Cl. Lémery]

«La matérialité de l’âme que l’on peut emprisonner captive dans ce

bronze pour plusieurs siècles: désirs d’éternité sur cette bouche, les

yeux qui vont voir et parler.»

* * * * *

«Pour toujours la vie entre et sort par la bouche comme les abeilles

rentrent et sortent continuellement,--douce respiration parfumée.»

* * * * *

«Les cuisses rapprochées, double caresse, jalouses enfermant le

ténébreux mystère; le beau plan d’ombre rendu plus marqué par la lumière

des cuisses.»

* * * * *

_Modèle_:

«Cette femme couchée, c’est le charme de sa silhouette, son huileux»

profil qui retient une chaleur heureuse, telle une architecture divine,

c’est le temple d’une architecture nouvelle.

La lumière a mordu sur le sein et s’y est appuyée, fondue.

Cette ombre sur la cuisse chasse la lumière et ne la laisse que sur le

bord. Elle ressemble, alors, la jolie créature, à une statue tombée, la

tête penchée, du Ve siècle archaïque.

Oui! il n’y a que la rigoureuse mesure du monde dans ce torse, ces

cuisses et ces jambes. C’est l’expression des grands styles de

l’humanité. Comme une feuille qui se retourne, tel apparaît le torse de

cette femme couchée, dans la plus rigide et la plus simple loi.

La géométrie pouvait-elle épouser un plus jeune corps pour se faire

valoir?

Cet œil, ce nez, ces joues, ces lèvres, cette grappe de fruits!

Ce n’est pas un corps qui se découvre, c’est la fraîcheur du temps,

c’est l’entraînement de l’art.

L’ombre ondule de joie sur ce torse immobile. Après avoir présenté ses

plans lumineux, ses cuisses et ses jambes, tout est perdu, le flanc boit

maintenant la lumière.

«Mais j’ai découvert la cuisse, et la lumière s’est glissée le long

d’elle, de la jambe et du pied également,--en demi-teinte.

«Qu’il faut peu de chose pour cacher un chef-d’œuvre!

«Cette cuisse est maintenant éclairée, et je découvre bien d’autres

charmes dans cette corne d’abondance qu’est la vie. Que d’effets

fulgurants qui sortent de ce corps!

«L’ombre s’avance de proche en proche sur la statue animée.

«Comme un serpent, l’ombre se couche au long du joli corps!

«Déjà le corps se refroidit et devient marbre.

«Ces étonnements prolongés!

«Cette cuisse, ce torse nourri de volupté; ce sein, fruit de la plus

belle architecture!

«Comme un fruit tiré de sa gaine, le ventre s’endort au milieu de mes

admirations!

«Ah! la pure volupté de ces modelés que l’on n’apprend nulle part, que

devant le modèle! Ces ombres qui ne sont vues que par quelques-uns, dans

des minutes de bonheur suspendues!»

* * * * *

_Pensée_:

«L’on a pensé que ce qui était beau, c’était le nu; pour moi, c’est la

vie,--merveille à laquelle la laideur ne résiste pas.»

* * * * *

_Architecture_:

«La beauté de l’ancien Paris, c’était la proportion. La proportion ne

se voit pas toujours du premier coup, mais c’est la qualité principale;

car elle embrasse tout, et descend après à tous les détails qui sont

ordonnés comme l’ensemble.»

_Paysages_:

«Le beau temps étouffe de joie.»

* * * * *

«Ici, dans un fond épais de bonheur et qui se cache avec soin et ne

laisse apercevoir que des coins heureux; sur lui, au premier plan,

les lilas fleurissants bouclés de verts foncés. Le temple est là,

organisation des colonnes, du beau fronton; on ne sait pas pourquoi

c’est si beau!»

* * * * *

_Pensées_:

«Comme ma mémoire s’éveille en parcourant l’atelier! Comme à ma vue les

choses se réveillent!»

* * * * *

«C’est beaucoup sur les routes que je ramasse l’expérience.»

* * * * *

«J’aime le paysage seul, je jouis de cette sensibilité; mon âme n’est ni

en automobile ni en chemin de fer.»

* * * * *

_Sculpture_:

* * * * *

«Modeler l’ombre, c’est faire surgir des pensées, c’est apprendre aux

yeux et leur faire apprécier les nuances.»

* * * * *

_Pensées_:

«Le mystère de l’art, c’est l’équilibre, l’unité qui assure la beauté.»

* * * * *

«Comme ces fleurs qui nous donnent l’exemple en mourant, c’est peut-être

une consolation de mourir au milieu des chefs-d’œuvre.»

«Quand le corps n’obéit plus à la grâce, c’est le commencement de la

vieillesse.»

* * * * *

«Le printemps charrie la vie, est couleur de la vie, est pénétrant comme

la vie,--et quelle gloire de vivre!»

* * * * *

«La tranquillité est tout un paysage.»

* * * * *

«Rentrer dans le rang, le cœur à l’unisson; concourir à une grande

chose sous un ciel commun, comme ces villages qui sont sous mes yeux.»

* * * * *

_D’après Corot_:

«La forêt est douce comme si les nymphes y avaient dansé une heure, les

arbres verts éclairant leurs ébats; conversation à voix basse de la

forêt.»

* * * * *

_Pensées_:

«Heureux ceux qui vivent dans le moment où le cœur dirige!»

* * * * *

«Humus d’âmes endolories, antiques, où les douleurs du temps en ont

écrasé tant et tant!»

* * * * *

_Croquis_:

«Un petit oiseau fait plus de bruit au printemps que la somnolence de

cette foule d’arbres rangés, sentant sourdre leurs entrailles à nouveau.»

* * * * *

«Comme un bassin qui se vide insensiblement, ainsi dans le jardin le

jour s’écoule.»

[Illustration: DESSIN AQUARELLÉ

Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon · 第 24 / 252 题