Colleone, à Venise, ou du général Gattamelata, à

Padoue. Ces deux propositions devaient causer ma perte. On crut que

je me moquais de ceux qui avaient tant ricané de mon groupe; et l’on

confia à un architecte local le soin d’édifier un piédestal très bas,

sans caractère, qui, tenant par sa hauteur le milieu entre le sol même

et le haut piédestal que je demandais, devait contenter tout le monde,

moi compris. Maintenant, quant à l’emplacement désirable, j’avais

toujours protesté contre le choix d’un square ou jardin, estimant que

les œuvres purement décoratives, allégoriques ou mythologiques, sont

seules là à leur vraie place. On ne tint aucun compte de ce dernier

désir; et, très spirituellement, on infligea à mon propre groupe, ainsi

que vous le savez, le voisinage d’un chalet de nécessité.

--La façon, dis-je, dont vous fîtes le buste de Victor Hugo vous avait

préparé à ces touchantes manières d’honorer la sculpture.

--Ah! certes! j’y tenais, à ce buste! et je me souviens que pour me

donner du courage, quand je devais approcher un grand homme, un Victor

Hugo ou un Eugène Delacroix, je buvais un bon coup de vin de Champagne.

Ah! ce buste de Victor Hugo! Dans quelles mauvaises conditions je l’ai

exécuté! Sans l’aide de sa maîtresse, Juliette Drouet, je crois bien

que je n’aurais jamais pu obtenir de Hugo même la demi-heure de pose

qu’il m’accorda en tout et pour tout. Il me tolérait dans la véranda de

son hôtel à la seule condition de ne rien réclamer, de me contenter de

l’apercevoir un moment et de noter aussitôt quelques traits essentiels.

Heureusement, j’étais déjà fort capable de travailler de mémoire; mon

maître, Lecoq de Boisbaudran, m’avait en ce sens fortement discipliné;

et je puis bien dire que c’est de mémoire, après avoir aussi confronté

bien des croquis, bien des profils notés par moi, que je pus exécuter ce

buste, qui, d’ailleurs, je dois le déclarer, ne plut nullement au poète

et à tout son entourage. Mais il est vrai que plaire à un jury est chose

encore plus difficile!

--Vous faites allusion à votre concours pour le _monument de la

Défense_, à Courbevoie?

--Oui! nous étions là une bonne soixantaine de sculpteurs à concourir;

mais, malgré tous mes efforts, malgré la vie qui anime, je crois, mon

groupe: _L’Appel aux armes_, je ne fus même pas retenu. Aussi, moi,

qui ai pour Delacroix une admiration si profonde et qui connaissais

par conséquent par cœur sa fameuse lettre sur les concours, je me

demande bien encore souvent ce que j’étais allé faire dans cette galère.

Vraiment, je ne pouvais lutter contre Barrias et Mercié. Mon groupe dut

paraître trop violent, trop vibrant. On a fait si peu de chemin depuis

la _Marseillaise_, de Rude, qui, elle aussi, crie de toutes ses forces.

Ce fut Barrias, vous le savez, qui obtint le prix.

--Son _Monument à Victor Hugo_ est bien une autre honteuse chose!

--Et dire que cette leçon ne me corrigea point!

J’ai accepté plus tard un autre jury!

--Celui du _Balzac_!

--Oui! et cette fois un jury de gens de lettres!

--Heureusement, cette statue vous donna une fastueuse renommée.

--Jamais statue ne me causa plus de soucis et de travail, ne mit

davantage ma patience à l’épreuve. Que de voyages j’ai faits en

Touraine pour _comprendre_ le grand romancier! avec quelle activité

j’ai couru après les textes, les images, tous les documents utiles!

J’avais encore une fois accepté un délai pour la remise de la statue

au Comité; et cette nouvelle faute, je l’ai lourdement expiée. Comme

s’il était possible, _dès qu’on cherche_, d’être prêt à une date

fixée! A Azay-le-Rideau, j’ai poussé la conscience--pour m’approcher

de mon modèle!--jusqu’à exécuter un buste de voiturier, parce qu’il me

rappelait Balzac jeune, tel que je me le figurais d’après des dessins

et des lithographies. Et, cependant, ai-je été calomnié, injurié!

Mais toutes mes esquisses préparatoires répondaient, au contraire, de

ma probité, de mon grand désir d’exécuter une statue «honnête!» On a

ricané autour de mon œuvre, copieusement. C’est l’éternelle histoire,

quand on ne veut pas faire comme tout le monde! Ce fameux sac, comme on

disait, ce qu’il y avait d’études dessous, de modelé patient, personne

ne le pouvait deviner. Il faut être du métier! On n’a pas voulu voir mon

désir de monter cette statue comme un Memnon, comme un colosse égyptien.

Tenez, un jour, un Américain l’a photographiée, cette statue, contre le

clair de lune; elle prend ainsi toute sa signification; elle ne saurait

vivre par le détail. Et puis enfin, comment ces gens du Comité, qui

m’ont refusé ma statue, pouvaient-ils parler au nom de l’Art puisqu’ils

l’ignorent, totalement?

--En tout cas, vous êtes bien vengé! Le _Balzac_, de l’avenue de

Friedland, qu’accepta le Comité, est bien la divertissante image d’un

gros monsieur qui se repose après le bain!

--La foule ne comprend rien à la sculpture; je n’avais qu’à ne pas

accepter cette commande. Au Panthéon, mon ami Dujardin-Beaumetz, qui fut

pour moi si affectueusement dévoué, attira également sur moi bien des

injures à propos du _Penseur_.

--Le fait est qu’on ne vous a pas gâté dans ce Panthéon qui devrait être

le musée de vos œuvres.

--J’ai contre moi toutes les hostilités de l’Institut, qui ne désarme

pas. Je sais bien, il y avait un moyen radical pour tout pacifier: faire

partie moi-même de cette maison-là; mais alors j’aurais dû protéger, à

mon tour, des choses que j’exècre, et cela, non, jamais! J’aime mieux

mon indépendance et les haines qu’elle m’attire. Je descends de rouliers

normands; je suis un entêté comme ceux de ma race; je ne souffre pas

outre mesure des sournoises embûches que l’on me tend. Je me défends,

en faisant bloc. J’ai, à moi seul, exécuté plus d’œuvres que tout

l’Institut par tous ses sculpteurs!

[Illustration: A MEUDON. UNE VITRINE DU HALL-MUSÉE]

--Certes, dis-je, on peut s’égayer en pensant aux quelques statues

râpées et poncées par ces messieurs. En voilà qui n’ont pas d’excédents

d’imagination. Ah! il y a plutôt en notre temps disette d’œuvres!

--Oui! quelle différence quand on songe, par exemple, à cet

extraordinaire XVIIIe siècle, qui a produit tant de hauts

artistes, avec des chefs comme Pigalle et Houdon!... Pour nous, c’est

le règne de Louis-Philippe qui nous accable encore; les bourgeois sont

plus sots et plus puissants que jamais; ils sont arrivés jusqu’à tuer

l’architecture qui pourrit maintenant dans l’impuissance et le plagiat.

On ne sait même plus admirer; nous nous ruons sur ce qu’on appelle des

«curiosités», et nous faisons de nos logis des boutiques d’antiquaires,

des bouibouis de brocanteurs.

--Et nous laissons mourir Versailles et Fontainebleau!

* * * * *

Le jardin de Meudon est en fleurs. Il est tout parfumé et tout noyé de

soleil. Toute la campagne s’étire et hérisse ses panaches d’arbres,

là-bas, sur les collines. Les maisons ont leurs yeux grands ouverts.

Tout chante, tout reluit, tout est plein de couleurs. Il y des jaunes,

des verts, des rouges, des bleus,--et des violets pour le Mont-Valérien

qui se donne des airs de Temple; pendant que les cheminées des usines

d’Issy vomissent de lourdes boules. Quel bonheur! Des coqs s’attardent

à claironner; un train roule sur le viaduc; sa belle plume Louis XIII

caresse et s’effiloche. Voilà le décor. Je l’ai brossé sommairement, car

j’ai hâte d’écouter Rodin parler. Je l’ai mis sur le chapitre de ses

contemporains.

--Mon premier ami, me dit-il, ce fut Dalou. Un grand artiste qui avait

la belle tradition des maîtres du XVIIIe. Il était né décorateur. Nous

nous connûmes très jeunes chez un ornemaniste, qui oubliait souvent de

nous payer, de sorte que nous fûmes obligés de nous séparer, Dalou et

moi; lui, pour entrer chez un empailleur-naturaliste, et moi chez un

autre patron, plus ponctuel que le premier. Plus tard, je revis Dalou,

après l’amnistie; oui, la Politique l’avait entraîné loin; mais il sut

en profiter et prendre tout de suite une place prépondérante à l’Hôtel

de Ville. C’était un beau parleur que Dalou! Ah! là-dessus, il me

rendait aisément des points. Il parlait avec une éloquence entraînante,

et qui, certes, n’était pas inutile pour amener les conseillers à

comprendre quelques bribes des questions artistiques. Il rêvait d’être

le grand surintendant des Beaux-Arts; il est mort avant d’avoir pu

réaliser ce beau rêve. La commande du _Monument à Victor Hugo_, qui me

fut faite, éloigna de moi cet ami de jeunesse; j’en ressentis une vraie

peine.

--Et Rochefort?

--Je le connus de bonne heure, lui aussi. Je garde son souvenir. Il

avait une verve étonnante, un esprit à l’emporte-pièce, qui souvent

me déconcertait. Je n’ai jamais, à bien dire, goûté les mots dont il

abusait, véritablement. Mais je le sentais honnête, loyal, tout vif, et

cela me plaisait;--et puis, et puis, il répétait qu’il aimait tellement

l’art du XVIIIe siècle!

--Plus que l’art de son époque!

--Ah! certes! Là, il choppait rudement, maladroitement. Pour tout

dire, lui qui connut tous les artistes de son temps, il n’en aima

aucun. L’histoire de ses portraits en est, cela seulement, une preuve

décisive. Il fut peint par Courbet, par Manet, par cent autres; eh bien!

toujours, une fois son portrait achevé, il le montait dans son grenier

ou... il le vendait. Mais le peintre avait sa revanche, quelquefois. Je

me souviens ainsi de son portrait par Manet, qu’il me demanda de lui

«retrouver», parce que Manet était, entre temps, devenu célèbre. Je

lui dis où se trouvait ce portrait, dont on demandait maintenant vingt

mille francs. Cela le fit reculer. Il se consola, du reste, aisément,

de cette aventure, en continuant de mépriser l’art de son temps. Pour

le buste que je fis de lui, de même il le laissa bien des années dans

son grenier. Malgré tout, on ne pouvait pas lui en vouloir; il était si

ardent, si spirituel, si entraînant!

--Mais vous savez que dans les dernières années de sa vie, son plus

grand peintre, c’était Luc-Olivier Merson.

--Cela ne m’étonne pas! Je n’ai même jamais su, à vrai dire, si ses

enthousiasmes n’étaient pas des boutades, et s’il n’avait pas pris en

adoration le XVIIIe siècle, au hasard, pour paraître admirer

quelque chose, comme tout le monde! Au fond, allez, il n’entendait

absolument rien à l’Art; mais on pouvait parler de tant d’autres choses

avec lui!

--Je sais que vous aimez certains tableaux de Meissonier; celui-là,

c’était un autre autoritaire, comme Dalou.

--Oui, j’aime sa _Rixe_, sa _Barricade_, quelques autres tableaux

encore. Je ne rougis pas de cette admiration-là. Mais l’homme était

insupportable par son orgueil, par cette sorte d’hypertrophie de la

vanité qui le poussait aux plus puériles sottises. Un jour, après avoir

visité une église, en Italie, le cicerone me donne le registre des

visiteurs à signer. Je trouve cette manie un peu ridicule; mais ça leur

fait tant plaisir. Je signe; puis, machinalement, je lis des noms. Je

tombe sur celui de Meissonier. Je le prononce à haute voix. Alors, avec

emphase, le cicerone me jette: «C’est le nom du plus grand peintre de

tous les temps anciens et modernes!» Cela me divertit. Je demande: «Mais

qui vous a dit cela?» Et le cicerone de me répondre: «M. Meissonier

lui-même!»

--Edmond de Goncourt était un autre orgueilleux de carrière!

--Certes! et c’est pourquoi je me trouvais quelquefois mal à l’aise chez

lui. Puis il avait des bouderies de vieille fille; il était attendri,

quand on parlait de lui, complaisamment; sec, quand on citait seulement

les œuvres d’un autre. Il s’entendait fort mal avec Zola, un autre

vaniteux, mais fort bien avec Daudet, qui, fin, subtil, savait le

prendre même par le mauvais bout. Il savait, en un mot, briser d’une

répartie ses colères, ses rancœurs; et Goncourt, tout penaud, était

bien forcé d’être bon convive.

--Goncourt, aussi, n’avait pas toujours eu des opinions bien attachantes

sur l’Art. L’encombrant «journal», continué, révèle beaucoup de sottises

notoires.

--Oui! peut-être!

--C’est Goncourt qui, en 1885, précisément, déclarait qu’il se moquait

également du génie d’Ingres et de celui de Delacroix. Il déniait à ce

dernier tout tempérament de coloriste, et il se servait, pour expliquer

son dégoût, de termes vraiment inattendus. Il est vrai qu’il avoue

lui-même qu’il avait, à ce moment-là, si je me souviens bien, de la

«fatigue cérébrale!»

--Ah! tout cela est bien explicable! Les peintres et les sculpteurs,

entre eux, sont souvent plus bornés que les bourgeois! Avant l’estime,

combien de jalousies, de dénigrements et de haines!

--L’histoire, par exemple, d’Eugène Guillaume, le sacro-membre de

l’Institut, avec vous-même!

--Oui! tout d’abord ce sculpteur ne fut point tendre pour moi. Trouvant

un jour chez un de ses amis mon masque de l’_Homme au nez cassé_, il

exigea que cette œuvre fût jetée aux gravats, simplement! Et pendant

tout le temps qu’il présida aux destinées de l’école des Beaux-Arts,

puis de l’Académie de France à Rome, je vous assure que nos rapports ne

s’améliorèrent pas. Certainement, je n’avais pas un pire ennemi! Puis

le temps passa; et si l’on peut vieillir, on a bien des consolations!

car, pour moi, j’eus celle de voir ce même Guillaume me faire un beau

jour des avances, et même me visiter à Paris et à Meudon. Alors, j’étais

devenu un noble artiste pour lui; je ne sais pas trop pourquoi, à bien

dire; et Dieu sait tous les éloges dont il me gratifia, et toutes les

confidences qu’il me fit. Ah! ce n’était pas un «caractère»!

--Vous avez dû trouver un homme d’une meilleure trempe en Henry Becque?

[Illustration: A MEUDON. UN COIN

Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon · 第 34 / 252 题